2e Dim Carême (25 février)

Homélie du 2e dimanche de Carême (25 février 2018)

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La Transfiguration

Le Christ revit tout de l’histoire sainte entre Dieu et le peuple élu d’Israël. Il résume tout en sa personne. Mais s’il assume l’Alliance, il l’accomplit aussi en la portant à sa perfection et surtout en l’intériorisant, en la concrétisant par l’Incarnation. Désormais, il n’y a plus l’intermédiaire d’un prophète : Dieu parle Lui-même et Se laisse toucher.

Avant de traverser les épreuves (le Carême et la Pâque), Dieu donne de quoi s’armer spirituellement : en viatique [nourriture spirituelle pour la route], Il nous faut connaître ce vers quoi l’on marche pour avancer (Il indique le but) et ce qui nous attend.

  1. Le Mont Thabor, un nouvel Horeb (Sinaï)
  1. Jésus vient accomplir l’Écriture Sainte

La présence de Moïse et d’Élie symbolise deux des trois composantes des Écritures Saintes disponibles au temps de Jésus (que nous appelons Ancien Testament = Ancienne Alliance par opposition à la nouvelle alliance ou testament : cf. par ex. Mt 26, 28) : « Il faut que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » (Lc 24, 44[1]). En effet, le Christ n’est pas venu abolir mais accomplir (Mt 5, 17) cette Alliance symbolisée au mieux par la Loi de Dieu donnée à Moïse sur le Mont Sinaï.

  1. Dieu se montre dans Sa puissance avant l’épreuve pour susciter la confiance

Mais dans cette économie du salut, Dieu s’est d’abord manifesté à Moïse une première fois, toujours à l’Horeb. C’était dans l’épisode du Buisson Ardent (Ex 3) : Il lui donne sa mission de libérer Son peuple de l’esclavage en Égypte (Ex 3, 10), symbole de l’esclavage du péché et de la mort dans la vie humaine, pour le conduire dans la Terre Promise, symbole de la patrie puisque terre du Père par excellence. C’est là que finira l’exil (l’errance dans le désert pendant 40 ans symbolise la vie loin du Père sur cette Terre d’ici-bas qui est un exil : cf. Salve Regina : « et Jesum (…) nobis post hoc exsilium ostende » = montre-nous Jésus après cet exil, donc dans l’au-delà). Mais ensuite, Moïse doit affronter l’incrédulité des Juifs et le refus de Pharaon dont le cœur est endurci par Dieu pour mieux manifester Sa puissance. Il fallait déjà poser un acte de foi pour Moïse qui devait convaincre tant de gens pour se lancer dans cette aventure spirituelle.

Une fois passée la Mer Rouge, et avant d’atteindre la Terre Promise, Moïse rencontre une nouvelle fois Dieu sur l’Horeb pendant 40 jours et 40 nuits, comme Jésus dans l’Évangile du 1er dimanche de Carême. Dieu sait bien sûr qu’au moment même où Il donne la Loi de vie aux Hébreux, Il est trahi par eux (Ex 32, 7-10) !

  1. Jésus est l’Emmanuel ou proximité de Dieu avec les hommes

Dans un cas comme dans l’autre, nous avons affaire à des théophanies, des manifestations divines. Mais dans l’Ancienne Alliance, elle est assez oppressante : la Majesté Divine est terrible et ne se laisse pas approcher. Le sacré est strictement séparé du profane[2] : déjà dans l’épisode du Buisson ardent : « N'approche pas d'ici, retire tes sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est une terre sainte » (Ex 3, 5) et de nouveau au Sinaï : « Il y eut des coups de tonnerre, des éclairs et une épaisse nuée sur la montagne, ainsi qu'un très puissant son de trompe et, dans le camp, tout le peuple trembla (…). Le Seigneur dit à Moïse : ‘Descends et avertis le peuple de ne pas franchir les limites pour venir voir le Seigneur, car beaucoup d'entre eux périraient » (Ex 19, 16-21).

Cela explique la réaction de peur qui s’empare des 3 apôtres Pierre, Jacques et Jean (Mt 17, 7) devant des signes similaires de la théophanie : la nuée, la lumière et la voix et la présence de Moïse en personne ! Pourtant, Jésus les a emmenés exprès (Mt 17, 1-2) et cela se passe de manière plus douce, comme une irradiation de la lumière[3], l’émanation d’une source intérieure voilée habituellement sous l’humanité de Jésus. De plus, il se laisse approcher et même il vient les toucher (Mt 17, 7) car au fond, il est l’Emmanuel (Mt 1, 23 tiré d’Is 7, 14 ou 8,8), Dieu avec nous.

  1. Dieu vient habiter parmi les hommes.
  1. La tente comme signe de la présence de Dieu parmi Son peuple dans l’AT

Il est intéressant de voir quelle proposition St. Pierre fait à Jésus : « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici ; si tu le veux, je vais faire ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie » (Mt 17, 4).

La tente (σκηνή = skènè) est un mot très fréquent dans l’Ancien Testament car il relate les errances d’un peuple longtemps nomade. Dans le Nouveau Testament, le verbe skènoô qui lui est lié « dresser sa tente » n’apparaît presque jamais, hormis le corpus johannique (Jn 1, 14 et Ap pour 4 occurrences). Essentiellement, il est repris dans le prologue de Jean repris dans l’Angelus : « Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ». Habiter traduit en réalité littéralement : « et il a dressé sa tente parmi nous ».

La tente est lieu de la rencontre avec Dieu, surmontée de la nuée, signe de la présence divine : « Tout le peuple voyait la colonne de nuée qui se tenait à l'entrée de la Tente, et tout le peuple se levait et se prosternait, chacun à l'entrée de sa tente. YHWH parlait à Moïse face à face, comme un homme parle à son ami, puis il rentrait au camp, mais son serviteur Josué, fils de Nûn, un jeune homme, ne quittait pas l'intérieur de la Tente » (Ex 33, 10-11).

  1. Jésus dévoile Sa divinité, Il est la présence de Dieu pour le NT

Dans la Transfiguration, nous retrouvons des éléments identiques (lumière, Moïse, nuée, tente et Josué qui en hébreu n’est pas un autre nom que Jésus !) qui indiquent qu’en Jésus « habite corporellement toute la Plénitude de la Divinité » (Col 2, 9).

Il est le seul grand prêtre qui ait accès au plus intime de la Tente : « c’est bien ce grand prêtre-là que nous avons, lui qui s’est assis à la droite de la Majesté divine dans les cieux, après avoir accompli le service du véritable Sanctuaire et de la véritable Tente, celle qui a été dressée par le Seigneur et non par un homme » (He 8, 2). Cette tente dressée de main divine[4], c’est Son corps, qui ne doit pas faire oublier qu’Il est Dieu et que c’est Son Humanité qui donne même l’accès à Dieu, au Saint des Saints qu’Il est Lui-même. « Une tente y était disposée, la première, où se trouvaient le chandelier à sept branches et la table avec les pains de l’offrande ; c’est ce qu’on nomme le Saint. Derrière le second rideau, il y avait la tente appelée le Saint des saints » (He 9, 2-3).

Or, le mot tente se dit en latin « tabernaculum ». Cela signifie que le tabernacle contient la présence de Dieu parmi son peuple. D’ailleurs, le tabernacle revêt parfois la forme d’une tente avec son voile ou conopée, et dont l’intérieur est souvent revêtu aussi d’un tissu en forme de tente. Sur l’autel repose aussi durant la messe le calice recouvert d’un voile qui évoque encore la tente du rendez-vous.

  1. Jésus par Son humanité donne accès à la Divinité

Non seulement Dieu vient habiter parmi nous, mais Il veut encore que nous soyons transfigurés en Lui. Il s’approche tellement de nous par l’Incarnation qu’Il veut être en nous et que la nourriture qu’Il devient pour nous s’assimile celui qui la mange et le divinise. Il veut que nous revêtions Son humanité pour accéder à Sa divinité : « Oui, nous qui sommes dans cette tente, nous gémissons, accablés ; nous ne voudrions pas en effet nous dévêtir, mais nous revêtir par-dessus, afin que ce qui est mortel soit englouti par la vie » (2 Cor 5, 4).

L’évangélisation des gentils, qui construit des tabernacles vivants, n’a-t-elle pas été faite par St. Paul qui était un fabricant de tente de son métier manuel (Ac 18, 3) ?

Conclusion :

Par la Transfiguration, Jésus se dévoile comme le Fils de Dieu, pour nous encourager à croire en Lui et traverser plus sereinement les tribulations du Carême et de la Passion, de la Croix jusqu’à son terme qui est la Résurrection. Nous savons vers qui nous allons, notre Dieu de Gloire et notre Père, alors il faut avancer quel que soit le prix des sacrifices imposés.

 


[1] Avec de nombreuses autres occurrences dans Mt. 5, 17 ; 7, 12 ; 11, 13 ; 22, 40 qui ne mentionnent quant à elles que la Loi et les Prophètes.

[2] Cf. l’essai du philosophe roumain Mircea Eliade : Le Sacré et le Profane, 1956.

[3] Cf. symbole de Nicée-Constantinople : « Il est lumière, né de la lumière ».

[4] Acheiropoïète comme on dit pour les représentations miraculeuses non faites de main d’homme.