Quinquagésime (11 février)

Homélie de la Quinquagésime (11 février 2018)

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Dans l’Évangile, Dieu s’approche de nous, là où nous sommes (Lc 18, 35) pour que nous approchions de Lui (Lc 18, 40). En la personne de Jésus, Dieu se fait proche car Il est avec nous (cf. son nom d’Emmanuel : Mt 1, 22-23 se référant à Is 7, 14). Mais le problème est que nous ne Le voyons pas, habituellement. C’est la raison pour laquelle Jésus opère des miracles. Pour qu’on n’oublie jamais qu’Il agit, partout, et en tout temps, lui qui a dit « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps" (Mt 28,20). Il en opère aussi dans nos vies, mais les voyons-nous ?

  1. Jéricho : symbolique de la topographie de la ville
    1. L’enfouissement dans la mort avec le Christ

Classiquement, Jéricho (Lc 18, 35) est une ville qui symbolise notre mort. En effet, elle se trouve au-dessous du niveau de la mer [Méditerranée], étant la ville la plus basse au monde (- 240 m). À l’opposé, Jérusalem, situé sur les montagnes (Mont Sion) est déjà assez élevée (745 m d’altitude) : presqu’exactement un kilomètre de dénivelé, ce qui n’est pas rien. On comprend que l’emploi de l’expression : « monter à Jérusalem » (Lc 18, 31) est tout sauf symbolique. Engloutis sous les eaux de la bien nommée Mer Morte, nous ressusciterons ! Mais avant de remonter, il faut descendre, avant de ressusciter, il faut mourir avec le Christ à nos péchés.

  1. La rébellion contre Dieu

Au-dessus de Jéricho, non pas du côté des montagnes de Juda mais de l’autre côté du Jourdain, donc en Jordanie, tout près donc de l’endroit où notre Sauveur se fit baptiser, se trouve le Mont-Nébo (817 m) d’où Moïse put contempler, de loin, la Terre Promise où il ne pouvait pénétrer suite à sa désobéissance. Dieu avait ordonné qu’il fît jaillir, par sa parole, l’eau du Rocher de Mériba (« le défi » d’après Nb 20, 13[1]). La sévérité de Dieu peut sembler quelque peu exagérée de prime abord : l’ordre avait été : « Puis, sous leurs yeux, vous parlerez au rocher, et il donnera son eau » (Nb 20, 8) mais Moïse et Aaron, au lieu de parler au rocher, le frappèrent du bâton comme ils l’avaient fait pour les 10 plaies d’Égypte (Ex 7, 17) « Moïse leva la main et, de son bâton, il frappa le rocher par deux fois » (Nb 20, 11). En réalité, plus qu’une interprétation trop pointilleuse, c’est un problème de foi en Dieu qui est évoqué d’après l’exégèse donnée par He 3, 19 : « Nous constatons qu’ils n’ont pas pu entrer à cause de leur manque de foi ». Et symboliquement, on peut dire que si Moïse avait obéi, il aurait, publiquement devant les fils d’Israël, fait jaillir du rocher (Dieu), par sa parole (le Christ), la source d’eau vive (l’Esprit-Saint) qui veut jaillir en nous pour notre salut.

  1. La Croix salvifique

 Le Mont Nébo est surmonté d’une immense sculpture du bâton au serpent d’airain. La forme indique déjà clairement par anticipation la Croix. Cela rappelle l’un des nombreux épisodes de la sempiternelle rébellion de tous les hommes contre Dieu (caractérisée par celle des Juifs contre leur Créateur et Sauveur) : « Mais, en chemin, le peuple perdit courage. Il récrimina contre Dieu et contre Moïse : ‘Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable ! Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents à la morsure brûlante, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël. Le peuple vint vers Moïse et dit : ‘Nous avons péché, en récriminant contre le Seigneur et contre toi. Intercède auprès du Seigneur pour qu’il éloigne de nous les serpents’. Moïse intercéda pour le peuple et le Seigneur dit à Moïse : ‘Fais-toi un serpent brûlant [ou d’airain] et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront !’ Moïse fit un serpent de bronze et le dressa au sommet du mât. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! » (Nb 21, 4-9).

Or, nous savons que le Christ Lui-même se réfère à cet épisode en Jn 3, 14-15 : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle ». Mieux que Moïse ou qu’un bâton d’Asclépios[2], la Croix nous sauve car c’est le fils de l’homme qui a été crucifié pour tuer la mort.

  1. L’aveuglement
    1. Revoir avec le Christ

Le Christ est comme précédé de Sa réputation. Dès qu’il apprend qui va passer devant lui, l’aveugle reconnaît Jésus comme le Messie « Fils de David » et Le prie de prendre pitié de lui pour revoir, c’est-à-dire de voir de nouveau. Le verbe grec est identique à celui que nous employons pour le Kyrie eleison : « Ἰησοῦ, υἱὲ Δαυῒδ, ἐλέησόν με » (héléèson me). La foule n’est pas spécialement porteuse, car ceux qui précèdent dans le « cortège » rabrouent l’aveugle (Lc 18, 39), comme, quelques versets plus haut, les disciples voulaient empêcher les enfants d’accéder à Jésus (Lc 18, 15-16). Il convient de se rappeler qu’on peut de la sorte, nous aussi, faire écran entre le Christ et ceux qui veulent L’approcher.

La liturgie établit un lien entre l’annonce de la Passion et l’aveuglement, rapprochés par en une seule péricope. Dans l’évangile selon St. Luc, la troisième annonce faite par Notre Seigneur Jésus-Christ de Sa Passion précède la rencontre avec l’aveugle et sa guérison miraculeuse. Or, la prophétie n’est toujours pas accueillie pour ce qu’elle est : « Eux ne comprirent rien à cela : c’était une parole dont le sens leur était caché, et ils ne saisissaient pas de quoi Jésus parlait » (Lc 18, 34). Parfois, il est des prophéties qu’on ne veut pas entendre, surtout si elles annoncent des événements en partie tragiques (même si la Résurrection est déjà annoncée) : n’est-ce pas le sort de tous les prophètes[3] depuis la mythologique Cassandre jusqu’au biblique Jérémie ?

On ne croit pas la prophétie car on se fait une idée ou plutôt une idole de qui est Dieu et de ce qu’Il doit être. Comme St. Pierre (Mc 8, 33) le fit : après avoir confessé que Jésus était le Christ, il n’accepte pas que le Christ doive être crucifié et mourir. Il ose reprendre vertement Jésus, son maître et Seigneur qui le compare alors à Satan (« vade retro, Satana ») et qui lui déclare : « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Comme Satan, on accepte rarement l’abaissement du Fils de Dieu (Ph 2, 5-11)[4] car on est dérangé vu que notre vie humaine consiste généralement à nous hausser du col qui est la définition même de l’orgueil, à paraître plus grand que nous ne le sommes : « Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ».

Nous devons donc suivre un chemin de croissance spirituelle. Nous rejoignons là la première lecture : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu » (1 Co 13, 12).

  1. Un Dieu caché ?

Le miroir peut effectivement nous renvoyer plus notre propre image (notre idolâtrie) que le véritable visage de Dieu. Nous aspirons à la vision béatifique où nous pourrons le contempler « face à face ». Mais en attendant, Dieu se cache (Lc 18, 34). Cependant, n’en déplaise aux gnostiques qui croient que la vérité sur Dieu serait réservée à de prétendus initiés, Dieu se cache certes, mais pour Se laisser trouver car Il n’est pas cruel : « Quand j’ai parlé, je ne me cachais pas quelque part dans l’obscurité de la terre ; je n’ai pas dit aux descendants de Jacob : ‘Cherchez moi dans le vide [en vain] !’ » (Is 45, 19). En réalité, il cache surtout Sa puissance pour ne pas nous impressionner. Le miracle est alors la fulgurance qui, tel un éclair qui troue le ciel, doit nous permettre de croire dans l’action providentielle efficace de Dieu au milieu de la « normalité » qui est trop souvent « banalité du mal » (H. Arendt).

Le miracle eucharistique ordinaire qu’est la messe est aussi un moyen qu’a choisi le Christ pour Se donner à nous sans nous faire peur comme aux Hébreux, téméraires mais pas courageux lorsque Dieu montre toute Sa puissance. Ils sont bien contents d’envoyer à leur place Moïse[5]. Mais en même temps, ne voyant pas par eux-mêmes, ils ont vite fait de remettre en cause son rôle de médiateur. Il en est de même pour le Christ, Lui le vrai médiateur entre Dieu et les hommes. Il se laisse approcher par Son humanité pour que la Divinité ne nous effraie pas. Il se laisse même prendre et livrer à la mort car le démon se fait avoir et ainsi, il peut tuer la mort comme de l’intérieur, ainsi que l’écrit si bien St. Éphrem : « Sa divinité, se dissimulant sous l’humanité, s’est ainsi approchée de la mort qui a tué et en est morte »[6].

  1. … qui se laisse découvrir par les yeux de la foi

Le meilleur moyen de retrouver la vue est assurément la foi. Cette foi qui est un puissant collyre ou qui vaut toutes les lunettes, quelle que soit la correction nécessaire ! Une foi nourrie des miracles opérée par Jésus qui ne trompe jamais car Il se renierait autrement. St. Thomas parle à ce propos d’oculata fides (les yeux de la foi, une foi qui voit) qui permit aux apôtres de voir Jésus ressuscité[7]. St. Thomas ajoute encore que par la lumière de la foi, on voit les choses qui doivent être crues (« per lumen fidei vident esse credenda »[8]).  De fait, dans l’évangile des pèlerins d’Emmaüs, au départ, ils ne le reconnaissent pas (« mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 24, 16) tandis qu’à la fin, une fois qu’Il les a enseignés et rompu devant eux le pain, leurs yeux se décillèrent (« Et il advint, comme il était à table avec eux, qu'il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. Leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent... mais il avait disparu de devant eux », v.30-31). Car entretemps, la charité du Seigneur Jésus-Christ a rendu brûlant leur cœur (v. 32). Mais pour pouvoir aimer (le grand thème de l’hymne à la charité de St. Paul dans l’épître), il convient d’abord de connaître celui que nous devons et voulons aimer. De même St Paul en croyant, après trois jours de mort spirituelle pour ses péchés (Ac 9, 9), revit grâce à Ananie : « Aussitôt tombèrent de ses yeux comme des écailles, et il retrouva la vue. Il se leva, puis il fut baptisé » (Ac 9, 18).

Conclusion :

En ce dernier dimanche avant le début officiel du Carême au mercredi des Cendres, le Seigneur veut nous encourager. Il nous donne à voir, au-delà des souffrances annoncées pour lui et que nous partageons par nos pénitences, vers quoi nous avançons. Comme la Transfiguration était un moyen de montrer à trois hommes choisis la divinité cachée sous l’humanité, de même, avant l’épreuve, Jésus nous donne un viatique : de quoi tenir en route. Jésus est le sacrement par excellence : il est le signe d’une réalité invisible. Une réalité invisible qu’est la divinité mais une divinité qui est pour nous, c’est-à-dire qui veut se communiquer à nous en nous divinisant.

[1] Cf. Ex 17, 7 : « Il donna à ce lieu le nom de Massa (c’est-à-dire : Épreuve) et Mériba (c’est-à-dire : Querelle), parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve, en disant : ‘Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ?’ »

[2] À ne pas confondre avec le caducée d’Hermès qui a deux serpents au lieu d’un pour le bâton d’Asclépios et est souvent surmonté d’ailes ni avec la coupe d’Hygie, reprise par nos pharmaciens.

[3] Jésus est bien plus que cela et parle de Lui plus que du peuple juif comme les anciens prophètes faisaient.

[4] NB : il convient de ne pas exagérer ce point car à force de parler d’anéantissement, la théologie de la kénose, d’origine luthérienne avec la doctrine de la substitution pénale ouvre la voie à bien des hérésies.

[5] Ex 20, 18 : « Tout le peuple voyait les éclairs, les coups de tonnerre, la sonnerie du cor et la montagne fumante. Le peuple voyait : ils frémirent et se tinrent à distance. Ils dirent à Moïse : ‘Toi, parle-nous, et nous écouterons ; mais que Dieu ne nous parle pas, car ce serait notre mort’. Moïse répondit au peuple : ‘N’ayez pas peur. Dieu est venu pour vous mettre à l’épreuve, pour que vous soyez saisis de crainte en face de lui, et que vous ne péchiez pas’. Le peuple se tint à distance, mais Moïse s’approcha de la nuée obscure où Dieu était ».

[6] St. Éphrem, Sermo de Domino nostro, 3-4, 9 (Lamy, 1, 152-158. 166-168) : « Dans le corps qu’il avait, la mort l’a fait mourir ; et c’est par les mêmes armes qu’Il a remporté la victoire sur la mort. Sa divinité, se dissimulant sous l’humanité, s’est ainsi approchée de la mort qui a tué et en est morte ; la mort a tué la vie naturelle, mais la vie surnaturelle à son tour a tué la mort. Parce que la mort n’aurait pas pu le dévorer s’il n’avait pas eu de corps, parce que l’enfer n’aurait pas pu l’engloutir s’il n’avait pas eu de chair, il est venu jusqu’à la Vierge afin d’y trouver le chair qui le porterait aux enfers. Mais, après avoir pris un corps, il est entré aux enfers, il leur a arraché leurs trésors qu’il a dispersés ».

[7] Vision précédée par l’ouïe (auditus fidei) : « Les Apôtres ont pu attester la résurrection du Christ même comme témoins oculaires; car ils ont vu de leurs yeux [oculata fide : par les yeux de la foi] celui auquel ils croyaient, le Christ, vivant après la résurrection, alors qu'ils avaient vu sa mort. Mais, s'il est vrai que l'on ne parvient à la vision bienheureuse que par l'audition de la foi, les hommes ne sont parvenus également à la vision du Christ que par ce qu'ils en avaient d'abord entendu de la part des anges » (ST III, q.55, a.2 ad 1).

[8] II-II, q.1, a.5 ad 1.