Sexagésime (4 février)

Homélie  de la Sexagésime (4 février 2018)

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La parabole du Semeur (Lc 8, 4-15)

En ce dimanche de la Sexagésime, nous approchons petit à petit du Carême. Je voudrais méditer avec vous cette parabole du semeur, dans l’Évangile de Saint Luc au chapitre 8 mais je prendrai ponctuellement des petites nuances d’un passage à l’autre dans les parallèles en Matthieu 13 et Marc 4.

  1. La semence a une efficacité en soi
  1. Nous ne sommes pas une « religion du livre »

Citons Isaïe (55, 10-11) qui illustre fort bien ce thème : « De même que la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir arrosé la terre, sans l’avoir fécondé et l’avoir fait germer, pour fournir la semence au semeur et le pain à manger, ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche : elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce qui j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission ».

La parole de Dieu, cette semence qui est semée, avant d’être un livre, est surtout le Christ. Il y a une tendance aujourd’hui dans l’Église à vouloir idolâtrer le livre. Le christianisme n’est pas une religion du livre. Cela exprime un concept musulman qu’il faut évidemment refuser. Nous sommes une religion de l’Incarnation. Bien sûr la parole de Dieu est contenue dans un livre, support matériel, mais il ne convient pas d’adorer le livre en tant que tel. C’est bien sûr la proclamation orale faite par le ministre qui compte.

Un autre abus récent consiste à mettre sur le même plan la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie avec sa présence dans la Révélation, comme on peut voir en Allemagne ou dans la communauté du Chemin Néocatéchuménal, avec le parallèle entre le tabernacle et le livre. Mais à ce niveau-là, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout puisqu’il y a aussi une présence du Christ dans le ministre et dans l’autel ? Évidemment, tout cela ce n’est pas au même niveau : la substance de Dieu fait chair et un simple support matériel.

  1. Le Christ Jésus, Parole sortie du Père devenue homme

Qui est vraiment la parole de Dieu ? Évidemment, c’est le Christ, la deuxième personne de la Trinité qui a pris une chair humaine. Quand Jésus dit « le semeur est sorti », l’expression peut tout à fait s’appliquer à l’Incarnation. Il ne sort bien sûr pas de la divinité. Il reste Dieu. Mais il quitte le monde des purs esprits (la Trinité invisible) pour se rendre visible. Son corps nous le rend proche comme dans la première Épître de Saint Jean : « Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons touché, c’est cela que nous vous annonçons, le Verbe de vie ». On parle d’abaissement du Christ dans l’Incarnation ou kénose (Phil 2). Indéniablement, si c’est le Christ qui est la semence donnée, il est évident qu’Il va agir avec fruit.

Après, s’il n’y a pas de fruits constatables, ce n’est pas de sa faute à Lui, c’est bien sûr de notre faute à nous qui recevons ou ne recevons pas cette semence, cette grâce. Nous voilà revenus à la réceptivité, collaboration de l’homme avec Dieu dans l’œuvre de la Rédemption.

Sûrement, Dieu sème largement même là où cela semblerait inutile. Un bon laboureur humain économiserait sans doute sa semence pour ne pas la jeter n’importe où (le bord du chemin, les épines etc…). Pourtant Dieu le fait. Il n’est pas économe de cette semence. Il laisse sa chance à tout le monde. Après, tout le monde ne va pas L’accueillir. Cela bien sûr, Il le sait aussi.

  1. Étude de ces quatre cas

Sur ces quatre cas, trois sont négatifs (le bord du chemin, le sol pierreux et les épines) et un seul est positif (la bonne terre). Le Christ en fait Lui-même l’exégèse à la demande de Ses disciples en aparté, alors que la parabole est donnée à tous publiquement. L’un ou l’autre terme grec parait porteur de plus de compréhension.

  1. Le bord du chemin

Le premier cas évoque le grain foulé au pied ou mangé par les oiseaux. Le Christ l’interprète comme le travail du diable. C’est donc une attaque extérieure. Elle ne paraît poser de problème, je ne m’attarderai pas dessus, contrairement aux deux autres cas, qui sont des attaques intérieures. Le démon sait aussi jouer avec nos propres passions, péchés et faiblesses.

  1. Le sol pierreux

« Le sol pierreux » n’est pas à confondre avec « qui tombe sur le roc ». Car le roc ou le Rocher, shaddaï, désigne en hébreu Dieu. La maison bâtie sur le roc est celle qui subsiste.

Le Christ parle de grain tombé sur la pierre, se desséchant par manque d’humidité. Mais après, dans l’interprétation, il glisse vers les racines qui recherchent cette humidité. L’humidité, l’eau finalement, est référée au baptême. Les racines nous permettent de revenir vers les origines de notre salut qu’est la grâce du baptême. Nous devons être capable d’étendre des racines vers Celui qui nous a sauvés.

« Racine », ρίζα (riza) en grec, donne le mot rejeton. Or, Isaïe (11, 1) désigne ainsi le Messie : « Un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines ». Le baptême nous greffe sur le Christ. Les fidèles sont entés sur Jésus. On peut vraiment parler de cette manière puisque dans le Canon, il y a une greffe ou embolisme : parce que Dieu a agi ainsi dans le passé (anamnèse), nous demandons l’intervention de l’Esprit-Saint maintenant (épiclèse) pour opérer l’œuvre du salut dans l’Eucharistie. Cette expression est biblique puisqu’il est écrit qu’un greffon sauvage est mis sur l’olivier franc (Rm 11). Les païens viennent se greffer sur Israël et sont coparticipants de la Rédemption du Christ.

À quoi servent ces racines ? Isaïe 37, 31 dit : « Le reste survivant de la maison de Juda, produira des racines en bas et des fruits en haut ». On voit bien que les racines donnent la solidité à la plante, allant chercher l’humidité. Si le sol est pierreux, les racines s’enfoncent mal et on ne peut pas avoir accès à l’humidité, donc à la vie. L’arbre qui porte du fruit avance ses racines vers l’eau. « Béni soit l’homme qui se confie dans le Seigneur, et dont le Seigneur est la foi. Il ressemble à un arbre planté au bord des eaux, qui étend ses racines vers l’humidité ; il ne redoute rien quand arrive la chaleur » (Jér 17, 8). Nous retrouvons les deux mots « racines » et « humidité » retenus par le Christ et le même thème : éviter le dessèchement. Enracinons-nous dans le Christ et qu’on pratique les sacrements, par exemple, la confession qui nous donne cette nouvelle pureté que nous avions au baptême.

  1. Les épines

Ce thème est riche également. En grec akanthos donne le mot acanthe en français. Les feuilles d’acanthe sont un motif d’architecture sur les chapiteaux corinthiens par exemple, un peu comme un signe d’orgueil sûr de soi. Ce mot sert à plusieurs reprises dans les Saintes Écritures.

D’abord, la malédiction d’Adam après la chute consiste à travailler le sol à la sueur de son front. Mais quand il sèmera, il ne recevra que des épines. Le Christ fut Lui-même couronné d’épines et assuma ainsi cette malédiction, Lui, le nouvel Adam qui assuma tout, y compris le poids de nos péchés sans avoir contracté Lui-même aucun péché.

Acanthe désigne encore en grec des raisins sauvages, comme dans la célèbre parabole : « Mon bien-aimé avait une vigne, sur un coteau fertile. Il la bêcha, Il l’épierra, Il y planta du raisin vermeil. Au milieu, il bâtit une tour, il y creusa même un pressoir. Il attendait de beaux raisins : elle donna des raisins sauvages » (Is 5, 1-2). La déception de Dieu dans Son travail apparaît ici. Il veut cette fécondité. Il ne l’obtient pas. Il est déçu et punit par le feu : « Les peuples seront consumés comme par la chaux, épines coupées, ils seront brûlés au feu » (Is 33, 12).

  1. La bonne terre

Trois cas sur quatre évoqués par le Seigneur mènent à la perdition. Un seul est positif. J’ignore si les trois quarts seraient damnés ? Cela appartient à Dieu seul. En tout cas, le salut reste un combat. Pourtant, au début, cela commençait plutôt bien. Même dans les trois cas qui finissent mal. Le Christ parle de « ceux qui ont entendu » ou bien « accueillent la parole avec joie ». Toute la question va être de persévérer : « avec la patience ». Il est question de constance.

Il ne faut pas se laisser détourner de Dieu, donc il convient de revenir sans cesse aux sacrements pour s’enraciner en Lui. Quels sont les dangers dans ce cas ? Les soucis mentionnés pour les épines. Quelquefois, être trop soucieux revient à manquer de confiance en la Divine Providence et cela peut devenir une forme d’orgueil. On se croit maître de nos vies pour lesquelles on ne sait lâcher prise, alors que le Christ nous accompagne. Quelques passages emploient toujours les mêmes mots grecs : « De toute votre inquiétude, déchargez-vous sur lui car il a soin de vous » (1 P 5, 7) ou bien « Les soucis font vieillir l’homme avant l’heure » (Sir 30, 24). Il faut donc bien sûr se confier à la Divine Providence.

Les richesses et les plaisirs se disent en grec ἡδονή (hēdonḗ), ce qui donne « hédonisme ». Le diable aime à nous titiller là-dessus. Au lieu de trouver le temps nécessaire pour consacrer à Dieu la prière ou recevoir les sacrements, on préfère des plaisirs plus terrestres. S’ils ne sont pas mauvais en soi, il faut en user discernement (prudence) et mesure (tempérance). Au fond, ce sont des distractions suggérées par le diable pour nous accaparer.

Les sacrements et les vertus sont les moyens donnés pour garder ouvert notre esprit afin de ne pas être étouffés et pour porter du fruit, au rendement différent suivant la qualité de la bonne terre.

Le mot néophyte, expression biblique, signifie un nouveau plant, un jeune plant (cf. phytothérapie, la médecine des plantes). Pour les Chrétiens, c’est quelqu’un qui se convertit et rentre dans l’Église. Il convient d’en prendre soin comme dans une serre. Cela rappelle le séminaire, lieu conçu pour prendre soin des vocations qui doivent donner du fruit et dérivant de Semen, seminis, la semence en latin ou σπόρος (sporos) en grec (cf. spores de champignons).

En conclusion, imitons le Christ en semant largement : « Qui sème chichement moissonne aussi chichement, qui sème largement moissonnera aussi largement » (2 Co 9, 6).