5e Épiphanie (10/02/19 ivraie)

Homélie du dimanche 10 février 2019 (5e de l’Epiphanie)

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Le bon grain et l’ivraie

L’Évangile de ce dimanche (Mt 13, 24-30) rapporte la parabole du bon grain et de l’ivraie qui répond à deux questions que nous pouvons nous poser ; l’existence du mal sur terre et la prospérité terrestre des pêcheurs.

  1. L’existence du mal
    1. À l’origine, il n’en fut pas ainsi

Lorsque Dieu créa le ciel et la terre, tout ce qu’il fit, était bon, répète la Sainte Écriture plusieurs fois dans la Genèse, à chaque jour de la Création et même « très bon » pour le sixième jour, lorsque Dieu créa l’homme et la femme à son image. La Création originelle était belle et bonne. L’ordre était respecté et l’harmonie régnait partout. Certes, la nature humaine étant un composé : une âme qui informe un corps, l’être humain était mortel par nature car le composé va naturellement à sa dissolution entre les deux (la mort étant la séparation du corps qui va alors à sa pourriture). Mais par un don de sa bonté, Dieu avait offert au genre humain une grâce préternaturelle, un surcroît de sa bonté. Rappelons-nous cela. Autrement, si l’on jugeait par les effets négatifs, on oublierait cette bonté initiale et la bonté de Dieu qu’elle manifeste et on arriverait à une conception dualiste qui a souvent tenté certains chrétiens qui mettent au même niveau un dieu bon et un dieu mauvais (manichéens reprenant le mazdéisme de Mithra, bogomiles, cathares).

  1. Le prix de la liberté des créatures rationnelles

Le bon Maître n’a semé que du bon grain dans son champ. Nulle trace de mal, de la souffrance, de la maladie, de l’erreur et de tous les maux. L’homme était préservé. Le mal ne vient pas de Dieu créateur. Le mal vient des créatures.

À l’origine du mal se tient un être créé bon qui fit mauvais usage de sa liberté. Satan se révolta en premier, lui l’ange de lumière qui avait voulu se faire comme Dieu, alors que son ennemi, l’archange Michel (Dn 12, 1 ; Jd 9 ; Ap 12, 7) qui combat le dragon, rappelle par son prénom « qui est comme Dieu ? » = quis ut Deus ? (avec le point d’interrogation qui compte beaucoup). Autant l’incontinent regrette aussitôt son erreur autant l’intempérant en fait un système de pensée et veut inciter les autres à faire de même. Cela pervertit sa nature et lui faire perdre sa dignité. Au diable, il ne reste plus que la bonté ontologique, celle de l’être car il est préférable qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Mais la bonté de l’agir moral, qui définit tout autant la personne est irrémédiablement pervertie car l’ange, au sens strict, ne pose qu’un acte unique : « serviam » (Jr 2, 20) ou « non serviam » : je servirai Dieu ou pas.

L’ennemi du Maître, donc l’ennemi de Dieu cherche ainsi à entraîner d’autres dans sa chute, comme l’indique le dragon qui entraîne un tiers des étoiles dans sa chute (Ap 12, 4), ce qui fut souvent compris comme la chute des démons puisque les anges furent souvent associés aux étoiles (luminaires). Et au-delà des anges, Satan entraîne aussi dans sa chute la seule autre créature rationnelle qui existe, l’homme. Il vient ainsi semer sur la terre l’ivraie, se disant en grec la zizanie. Il tenta le premier couple humain qui tomba dans le pêché, brisant l’ordre et l’harmonie originelle, ce qui nous fit retomber dans notre nature mortelle, la souffrance, l’erreur, l’ignorance.

  1. L’existence du mal
    1. L’apparente prospérité du mal

Depuis cette faute originelle, le pêché est entré dans le monde, il s’y est répandu et a même bien prospéré. Ainsi le trouve-t-on partout, même très présent dans l’Église puisque l’ivraie fut semée au milieu du blé et non pas à côté. Avec le recul de l’Église orchestré par elle-même depuis le dernier concile, nous voyons la réussite des pêcheurs, le bonheur des menteurs et des voleurs, l’impunité des voyous et le triomphe du vice.

L’Écriture elle-même montre que les méchants prospèrent : « Voyez comme sont les impies : tranquilles, ils amassent des fortunes » (Ps 73, 12). Alors, parfois, la tentation est grande de nous énerver de ce que l’ivraie pousse librement sur terre, sous le soleil de Dieu. « Aux orgueilleux, rends ce qu'ils méritent. Combien de temps les impies, Seigneur, combien de temps vont-ils triompher ? Ils parlent haut, ils profèrent l'insolence, ils se vantent, tous ces malfaisants. C'est ton peuple, Seigneur, qu'ils piétinent, et ton domaine qu'ils écrasent ; ils massacrent la veuve et l'étranger, ils assassinent l'orphelin » (Ps 93, 2-6). Des solutions radicales se présentent à nous comme S. Jacques et S. Jean, fils du tonnerre (« Boanergès », Mc 3, 17) proposèrent de détruire un village samaritain qui refusait de recevoir Jésus en route vers Jérusalem. Ils auraient aimé faire tomber le feu du ciel comme sur Sodome et Gomorrhe pour réduire en cendres ces impies (Lc 9, 55).

Arracher l’ivraie de suite contrevient au désir de Dieu dont nous devons apprendre la sagesse, la patiente et la bonté de Dieu vont au-delà des nôtres.

  1. Laisser Dieu juger en son temps

Nous devons rester à notre place. S’il n’est pas interdit de se plaindre des méchants comme le fit le psalmiste, nous devons laisser Dieu agir quand et comme il le voudra. « Le juste et l’injuste, Dieu les jugera, car il y a un temps pour chaque chose et un jugement pour chaque action » (Eccl 3, 17) ou « si Dieu, voulant manifester sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec beaucoup de patience des objets de colère voués à la perte » (Rm 9, 22) et « Ne vous faites pas justice vous-mêmes, mais laissez agir la colère de Dieu. Car l’Écriture dit : ‘C’est à moi de faire justice’ (mihi vindicta), c’est moi qui rendrai à chacun ce qui lui revient, dit le Seigneur. Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire : en agissant ainsi, tu entasseras sur sa tête des charbons ardents » (Rm 12, 19-20).

Premièrement, Dieu seul a la prérogative de sonder les reins et les cœurs (Rm 8, 27 ; Ap 2, 23) et certains, anciens grands pécheurs, peuvent se convertir, même tardivement. Deuxièmement, « quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien » (Rm 8, 28). De ce fait, les méchants contribuent malgré eux à la purification des bons. Enfin, nous savons que ceux qui auront persévéré dans le mal jusqu’à la fin seront jugés et damnés pour l’éternité.

« Ne jugez pas, pour ne pas être jugés » (Mt 7, 1). Beaucoup comprennent de travers ce commandement du Christ. Ne pas juger ne signifie, en aucun cas, que nous devrions nous abstenir de penser et même de dire que tel acte est un pêché. Au contraire, nous avons le devoir de vérité et de charité d’appeler un chat un chat, d’appeler le bien un bien et le mal un mal car « Malheur à ceux qui appellent le bien mal et le mal bien » (Is 5, 20). Nous pouvons juger un acte extérieur comme un péché, objectif, mais ne jugeons pas la personne car nous ne maîtrisons jamais ses connaissances et ses intentions subjectives qui impliquent la responsabilité morale. Lui seul, le sait et le Souverain juge prononcera la sentence éternelle lorsque le temps du jugement sera venu.

Dieu prend patience et laisse toujours un temps de repentir, un répit de pénitence, un délai de miséricorde aux pêcheurs, comme il nous le laisse à nous aussi. Il n’y a rien qui soit au-dessus du salut éternel d’une âme. Dieu dit : « je ne prends pas plaisir à la mort du méchant, mais bien plutôt à ce qu’il se détourne de sa conduite et qu’il vive » (Ez 33, 11). Parfois, l’ivraie devient du froment, le méchant pourrait devenir bon comme en témoignent S. Paul, S. Marie-Madeleine, le Bx Charles de Foucauld et tant d’autres saints pénitents. Les Saints n’ont pas tous bien commencés mais ils ont tous bien finis affirme un adage spirituel. D’une manière ou d’une autre, nous sommes tous aussi ivraie et froment, grâce à la contrition de nos confessions, notre pénitence et la grâce de Dieu.

Conclusion :

Le diable ne peut semer l’ivraie que lorsque ceux à qui la responsabilité du champ a été confiée, les évêques ou surveillants, dorment. Prions donc pour qu’ils veillent et ne laissent pas se propager la mauvaise graine et la mauvaise herbe et reprenons la prière de S. Michel Archange composée par Léon XIII et prescrite par lui à la fin de chaque messe basse :

« Saint Michel Archange défendez-nous dans le combat ;

soyez notre secours contre la perfidie et les embûches du démon.

Que Dieu exerce sur lui Son empire,

nous le demandons en suppliant;

et vous, prince de la milice céleste,

refoulez en enfer, par la Vertu divine, Satan

et les autres esprits malins qui errent dans le monde

pour la perte des âmes. Amen ».