Chandeleur (03/02 porteurs du Christ/lumière)

Homélie de la solennité de la Chandeleur (dimanche 3 février 2019)

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Être porteurs du Christ lumière

NB : pour toutes les fêtes d’obligation non chômées en France, nous avons la possibilité, voire parfois l’obligation, de les décaler au dimanche suivant. Aujourd’hui, les prêtres ont la faculté de reprendre la fête célébrée par eux hier, mais cette fois-ci avec concours du peuple par une procession des cierges bénis avant la messe.

 

Les Bénédictines du Saint-Sacrement à Rouen, fondées par Mère Mectilde de Bar au XVIIe siècle, conservent une étrange poupée depuis la Révolution Française. Lorsqu’elles étaient chassées de leur monastère, emprisonnées durant la persécution anti-chrétienne, elles berçaient cette poupée représentant bien sûr le Divin Enfant. Leurs geôliers devaient les trouver bien puériles. Pourtant, le poupon contenait dans une petite cachette la Très Sainte hostie, donc la présence réelle de Notre Seigneur. Ainsi ces moniales continuaient-elles à vivre, même en prison, de leur charisme d’adoration perpétuelle devant ce tabernacle caché qu’elles se passaient l’une à l’autre. Cette anecdote historique nous aide à pénétrer le sens de cette belle fête de la Chandeleur.

  1. Porter l’Enfant-Jésus dans ses bras
    1. Avec Siméon

Aujourd’hui, 40 jours après la Nativité, la Très Sainte Vierge Marie se présente au Temple et dépose son Fils dans les bras de Siméon, ce vieillard qui avec Anne, symbolise l’attente du petit reste fidèle d’Israël au Temple alors que si peu sont venus adorer le Fils du vrai Dieu ayant assumé notre nature humaine. « Voici que j’envoie mon messager pour qu’il prépare le chemin devant moi ; et soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez. Le messager de l’Alliance que vous désirez, le voici qui vient, – dit le Seigneur de l’univers (…) ainsi pourront-ils, aux yeux du Seigneur, présenter l’offrande en toute justice. Alors, l’offrande de Juda et de Jérusalem sera bien accueillie du Seigneur » (Mal 1, 1-4).

Jésus en tant que souverain prêtre vient chez lui et il est le seul à pouvoir plaire à son Père lorsqu’il offre le sacrifice de sa vie dans laquelle nous devons entrer. Ce n’est plus un prophète extérieur en effet, un pécheur choisi parmi les créatures pécheresses : « Tout grand prêtre, en effet, est pris parmi les hommes (…) et, à cause de cette faiblesse, il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés comme pour ceux du peuple » (He 5, 1-3). Jésus est le seul qui soit innocent, lui, le Fils éternellement engendré, la parole de Dieu qui s’est faite chair par le fiat de Marie. Finalement, aujourd’hui, n’aurait pas dû, en toute justice, être offert le moindre sacrifice. Ni pour Marie qui n’a pas saigné en accouchant et donc n’avait pas à être purifiée, ni pour Jésus qui n’avait pas à être racheté car appartenant déjà pleinement à Dieu.

Pourtant, Dieu voulait cette obéissance à la Loi pour nous, puisque ce n’était pas pour eux. Pour que Siméon et Anne puissent être consolés et mourir dans la certitude de n’avoir pas veillé en vain mais d’avoir vu l’accomplissement de la prophétie.

  1. Avec les saints

Dans une famille, lorsque l’on se réjouit de la naissance d’un enfant, on va très vite voir la mère à peine accouchée, soit déjà à la clinique soit très rapidement ensuite chez elle donc dans les tous premiers jours, et la mère normalement prend plaisir à voir son enfant passer de bras en bras pendant qu’elle reste alitée. C’est une certaine fierté sûrement qui la prend parce que l’on est tous à choyer l’enfant. Certains, peut-être plus les hommes, ont un peu peur de le faire tomber ou de lui faire mal et n’osent sans doute pas le prendre. Mais aujourd’hui, il faut prendre l’enfant dans vos bras. On doit comprendre cette fête de la Chandeleur comme étant la capacité à recevoir le Christ dans nos bras de la part de Sa Très Sainte Mère. Finalement, on nous demande d’accueillir Jésus pour le choyer et pour l’adorer.

Le Christ naquit et fut aussitôt adoré par les bergers, puis par les Mages et Siméon. Et maintenant, pour clore ce temps de l’Épiphanie, il doit l’être par nous. En effet, n’est-ce pas la même chose qui nous est demandée, c’est-à-dire que l’on doit nous aussi porter le Seigneur dans nos bras ? La Mère de Dieu veut nous le faire passer comme elle le fit avec S. Antoine de Lisbonne ou de Padoue lors d’un séjour en France en 1224. Le seigneur de Châteauneuf lui offrit l’hospitalité et, pendant la nuit, passant devant la chambre occupée par le saint, il fut frappé par la vive clarté qui s’en échappait. Poussé par la curiosité, il regarda à travers les fissures de la porte et aperçut Antoine transfiguré tenant dans ses bras l’Enfant Jésus dont le visage resplendissait de lumière et qui le comblait de caresses. Il arriva de même à S. Philippe Neri durant le mois d’avril 1594 sur le célèbre tableau de Guido Reni (1614) où la Mère de Dieu apparut avec son Fils durant une extase au saint de la joie qui lévitait vers elle depuis son lit de malade.

Finalement, si nous prenons à notre tour l’enfant Jésus en nos bras, nous devenons porteurs du Christ, ce qui est à l’origine du prénom de Christophe. Porteurs du Christ, nous le sommes lorsque nous devenons tabernacle vivant lors de la communion. Et devant le tabernacle se trouve une lampe de sanctuaire que nous avons reçue au début de cette messe, le cierge de la Chandeleur.

  1. Porter la lumière du Christ
    1. Vraie et fausse lumière

Je n’oserais pas dire que nous devions aussi devenir des « Lucifer » même si au sens strict, ce terme désigne bien un porteur de lumière (lux, lucis et fero, fers, ferre, tuli, latum). D’ailleurs, si le prince des ténèbres a été associé à ce prénom, c’est qu’il resplendissait originellement de lumière comme tous les anges, et qu’il figurait parmi les plus brillants. Traditionnellement, on attribue la création des anges au premier jour, celui de la lumière (Gn 1, 3-5). Lucifer, évêque de Cagliari, en Sardaigne, portait encore ce prénom au IVe s et il est même pour certains considéré comme saint (une église porte le nom de S. Lucifer dans la capitale sarde), s’illustrant au concile de Nicée (325). D’autres le considèrent pourtant schismatique car trop rigoriste contre les Ariens repentis. S’il ne leur refusait pas le pardon, il n’admettait pas qu’on rendît son siège épiscopal aux évêques lapsi.

S. Jérôme, qui avait un caractère lui aussi très entier, le détestait et fit un ouvrage polémique contre lui : Altercatio luciferiani et orthodoxi (378)[1]. Il attribua donc dans la Vulgate, sa traduction latine de la Bible, ce nom latin pour traduire l’hébreu d’Is 14, 12-14 : « Comment ! Tu es tombé du ciel, astre brillant (hêylêl : Lucifer), fils de l’aurore ! Tu es renversé à terre, toi qui faisais ployer les nations, toi qui te disais : ‘J’escaladerai les cieux ; plus haut que les étoiles de Dieu j’élèverai mon trône ; j’irai siéger à la montagne de l’assemblée des dieux au plus haut du mont Safone, j’escaladerai les hauteurs des nuages, je serai semblable au Très-Haut !’ ».

Certes, il ne convient pas de vouloir prendre la place de Dieu, d’être soleil à la place du soleil. Mais on peut être sinon une étoile émettant la lumière, du moins une planète comme la lune la reflétant. Voilà tout le travail du saint, refléter l’unique lumière du Christ.

  1. Diffuser la lumière du Christ

Aujourd’hui comme le parrain le jour du baptême, ou encore avec le cierge pascal, vous avez reçu avant la messe un cierge, symbole de la lumière qui est le Christ. Le Credo affirme « Il est Dieu né de Dieu, lumière né de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu ». Vous avez bien reçu le Christ à travers ce cierge qui symbolise Sa présence.

Sur un tableau de George de La Tour (musée des Beaux-Arts de Rennes) qui représente avec le clair-obscur la Nativité, on a l’impression par cette chandelle cachée par la paume de la servante que la source de la lumière est précisément l’Enfant-Dieu. Cette source de lumière est appelée à être diffusée comme on se passe dans la chambre d’une accouchée l’enfant d’un bras à l’autre, il faut passer le flambeau de la foi comme à la Vigile pascale la lumière passe du prêtre portant le Christ sous la forme du cierge pascal, aux enfants de chœur puis aux fidèles.

L’évangélisation en avançant fait reculer les ténèbres. Depuis plus de 50 ans que l’Église est confuse dans sa doctrine, au contraire reviennent les ténèbres. Les prières de bénédiction des cierges montrent que la lumière nous est aussi indispensable pour vivre que pour les plantes avec la photosynthèse. Mais nous n’avons pas que la vie corporelle, pourtant aussi protégée par ces chandelles (« la guérison des corps et des âmes » de la première prière sur les cierges). Aussi la vie spirituelle. Il faut se laisser illuminer par l’Esprit-Saint qui, en venant faire sa demeure en nous, en chasse les ténèbres intérieures du péché pour nous éviter les « ténèbres extérieures » (Mt 25, 30) de l’enfer.

Conclusion :

Comme des athlètes (1 Co 9, 25) se relayant aux Jeux Olympiques, nous pouvons et devons tâcher de porter bien haut la flamme de la charité qui doit distinguer le christophore céroféraire (porteur du Christ et de la lumière). Autant dire pour que nous devrions resplendir de la charité : « afin que vous les offrant, Seigneur, notre Dieu, avec les dispositions convenables et enflammés du feu sacré de votre très douce charité nous méritions d’être présentés dans le temple saint de votre gloire ». C’est aujourd’hui comme l’offertoire de la messe durant lequel nous devons offrir nos vies à Dieu pour avoir accès un jour au Saint des Saints.

 


[1] Bien qu’il eût aussi écrit dans son De viris illustribus (392) qu’il avait tenu bon dans la foi de Nicée et était un homme doté de « force d’âme » et « disposé au martyre ». Pour Giuseppe Manno, Storia della Sardegna, 1842, l. VI, note 510, le pape Urbain VIII par décret du 20 juin 1641 a ordonné de s’abstenir de se prononcer pour ou contre la sainteté de Lucifer de Cagliari, décision réservée au Saint-Siège.