Sexagésime (24/02 vraie dévotion à chaire S. Pierre 1)

Homélie de la Sexagésime (24 février 2019 – vraie dévotion au Pape)

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Tu es Petrus – la vraie dévotion à la chaire de S. Pierre

 

Avant-hier, 22 février, était célébrée la belle fête de la chaire de S. Pierre. À cette occasion, il me paraît important de préciser quelle est la vraie dévotion à la chaire de S. Pierre et donc au Pape en tant qu’il doit enseigner la doctrine et les mœurs. Je m’inspire donc essentiellement d’une remarquable conférence du brillant Prof. Roberto de Mattei prononcée le 8 avril 2018, à Deerfield, Illinois, devant la Catholic Family News reprise le lundi 9 avril à Norwalk, Connecticut, devant la Société de Saint Hugues de Cluny. Je me contente de la contracter quelque peu même si nous la déploierons sur deux dimanches, vu l’importance du sujet.

Tout historien sait qu’il n’est pas normal d’avoir deux papes. Il est difficile de ne pas penser aux épisodes douloureux où existaient deux voire trop papes lors du Grand Schisme d’Occident (1379-1417), ou bien aux antipapes suscités par les empereurs du S. Empire durant la querelle des Investitures ou la lutte du Sacerdoce et de l’Empire aux XIIe et XIIIe siècles. Certes, nous n’avons pas écho de conflit entre Benoît XVI et François, que pourtant tant de choses opposent, mais tout de même. Cela dit quelque chose de la crise de la papauté que nous connaissons aujourd’hui. La vraie dévotion à la chaire de S. Pierre nous armera pour sortir de la crise. Car nous sommes parfois piégés par la fausse dévotion à cette même chaire.

Le fondement de l’autorité du Pape est dans l’Écriture : « Tu es Pierre ; et sur cette pierre, je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle » (Mt 16, 15-19). Si la primauté de Pierre constitue le fondement sur lequel Jésus-Christ a institué solidement son Église, cette promesse annonce aussi une guerre durant jusqu’à la fin des temps, menée par l’enfer contre l’Église. Au centre de cette guerre féroce se trouve la papauté, victime des ennemis de l’Église cherchant à détruire ce fondement visible signe de sa fondation invisible sur Jésus-Christ dont Pierre est le Vicaire. La véritable dévotion à la chaire de Pierre est donc un dévouement à la visibilité de l’Église, partie essentielle de la vie spirituelle[1].

  1. L’histoire contemporaire malmène la papauté
    1. Les attaques contre la papauté dans l’histoire

Febronius affirmait, en 1763, ne pas vouloir défier le Pape, mais le centralisme de la curie romaine à contrer avec les synodes épiscopaux nationaux ou provinciaux. Pie VI a condamné ses thèses avec le décret Super soliditate Petrae du 28 novembre 1786.

En 1786, Scipione de’ Ricci, évêque janséniste de Pistoia convoqua un synode diocésain pour réformer l’Église en réduisant le pape au rôle de chef ministériel des communautés des pasteurs du Christ. La Bulle Auctorem fidei du 28 août 1794 en condamna les erreurs ecclésiologiques.

Par la lettre Quod Aliquantum du 10 mars 1791, le même Pie VI condamna à la Révolution Française la constitution civile du clergé qui prétendait que les évêques seraient indépendants du pape, que les prêtres seraient supérieurs aux évêques et que les prêtres de paroisse seraient élus par les simples fidèles[2]. Après qu’il avait proclamé le 15 février 1798 la république romaine, Bonaparte déporta Pie VI à Valence où il mourut le 29 août 1799, épuisé par ses souffrances. Son corps fut laissé sans sépulture pendant plusieurs mois et quand il fut enfin apporté au cimetière local, on utilisa la malle servant de cercueil pour les pauvres sur laquelle était écrit « Citoyen Gianangelo Braschi — dont le pseudonyme était ‘Pape’ ». Le Directoire pensait qu’il serait le dernier pape de l’histoire.

En 1809, Pie VII, vieux et infirme, fut également arrêté et, après deux ans d’emprisonnement à Savone, fut conduit à Fontainebleau, où il resta jusqu’à la chute de Napoléon, contraint de se plier à sa volonté. Jamais la papauté n’avait semblé si faible au monde.

  1. Une reprise provisoire avec Vatican I

Mais en 1819, Napoléon était à Sainte-Hélène tandis que Pie VII était revenu sur le trône pontifical, reconnu comme l’autorité morale suprême par les souverains européens. Le comte Joseph de Maistre publiait Du Pape. Ce manifeste de la pensée contre-révolutionnaire réimprimé des centaines de fois s’oppose au libéralisme catholique[3] et anticipe le dogme de l’infaillibilité papale défini à Vatican I.

S’y affrontaient les ultramontains contre-révolutionnaires soutenus par Pie IX, partisans de ce dogme contre les libéraux[4] qui, faisant écho aux thèses conciliaristes et gallicanes, soutenaient que l’autorité de l’Église ne résidait pas seulement dans le pontife romain mais dans le pape uni aux évêques. Pie IX imposa le 8 décembre 1870, avec la constitution Pastor aeternus, les dogmes de la primauté de Pierre et de l’infaillibilité pontificale[5].

  1. Vatican II et la nouvelle conception de la papauté

S’ils furent vaincus à Vatican I, les libéraux vainquirent à Vatican II. La Constitution Lumen Gentium du 21 novembre 1964 est, comme tous les documents concilaires, volontairement ambiguë, reconnaissant les tendances démocratiques des gallicans, jansénistes et fébroniens. Paul VI, pour sauver l’orthodoxie du document, imposa une Nota explicitativa praevia, proposant un compromis entre la primauté de Pierre et la collégialité des évêques. Survenait un compromis similaire à Gaudium et Spes, qui plaçait au même niveau les deux fins du mariage : procréative et unitive. Or, l’égalité dans la nature n’existe pas. L’un des deux principes tend à s’affirmer sur l’autre. Aujourd’hui, dans le mariage, le principe unitif prévaut sur la procréation et dans l’Église, la collégialité s’est imposée sur la primauté du pontife romain.

Le pape actuel va encore plus loin que la collégialité (concernant les évêques) avec la synodalité, incluant aussi des laïcs (alors qu’un synode rassemblait autrefois le clergé diocésain autour de son ordinaire). Avec la décentralisation est en marche une volonté de transformer la constitution monarchique et hiérarchique de l’Église en une structure démocratique et parlementaire. Le pape François a donné dans son discours du 17 octobre 2015, pour le cinquantenaire du Synode des Évêques un manifeste programmatique de cette nouvelle ecclésiologie. Il a utilisé l’image d’une « pyramide à l’envers » pour décrire la « conversion » de la papauté déjà annoncée dans l’exhortation Evangelii Gaudium de 2013 (n°32). Le Pape Bergoglio veut remplacer l’Église centrée sur Rome en une Église polycentrique, réduisant la papauté à un « ministère » au service des autres églises, renonçant à la primauté juridique ou au gouvernement de Pierre (du moins en théorie car ses manières sont dans le concret nettement plus autoritaires).

À vouloir démocratiser l’Église, ces innovateurs cherchent à la dépouiller de son aspect institutionnel et à la réduire à une dimension purement sacramentelle. C’est la transition d’une Église juridique à une Église sacramentelle, une Église de communion. Quelles sont les conséquences ?

Sur le plan strictement sacramentel, le pape, en tant qu’évêque, est égal à tous les autres évêques. Ce qui le place au-dessus de tous les évêques et lui confère un pouvoir suprême, plein et immédiat sur toute l’Église, c’est son office juridique. Le munus spécifique du souverain pontife ne consiste pas dans son pouvoir d’ordre, commun avec tous les évêques du monde, mais dans son pouvoir de juridiction ou de gouvernement qui le distingue de tous les autres évêques. L’office du pape ne saurait représenter le quatrième niveau des saints ordres après le diaconat, le sacerdoce et l’épiscopat[6]. Le « ministère » pétrinien (sic) n’est pas un sacrement, mais un office, car le pape est le vicaire visible de Jésus-Christ. L’Église-Sacrement dissout, avec la visibilité de l’Église, la primauté de Pierre.

  1. Vraie et fausse conception de l’Église
    1. La visibilité de l’Église

Jésus-Christ a confirmé la mission de gouverner à Pierre, après la Résurrection, lorsqu’il a dit : « Pais mes agneaux, prends soin de mes brebis » (Jn 21, 15-17). La vraie dévotion à la chaire de Pierre n’est pas le culte de l’homme qui occupe cette cathèdre, mais l’amour et la vénération pour la mission que Jésus-Christ a donnée à Pierre et ses successeurs. Cette mission est visible, comme l’ont expliqué les encycliques Satis cognitum (1896) de Léon XIII et Mystici Corporis (1943) de Pie XII.

Comme son fondateur, l’Église consiste en un élément humain, visible et externe, et en un élément divin, spirituel et invisible. Elle est une société, visible et spirituelle, temporelle et éternelle à la fois, humaine pour les membres dont elle est composée et divine pour son origine, sa fin et ses moyens surnaturels. L’Église a une première visibilité parce qu’elle n’est ni un courant spirituel ni un mouvement d’idées, mais une véritable société dotée d’une structure juridique ; et une seconde visibilité parce qu’elle est une société surnaturelle reconnaissable par ses marques extérieures par lesquelles elle est toujours une, sainte, catholique, apostolique et romaine[7].

Le pape concentre et condense cette visibilité de l’Église comme disait S. Ambroise : « Ubi Petrus, ibi ecclesia » : là où est Pierre, là est l’Église [8] qui présuppose l’autre dicton, attribué à S. Ignace d’Antioche : « Ubi Christus, ibi ecclesia » : là où est le Christ, là est l’Église[9]. Il n’y a pas de véritable Église en dehors de celle fondée par Jésus-Christ qui continue de la guider et de l’assister invisiblement tandis que son Vicaire la domine visiblement sur la terre.

Aujourd’hui, le modernisme infiltré à l’intérieur de l’Église nous fait parfois parler de « l’Église Conciliaire », comme s’il y avait deux églises. Mais au sens strict, c’est inexact[10]. Plutôt que de parler d’une Église bergoglienne ou nouvelle Église pour dénoncer l’Église dirigée par des prélats qui trahissent ou déforment le message du Christ, parlons d’une vision théologique bergoglienne. Sinon, nous en arriverions légitimement à nous demander : « Où est l’Église du Christ ? Où est sa visibilité sociale et surnaturelle ? » et nous glisserions vers le sédévacantisme.

  1. L’erreur de la papolâtrie

L’Église, société visible, a besoin d’un vicaire du Christ qui la gouverne visiblement avec 266 papes ayant siégé sur la chaire de Pierre jusqu’à aujourd’hui. Le Pape est une personne qui occupe une chaire ou cathèdre. Pas de cathèdre sans la personne qui l’occupe mais n’oublions pas l’existence de la chaire, l’institution juridique, qui précède la personne.

La papolâtrie ne voit pas le pape régnant comme le 265e successeur de Pierre, mais comme un nouveau Christ sur terre, qui personnalise, réinterprète, réinvente et impose le magistère de ses prédécesseurs, en élargissant et en perfectionnant la doctrine du Christ. Les papolâtres se trompent théologiquement mais avant tout psychologiquement et moralement. Ces conservateurs ou modérés se trompent sur la possibilité d’atteindre de bons résultats dans la vie sans se battre, sans effort. Ils s’adaptent toujours, tirant le meilleur parti de chaque situation. Ils ne veulent pas que la vie soit un drame car cela les obligerait à assumer des responsabilités qu’ils ne veulent pas assumer. Ils se réfugient dans le virtuel, niant la crise actuelle dans l’Église. Le moyen le plus efficace de calmer sa propre conscience est d’affirmer que le pape a toujours raison même lorsqu’il se contredit lui-même ou ses prédécesseurs. Cela devient hérésie en affirmant que le pape devrait toujours être obéi, quoi qu’il dise ou fasse, parce qu’il serait la seule et infaillible loi de la foi catholique. Or on lui obéit parce qu’il doit exprimer la vérité doctrinale et morale enseignée par le Christ, pas parce qu’il est pape.

Le volontarisme de Guillaume d’Okcham (1285-1387), pourtant adversaire féroce de la papauté, les inspire. Alors que S. Thomas d’Aquin affirmait que Dieu, la Vérité Absolue et le Bien Suprême, ne pouvait ni ne voulait rien faire de contradictoire, Ockham soutenait que Dieu ne pouvait faire ni ne ferait rien, même de mal, paradoxalement, parce que le mal et le bien n’existent pas mais sont faits de cette façon par Dieu. Pour S. Thomas, quelque chose est ordonné ou interdit car ontologiquement bon ou mauvais ; pour les adeptes d’Ockham, quelque chose est bon ou mauvais, dans la mesure où Dieu l’a commandé ou interdit. Une fois ce principe nominaliste admis, non seulement la morale devient relative, mais le représentant de Dieu sur la terre, le vicaire du Christ, peut alors exercer son autorité suprême d’une manière absolue et arbitraire et les fidèles ne peuvent que lui obéir inconditionnellement. On quitte l’objectivité pour la subjectivité.

En réalité, l’obéissance à l’Église implique pour le sujet le devoir de satisfaire non pas la volonté du supérieur, mais seulement la volonté de Dieu. L’obéissance n’est jamais aveugle et inconditionnelle mais est limitée par les lois divines et naturelles ainsi que par la Tradition de l’Église dont le Pape est le gardien et non le créateur.

Pour le papolâtre, le Pape perfectionne la doctrine de ses prédécesseurs, l’adaptant au changement des temps[11]. La doctrine évangélique est en perpétuelle évolution, suivant le pontife régnant. Le magistère « vivant » substitue le magistère pérenne et s’exprime par l’enseignement pastoral qui change tous les jours. La regula fidei (règle de la foi) n’est plus dans l’objet de la Vérité transmise mais dans le sujet de l’autorité.

Une conséquence de la papolâtrie consiste à canoniser tous les papes, mais que les récents, pas ceux d’avant Vatican II (et quitte à pratiquer un abus aussi grave pour Jean XXIII que de dispenser du miracle d’après la béatification !). On cherche ainsi à rendre infaillible rétroactivement chacune de leurs paroles ou chaque acte de gouvernement. L’âge d’or de l’histoire de l’Église est le Moyen Âge et, pourtant, les seuls papes médiévaux canonisés sont Grégoire VII et Célestin V. Pourtant, les XIIe et XIIIe siècles ne manquaient pas de grands papes mais aucun n’a été canonisé. Entre le XIVe et le XXe siècle, seuls S. Pie V et S. Pie X furent canonisés. Tous les autres n’étaient pourtant pas indignes et pécheurs. Mais l’héroïsme dans le gouvernement de l’Église est une exception, pas la règle, et si tous les papes étaient des saints, alors personne ne le serait. La sainteté est une telle exception qu’elle perd son sens lorsqu’elle devient la règle[12].

 


[1] Frederick William Faber, La devozione e fedeltà al Papa, in AA. VV., Il Papa nel pensiero degli scrittori religiosi e politici, La Civiltà Cattolica, Roma 1927, II, pp. 231-238

[2] Denzinger–Hünemann (DH) 2601-2612.

[3] Plinio Corrȇa de Oliveira, Revolution and Counter Revolution,  The American Society for the Defense of Tradition, Family, Property, York (PA) 1993.

[4] Respectivement avec le cardinal de Westminster Henry Edward Manning ; Louis Pie, évêque de Poitiers ; Konrad Martin, évêque de Paderborn, et les théologiens P. Giovan Battista Franzelin, Joseph Kleutgen et Henri Ramière. Du côté opposé, se trouvaient figuraient Mgr Maret, doyen de la faculté de théologie de Paris, et Ignaz von Döllinger, recteur de l’université de Munich.

[5] DH 3050-3075.

[6] Nous n’entrerons pas dans le débat théologique important de la sacramentalité de l’épiscopat contestée par certains théologiens malgré Pie XII qui a « tranché » mais avec des arguments très faibles, s’inspirant surtout de la pratique des Grecs ! Les plus traditionnels tiennent que le pouvoir des évêques est avant tout un pouvoir juridictionnel et non pas sacramentel. Au lieu des trois degrés de l’ordre (sous-diaconat, diaconat, presbytérat) on a substitué le diaconat, presbytérat et épiscopat et on a supprimé les sous-ordres (portier, lecteur, exorciste et acolyte). En effet, pour S. Thomas d’Aquin, l’évêque n’apporte rien par rapport à l’Eucharistie qui est le rôle essentiel du sacerdoce. Il l’assimile donc à une consécration du type de celle d’un père abbé, supérieur d’abbaye. On disait justement autrefois « sacre » d’évêque et non pas « ordination ». On employait le saint-chrême pour lui (et le roi de France) et l’huile des catéchumènes pour les prêtres (comme pour les autres rois) alors qu’on n’emploie plus que le saint-chrême pour tout degré d’ordination dans la liturgie moderne.

[7] Louis Billot, De Ecclesia Christi I, Prati, Giachetti, 1909, pp. 49-51.

[8] Expositio in Psalmos, 40.

[9] Smirnenses, 8, 2.

[10] Fr. Jean-Michel Gleize, SSPX, Angelus, July 2013.

[11] Pour illustrer, le P. Thomas Rosica, représentant anglophone de la salle de presse du Saint-Siège (en plus d’être chief executive officer de la chaîne de télévision Salt and Light malgré les traces laissées) avait déclaré le 31 juillet 2018 sur Salt and Light dans The Ignatian Qualities of the Petrine Ministery of Pope Francis cette monstruosité (juste avant que son article ne soit, comme par hasard, retiré) : « Le pape François rompt avec les traditions catholiques quand il en a envie parce qu’il est ‘libre par rapport aux affections désordonnées’. Notre Eglise est véritablement entrée dans une phase nouvelle : avec l’avènement de ce premier pape jésuite, elle est ouvertement gouvernée par un individu plutôt que par l’autorité de l’Écriture sainte seule, ou même par les dires de sa Tradition et de l’Écriture ».

[12] Christopher Ferrara, «La Crise des Canonisations », in The Remnant.