Chandeleur (2/2 - fête du Christ+Marie)

Homélie de la Chandeleur (dimanche 2 février 2020)

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La Chandeleur : une fête christique et mariale

La Chandeleur est une fête à double portée, à la fois christique et mariale.

I)       Une fête christique

a) Le rachat du fils premier né

Joseph et Marie suivent la loi juive : « Le Seigneur parla à Moïse et lui dit :‘Consacre-moi tout premier-né, prémices du sein maternel, parmi les Israélites. Homme ou animal, il est à moi’ » (Ex 13, 1-2). Puis il explique : « Lorsque ton fils te demandera demain : ‘Que signifie ceci ?’ Tu lui diras : ‘C’est par la force de sa main que le Seigneur nous a fait sortir d’Égypte, de la maison de servitude. Comme Pharaon s’entêtait à ne pas nous laisser partir, le Seigneur fit périr tous les premiers-nés au pays d’Égypte, aussi bien les premiers-nés des hommes que les premiers-nés du bétail. C’est pourquoi je sacrifie au Seigneur tout mâle sorti le premier du sein maternel et je rachète tout premier-né de mes fils’ » (v. 14-15).

 

La sortie du pays d’Égypte fut précédée des 10 plaies d’Égypte qui se conclurent par la mort du premier-né, lorsque l’ange exterminateur passa au milieu des Égyptiens : « Au milieu de la nuit, le Seigneur frappa tous les premiers-nés dans le pays d’Égypte, aussi bien le premier-né de Pharaon qui devait s’asseoir sur son trône, que le premier-né du captif dans la prison et tous les premiers-nés du bétail. Pharaon se leva pendant la nuit, ainsi que tous ses serviteurs et tous les Égyptiens, et ce fut en Égypte une grande clameur car il n’y avait pas de maison où il n’y eût un mort. Pharaon appela Moïse et Aaron pendant la nuit et leur dit : ‘Levez-vous et sortez du milieu de mon peuple, vous et les Israélites, et allez servir le Seigneur comme vous l’avez demandé (…)’ » (Ex 12, 29).

 

Pour ne pas être frappés aussi, les Juifs devaient badigeonner les linteaux de leur porte du sang de l’agneau d’un an : « On prendra de son sang et on en mettra sur les deux montants et le linteau des maisons où on le mangera (…).Cette nuit-là je parcourrai l’Égypte et je frapperai tous les premiers-nés dans le pays d’Égypte, tant hommes que bêtes, et de tous les dieux d’Égypte, je ferai justice, moi le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe sur les maisons où vous vous tenez. En voyant ce signe, je passerai outre et vous échapperez au fléau destructeur lorsque je frapperai le pays d’Égypte » (Ex 12, 7+12-13).

 

Les Juifs devaient donc verser une certaine somme d’argent pour le rachat de leur fils premier-né. Si des animaux comme l’âne étaient rachetés normalement (Ex 13, 11), les petits de la vache, brebis ou chèvre mourraient en sacrifice : « Tu le feras racheter dans le mois de la naissance, en l’évaluant à cinq sicles d’argent, selon le sicle du sanctuaire qui est de vingt géras. Seuls les premiers-nés de la vache, de la brebis et de la chèvre ne seront pas rachetés. Ils sont chose sainte : tu en verseras le sang sur l’autel, tu en feras fumer la graisse, comme mets consumé en parfum d’apaisement pour le Seigneur, et la viande t’en reviendra, ainsi que la poitrine de présentation et la cuisse droite » (Nb 18, 16-18).

Les Juifscommémorent la puissance de Dieu libérateur du peuple élu est par les phylactères.

 

b) Les phylactères (tefillim/a)

 

Dans les passages évoqués suivait une prescription rituelle : « Ce jour-là, tu parleras ainsi à ton fils : ‘C’est à cause de ce que le Seigneur a fait pour moi lors de ma sortie d’Égypte. Ce sera pour toi un signe sur ta main, un mémorial sur ton front, afin que la loi du Seigneur soit toujours dans ta bouche, car c’est à main forte que le Seigneur t’a fait sortir d’Égypte. Tu observeras cette loi au temps prescrit, d’année en année’ » (Ex 13, 8-10+16).

 

Les Juifs, lorsqu’ils prient en semaine le matin, récitent le Shema Israël(= Écoute Israël, incipitdu passage Dt 6,4-9 + 11,13-21 et Nb 15,37-41) et portent sur le bras gauche et au front des petites boîtes carrées noires (batim) montées sur un socle et reliées à des bandelettes de cuir noir (retzouot) entourant le bras et la tête. Les boîtes contiennent 4 passages de la Torah[1], les plus importants du Judaïsme en rapport avec ce rituel : Ex 13, 1-10 (le rachat du fils premier né) ; 13, 11-16 (prolongement sur le même thème) ; Dt 6, 4-9 (le Shema Israël) et Dt 11, 13-21 (ne pas profaner la Torah).

 

Deux de ces quatre passages manuscrits se retrouvent sur les linteaux des maisons ou à l’entrée des villes, en signe de protection divine et de bénédiction, dans la mezouzah, petit cylindre métallique frappé de la lettre Shin(pour le Shema Israël), posée de manière oblique.

 

Quel en est le sens profond ? Les boîtes sont placées à des endroits stratégiques : le cerveau, orienté vers le cœur et le bras. Toute une intéressante anthropologie incite à l’unité de la personne, à être cohérent. Pour agir, l’homme envisage par la pensée un projet, puis le désire, passant ainsi par la strate émotionnelle avant de le mettre en pratique (le bras et la main)[2].

 

II)     Une fête mariale

a) La purification de la Bienheureuse Vierge Marie

 

La sainte famille suit une seconde prescription concernant la Vierge Marie. Un accouchement normal se fait dans le sang, impur pour les Juifs, tout comme pour les règles. Certes, la Vierge Marie n’a pas saigné lors de son accouchement, aussi miraculeux que la conception de Jésus, puisque l’hymen n’a pas été percé non plus à ce moment-là. Le dogme de sa virginité perpétuelle implique qu’elle est vierge ante partumin partuet post partum(avant, pendant et après l’accouchement) : elle n’eut jamais d’autre enfant.

 

Cependant, elle voulut avec saint Joseph se soumettre à la Loi (Lv 12, 1-8) prévoyant la purification au quarantième jour pour un garçon (le double pour une fille : 80 jours). « Le Seigneur parla à Moïse et dit : Parle aux Israélites, dis-leur : ‘Si une femme est enceinte et enfante un garçon, elle sera impure pendant sept jours comme au temps de la souillure de ses règles. Au huitième jour on circoncira le prépuce de l’enfant et pendant 33 jours encore elle restera à purifier son sang. Elle ne touchera à rien de consacré et n’ira pas au sanctuaire jusqu’à ce que soit achevé le temps de sa purification (…). Quand sera achevée la période de sa purification, que ce soit pour un garçon ou pour une fille, elle apportera au prêtre, à l’entrée de la tente du rendez-vous, un agneau d’un an pour un holocauste et un pigeon ou une tourterelle en sacrifice pour le péché. Le prêtre l’offrira devant le Seigneur, accomplira sur elle le rite d’expiation et elle sera purifiée de son flux de sang. Telle est la loi concernant la femme qui enfante un garçon ou une fille. Si elle est incapable de trouver la somme nécessaire pour une tête de petit bétail, elle prendra deux tourterelles ou deux pigeons, l’un pour l’holocauste et l’autre en sacrifice pour le péché. Le prêtre fera sur elle le rite d’expiation et elle sera purifiée ».

 

À ce moment-là, la situation économique de la sainte famille n’était pas brillante à Bethléem puisqu’ils durent recourir au plus humble des sacrifices prescrits. Ce sacrifice est à distinguer de la somme symbolique du rachat du fils premier né, contrairement à la plupart des tableaux qui mélangent circoncision et offrande de la purification (donc le 8eet le 40ejour après la naissance du fils premier-né), comme le retable du maître-autel du Gesù à Rome.

 

b) La bénédiction des relevailles

 

Ce rite de la purification et de la présentation concomitante de l’enfant au Temple fut repris par la Tradition catholique dans les relevailles, mais est largement tombé en désuétude.

 

Autrefois, craignant que l’enfant pût mourir sans faire partie de l’Église, on cherchait à le baptiser au plus tôt. Élisabeth, princesse Heinrich von und zu Liechtenstein, 8eenfant de l’impératrice Zita, refusait quant à elle de garder longtemps un petit païen sous son toit ! On baptisait donc le jour même ou le lendemain. Louable usage ! Malgré les progrès de la médecine, il n’est pas normal de repousser trop le baptême des enfants. Jadis, les curés incitaient à baptiser au plus tôt en refusant de carillonner au-delà d’un mois !

 

La mère n’étant pas toujours en état pour assister au baptême, restait alitée chez elle un certain temps, par précaution légitime. Aussi la marraine portait-elle l’enfant sur les fonts baptismaux à sa place. Une fois remise, la mère venait à l’église. Munie d’un cierge, elle s’agenouillait à la porte de l’église où le prêtre venait la chercher. On récitait le psaume 23 avec l’antienne : « élevez-vous, portes éternelles, et le roi de gloire entrera » car n’est digne d’entrer que celui qui a le cœur pur. Le prêtre lui tendait l’extrémité gauche de l’étole comme pour couvrir la tête du bébé en pénétrant dans l’église au baptême. La mère s’agenouillait devant un autel mineur et suivait la bénédiction en forme d’action de grâces pour la vie de la mère et de l’enfant.

 

Conclusion

 

Pour Françoise Breynaert, ni Jésus, ni la Vierge Marie n’avaient réellement besoin de rachat ou purification. Eux non, mais nous, oui. Et nous, c’est l’Israël du Nunc dimittis(« maintenant Vous pouvez laisser sans aller » Lc 2, 38) du vénérable Siméon. Partant du pluriel (« leurpurification », Lc 2, 22), indu puisque seule la mère était purifiée, le rite accompli lui rappelle la purification du nazir après qu’il eût péché. Les nazirs étaient ces hommes consacrés à Dieu comme Samson qui ne devaient pas se couper les cheveux. Ainsi, Dieu accomplit à notre place cette purification et nous sauve, se faisant l’agneau et ayant le front marqué de son sang. Lui qui a préservé les premiers-nés d’Israël, n’a pas craint de sacrifier le sien, pour nous pécheurs.

 

 

[1]Notre Pentateuque = 5 premiers livres de la Bible : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome.

[2]Nous sommes vraiment proche de la conception thomiste de l’agir humain, nettement plus développée avec une interaction à plusieurs niveaux entre l’intellect et la volonté (Summa Theologiæ, I-II, q. 6-17).