Chandeleur (7/02 - présentation Jésus au Temple)

Homélie de la Chandeleur (7 février 2021)

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

La Présentation de Jésus au Temple

La Chandeleur est fêtée le 2 février et clôture, dans le calendrier sanctoral, le temps de Noël (l’hymne mariale change de l’Alma Redemptoris Mater à l’Ave Regina Cœlorum et on range les crèches). Alors que, pour le temporal, le baptême de Notre Seigneur le finissait le 13 janvier. Cette méditation s’inspire, partiellement, de Benoît XVI[1].

  1. « Né sujet de la Loi »
    1. Soumission à la loi mosaïque

« Mais lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et soumis à la loi de Moïse » (Ga 4, 4).

Tant Jésus que sa Mère acceptèrent de se soumettre à la loi juive : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17). Pourtant le Christ est venu lui donner son sens plus plénier, donc la parfaire par une dimension plus intérieure, grâce à l’Esprit Saint qui nous fait aimer la volonté du Père et suivre plus joyeusement ses préceptes : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon esprit, je ferai que vous marchiez selon mes lois, que vous gardiez mes préceptes et leur soyez fidèles » (Ez 36, 26-27). Dieu en nous donnant le moteur intérieur de l’Esprit-Saint, souhaite que nous agissions comme des fils aimant (crainte filiale et piété) plutôt que comme des serviteurs mus par la peur du gendarme (crainte servile) : « Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie ‘Abba !’, c’est-à-dire : Père ! » (Ga 4, 6). Notre Seigneur veut former des vrais adorateurs « Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père » (Jn 4, 23).

    1. La circoncision

Comme sur le retable du maître-autel du Gesù à Rome, on représente souvent ensemble à la fois les événements du 8e jour (la Circoncision) et du 40e jour (la Présentation au Temple). Le premier fait entrer officiellement Jésus dans la communauté juive, celle des fils d’Abraham : Il est donc cohéritier des promesses faites au patriarche pour sa descendance. Il est juridiquement membre du peuple d’Israël. Il reçoit aussi son nom qui exprime sa fonction (nomen omen) : « Dieu sauve » (Lc 2, 21). Plus que recevoir la promesse, Jésus vient donc l’accomplir. Il scelle aussi définitivement l’Alliance, déjà par son sang puisque, spirituellement, la circoncision anticipe la Croix salvifique. C’est en effet la première fois que le sang du Seigneur est répandu pour le salut du monde (Mt 26, 28, cf. Jn 6, 51-58).

Jésus suivait ainsi le précepte juif donné par Dieu en Lév 12, 2-4 : « Parle aux fils d’Israël. Tu leur diras : si une femme est enceinte et accouche d’un garçon, elle sera impure pendant sept jours, de la même impureté qu’au moment de ses règles. Le huitième jour, on circoncira le prépuce de l’enfant, et pendant trente-trois jours encore, elle restera à purifier son sang. Elle ne touchera rien de consacré et n’entrera pas dans le sanctuaire jusqu’à ce que soit achevé le temps de sa purification ».

    1. La purification de la Vierge Marie

Le 2 février tombe le quarantième jour après Noël. Il compose l’un des nombreux cycles de quarante jours scandant l’année liturgique (le Carême, l’Avent pour les orthodoxes), parfois si discrètement (entre la Transfiguration le 6 août et l’Exaltation de la Croix le 14 septembre). Une fois ce délai passé, deux sacrifices devaient être offerts : un sacrifice pour la purification (l’agneau) et un sacrifice pour les péchés de la mère (une tourterelle)[2]. Celle qui n’a jamais péché, l’Immaculée préservée du péché originel et n’ayant jamais commis le moindre péché actuel, personnel, ne voulut pas se soustraire à ce qui était requis de tous. Elle ne fit pas prévaloir son privilège par humilité et obéissance, imitant son Fils venu partager la condition des hommes pécheurs : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu » (2 Co 5, 21).

« Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes » (Lc 2, 24). Cette kénose parallèle ou abaissement du Fils et de sa Mère va jusqu’à la pauvreté. Au lieu de l’agneau, la Vierge Marie présente le sacrifice des pauvres : « si elle ne trouve pas une somme suffisante pour une tête de petit bétail, elle prendra deux tourterelles ou deux jeunes pigeons, l’un pour l’holocauste et l’autre pour le sacrifice pour la faute. Le prêtre accomplira sur la femme le rite d’expiation, et elle sera purifiée » (Lv 12, 8). S. Luc insiste sur la pauvreté. La famille de Jésus figurait parmi les pauvres d’Israël, berceau de l’accomplissement de la promesse (« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance » Lc 10, 21).

C’est le monde qui doit être purifié et non pas Marie. Tout comme à son baptême dans le Jourdain, ce n’est pas Jésus qui devait être purifié mais le monde. En plongeant dans les eaux du Jourdain, le Christ a béni l’eau du salut de tous les fonts baptismaux de l’Histoire. Il fallait le faire pour accomplir la justice : « Jésus répondit : ‘Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice’. Alors Jean le laisse faire » (Mt 3, 15).

  1. La présentation de Jésus au Temple

« Les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur » (Lc 2, 22-23).

    1. Le Le rachat du premier-né, propriété inconditionnelle de Dieu

Le premier-né joue un rôle particulier. Il reçoit double part d’héritage (Dt 15, 17), joue en théorie un rôle cultuel dans le Temple (même si ensuite le « prêtre » ou cohen = le voué/dédié à Dieu, descendants d’Aaron, le remplace) et il est chef de clan. On retrouve la dimension sacerdotale et royale composant les trois dimensions messianiques : prêtre, prophète et roi. La prophétie est dite par Siméon.

Le prix du rachat du premier-né (pidion ha-bèn) est de 5 sicles d’argent (Nb 18, 16), environ 96 g. Les Juifs pratiquent toujours cette cérémonie pour celui qui ouvre la matrice, l’utérus de la mère (Ex 13, 2. 12-15). Il correspond aux prémices, représentent ce qui est le plus beau de soi, de sa force (Dt 21, 17 : « car c’est lui les prémices de sa virilité, c’est à lui qu’appartient le droit d’aînesse »). Certes, Dieu préféra très souvent les cadets, d’où les nombreux conflits autour de ce droit d’aînesse (Jacob et Esaü, Joseph et Benjamin préférés de Jacob, Éphraïm et Manassé, le roi David oublié par Jessé).

Ici, Jésus est le modèle de l’homme à l’origine, avant la Chute (cf Mt 19, 8 : « Au commencement, il n’en était pas ainsi »), avant qu’il ne soit défiguré par Satan. Il sert ainsi à le reconstituer, par la Résurrection : « Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre (…) tout subsiste en lui (…). C’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté » (Col 1, 15, 18, cf. 1 Co 15, 20). Le rachat rappelle que l’homme était fait pour Dieu et qu’avec Jésus, il retourne à son Créateur, à sa vocation première.

    1. Jésus offert Lui-même : il appartient totalement au Père

Ce rachat peut étonner. Par sa virginité perpétuelle valant aussi in partu, au sens strict, Jésus n’a pas ouvert la matrice de sa mère. Mais Jésus assuma tout de l’humanité, se solidarisant avec elle dans les moindres détails, à l’exception du péché.

Quand l’enfant est racheté, le cohen demande au père : « Que préférez-vous ? Me remettre votre fils premier-né ou le racheter au prix de cinq sicles comme l’exige la Torah ? ». On pourrait croire que Marie et Joseph récupèrent leur fils. Or il n’en est rien ! Il ne revint pas à ses parents terrestres (« Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? », Lc 2, 49), mais fut totalement remis à Dieu. Le verbe paristanai (Lc 2, 23 : « παραστῆσαι τῷ Κυρίῳ ») montre qu’il est offert à Dieu, sacrifié au sens strict de rendu sacré, n’appartenant plus au monde, mis à part pour son Père.

  1. Les prophéties
    1. La réalisation de la consolation d’Israël

Siméon et Anne symbolisent par leur âge avancé ceux d’Israël qui croient et le passage à une nouvelle Alliance reconnaissant « le Christ, le Messie du Seigneur » (Lc 2, 26). « C’était un homme juste et religieux, qui attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit-Saint était sur lui » (Lc 2, 25). Homme juste comme S. Joseph, il vivait dans et de la parole de Dieu, de sa volonté exprimée alors dans la Torah (loi juive). Religieux ou pieux, il était ouvert, intimement, à Dieu. Il est déjà intérieurement proche du Temple, avant de s’y rendre physiquement. La « consolotation » (paráklésis : παράκλησιν : le Paraclet de S. Jean) évoque l’Esprit-Saint, nommé deux fois dans les versets suivants. L’Esprit de Dieu repose sur Siméon, homme spirituel, sensible aux appels de Dieu. Un prophète qui espère et attend. Son cantique (Lc 2, 29-32) est repris dans les complies, l’office divin du coucher (bréviaire des prêtres).

Jésus est appelé lumière pour éclairer les Nations. Siméon se réfère aux deux premiers chants du serviteur souffrant, prophéties de la venue du Christ : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 42, 6 et 49, 6). Sa seconde qualité est la gloire d’Israël qu’il relève mais s’adressant à tout l’univers.

    1. La Gloire et la Croix

« Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction » (Lc 2, 34). Siméon annonce que Jésus sera pierre d’achoppement (1 P 2, 8 ; cf. Is 8, 14 ; Rm 9, 32). Son Incarnation, son crucifiement surprennent, choquent, voire font tomber (étymologiquement scandalisent) : « Alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes » (1 Co 1, 22-23).

L’homme, dans son histoire, s’oppose toujours à Dieu et à sa Parole vivante qu’est Jésus. Mais au-delà du moment historique de la crucifixion, aujourd’hui encore, Dieu est perçu comme restreignant notre liberté, celui qui doit être éliminé (la mort de Dieu de Nietzsche ou Sartre) pour que l’homme puisse être prétendument « soi-même ». Jésus nous libère de notre enfermement dans l’orgueil et l’auto-complaisance.

Marie reçut la prophétie de la Croix pour elle. Lorsque S. Longin transperça le cœur de Jésus déjà mort (Lc 19, 34), c’est en réalité l’âme de sa Mère qui est touchée puisqu’un cadavre ne souffre plus (Lc 2, 35). La gloire va avec la Croix. La Mater dolorosa exprime au sens propre la sympathie : souffrir avec l’être aimé. L’indifférence à la souffrance est typique du paganisme.

 

[1] Ratzinger, Joseph, Benoît XVI, L’enfance de Jésus, Flammarion, Paris, 2012, chap. 3, p. 115-124.

[2] « Quand sera achevée la période de sa purification, que ce soit pour un garçon ou pour une fille, elle amènera au prêtre, à l’entrée de la tente de la Rencontre, un agneau de l’année pour un holocauste, un jeune pigeon ou une tourterelle, en sacrifice pour la faute. Le prêtre les présentera devant le Seigneur, et accomplira sur la femme le rite d’expiation ; ainsi, elle sera purifiée de son flux de sang. Telle est la loi concernant la femme qui accouche d’un garçon ou d’une fille » (Lv 12, 6-7).