Quinquagésime (14/2 - lect. thom.)

Homélie de la Quinquagésime (14 février 2021)

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Lecture thomiste de Lc 18, 31-43

 

  1. L’annonce par Jésus de sa Passion

Le Sauveur prévoyait le trouble que sa passion devait jeter dans l’esprit de ses disciples. Il leur prédit longtemps à l’avance et les souffrances de la passion, et la gloire de sa résurrection pour leur donner le courage de supporter l’épreuve. Mais il le fit à part du peuple qui l’ignorait et aurait été troublé. Comment croire à un sauveur qui accepte de tomber volontairement aux mains de ses ennemis ? Jésus n’ignorait rien de ce qu’il devait endurer et, dans sa préscience, savait que certains hérétiques prétendraient qu’il aurait enseigné une doctrine contraire à la loi et aux prophètes. Il démontra donc que les oracles des prophètes avaient au contraire annoncé la consommation de son sacrifice sanglant, et la gloire qui devait le suivre.

Parmi les prophètes figurait en particulier Isaïe : « J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats » (Is 50, 6). Il prédisait aussi la croix et S. Longin : « C’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé » (Is 53, 5), « il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs » (Is 53, 12). Une prophétie demeure obscure jusqu’à ce que l’événement annoncé en découvre le sens profond, insoupçonné initialement bien que nous eussions été prévenus : « il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures » (Lc 24, 45).

La Résurrection était annoncée pour supporter ce fardeau. Le troisième jour se compte par journée, même partielle : la veille du sabbat, le jour même et le jour qui suit. Le lendemain d’un sabbat (dimanche) est donc le 8e jour, premier d’une nouvelle semaine. Si on pensait qu’il eût anticipé avant la consommation de trois jours pleins, considérons qu’un débiteur qui promettrait à son créancier de payer sa dette dans les trois jours et s’en acquitterait dans les 36h serait non pas regardé comme un menteur mais comme un homme encore plus fidèle à sa parole.

Les apôtres désiraient ardemment voir se prolonger la vie de leur maître et ne supportaient pas d’entendre parler de sa mort. Ils savaient que Jésus était innocent mais aussi qu’il était véritablement Dieu. Ils ne comprenaient pas comment il pourrait mourir, imaginant sans doute qu’il leur parlât en paraboles. Ils étaient encore d’une compréhension trop charnelle.

  1. La guérison de l’aveugle de Jéricho
    1. L’aveugle reconnaît Jésus, son Sauveur

Pour donner plus de poids à ses dires, Jésus fit suivre cette prédiction d’un miracle sous leurs yeux, rendant la vue à un aveugle, pour les affermir dans la foi par cette guérison toute divine : « Alors que Jésus approchait de Jéricho, un aveugle mendiait, assis au bord de la route » (Lc 18, 35).

Même chemin faisant, Jésus ne perdait pas une occasion de faire le bien partout il passait (Ac 10, 38). S. Augustin, dans un certain concordisme, cherche à faire coller les évangiles entre eux. Or le miracle de S. Luc lorsqu’il entrait dans la ville ne concerne qu’un aveugle mais celui en S. Matthieu lorsqu’il en sortait, deux. Mais la rhétorique biblique montre qu’en réalité, l’évangéliste le plus sémitique qu’est Matthieu aime à présenter des doubles car « il est écrit dans votre Loi que, s’il y a deux témoins, c’est un vrai témoignage » (Jn 8, 17, cf. Dt 19, 15). Tout est ainsi dédoublé.

Une foule nombreuse entourait Jésus-Christ. L’aveugle ne le connaissait pas, mais il sentait intérieurement sa présence. Son coeur lui faisait pressentir celui que ses yeux ne pouvaient apercevoir : « Entendant la foule passer devant lui, il s’informa de ce qu’il y avait » (v. 36). Ceux qui le voyaient de leurs yeux lui répondirent d’après l’idée qu’on s’était faite du Sauveur : « On lui apprit que c’était Jésus le Nazaréen qui passait » (v. 37). Mais l’aveugle proclama bien haut la vérité. On lui enseignait une chose, et il en annonça hautement une autre : « Il s’écria : ‘Jésus, fils de David, prends pitié de moi !’ » (v. 38). Privé de la vue, n’ayant pu lire les livres sacrés, comment reconnut-il la lumière du monde ? « Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles » (Ps 145, 8) d’abord ceux de l’esprit ou du cœur puis ceux du corps.

Si, comme juif, l’aveugle ne pouvait ignorer que le Messie devait naître de la race de David, il pressentait toutefois qu’il était Dieu puisque seul le Créateur peut rendre la vue. Cette profession de foi balbutiante gênait la foule mais son audace ne se laissa pas intimider par ces défenses répétées. La foi sait résister à tous les obstacles, et triompher de toutes les difficultés. Il est bon de se dépouiller de toute fausse honte, lorsqu’il s’agit du service de Dieu.

    1. Jésus a pitié de lui

Jésus-Christ s’arrête à la voix de ceux qui l’invoquent avec foi, et il abaisse sur eux ses regards miséricordieux. Il commanda à l’aveugle de s’approcher, voulant que celui qui l’avait déjà touché par la foi s’approchât aussi de lui par le corps. Il l’interrogea, non par ignorance, mais dans l’intérêt des présents, afin de les convaincre que ce pauvre aveugle ne demandait pas d’argent, mais un acte de puissance divine que seul Jésus peut faire s’il est vrai Dieu comme avec l’aveugle-né : « Les juifs s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ (…). Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce (…). Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire » (Jn 9, 22-31).

Les juifs étaient prompts à calomnier pour ne pas reconnaître la vérité du miracle en niant s’il le fallait la cécité de l’aveugle-né : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble » (Jn 9, 9). Jésus voulut donc que l’aveugle avouât auparavant son infirmité. Une fois la demande formulée, avec une majesté souveraine, il lui commanda de voir. Le prérequis pour le salut est la foi : « Retrouve la vue ! Ta foi t’a sauvé » (v. 42). La grâce est comme une fontaine abondante, ceux qui viennent y puiser avec des vases de petite dimension, remportent une petite quantité d’eau, ceux au contraire qui puisent avec de plus grands vases, en remportent davantage. Ce n’est pas la fontaine qui décide des quantités mais celui qui y puise (« Quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur » ST, I, 75, 5). Pour que le soleil pénètre en notre âme, encore ne faut-il pas tenir hermétiquement closes nos persiennes intérieures.

    1. L’aveugle guéri est reconnaissant

L’aveugle montra autant de reconnaissance après sa guérison, qu’il avait manifesté de foi avant de l’obtenir. Il suivit le Christ en glorifiant Dieu. Bien des miraculés oublièrent vite de quelle misère la bonté divine les avait retirés, comme les 9 lépreux ingrats du chapitre précédent : « Alors Jésus prit la parole en disant : ‘Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu !’ » (Lc 17, 17-18). Cette louange est communicative pour la foule qui, elle aussi, se convertit. D’un obstacle à la grâce par l’accès au Seigneur, elle suivit le miraculé dans son action de grâce.

Pourquoi Jésus avait-il défendu au possédé délivré du démon, de marcher à sa suite (Lc 8, 38) et le permit-il à cet aveuglé guéri ? Le premier, comme un héraut, devait proclamer partout la puissance de son bienfaiteur chez les Géraséniens (Lc 8, 39). Le second l’accompagna à Jérusalem pour aider les disciples, qui avaient sous les yeux ce miracle si récent, à se persuader que sa passion était l’effet non de sa faiblesse, mais de sa miséricorde.

    1. Interprétation symbolique

Cet aveugle représente le genre humain, dont la faute du premier père, Adam, fit perdre la clarté de la céleste lumière et le plongea dans les ténèbres de sa condamnation. Jéricho signifie lune. Par ses décroissances mensuelles, elle représente les défaillances continuelles de notre nature mortelle. Lorsque notre Créateur s’approcha de Jéricho, l’aveugle recouvrit la lumière comme le genre humain lorsque la divinité se revêtit des infirmités de notre chair.

Qui ne connaît la clarté de l’éternelle lumière est aveugle. S’il se contente de croire au Rédempteur qui est la voie (Jn 14, 6), il est assis le long du chemin. Si à la foi s’ajoute la prière pour obtenir de voir la lumière éternelle, il demande l’aumône. La foule marchant devant Jésus représente la multitude des désirs de la chair, l’agitation tumultueuse qui, avant que Jésus entre dans notre coeur, dissipent nos pensées, et troublent notre prière. Cet aveugle, loin de se taire, cria plus encore. Plus nous sommes accablés par l’agitation de nos pensées, plus nous devons persévérer avec ferveur dans la prière. Obsédés de pensées étrangères en oraison, nous sentons jusqu’à un certain point que Jésus passe. Si nous nous appliquons fortement à la prière, Dieu s’arrête dans notre coeur, et rend la lumière perdue. Il veut, pour exciter notre coeur à prier que nous lui demandions ce qu’il a prévu que nous demanderions et qu’il accorderait à nos prières.

Jéricho, la lune, s’éclipse devant le soleil divin dont elle reçoit la lumière. Elle est aussi la ville la plus basse de la terre, à – 240 m. Le Christ, en s’en approchant, descendait déjà dans le tombeau de sa mort. Avant sa mort, sa lumière s’adressait aux juifs (« Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : ‘Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël », Mt 10, 5-6) dont était issu l’aveugle d’aujourd’hui. En ressortant du tombeau de Jéricho, elle était destinée aux deux peuples juif et païen et il guérit les deux aveugles (Mt 20, 29-34) pour le signifier.