Chandeleur (6/2/2022- lect. thom. évang.)

Homélie de la Chandeleur (dimanche 6 février 2022)

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Lecture thomiste de Lc 2, 22-32

 

  1. Accomplissement gratuit d’un précepte de la loi
  1. Purification et présentation

La purification de la mère suivait la circoncision du fils. À bien examiner la loi juive donnée à Moïse, la Mère de Dieu serait normalement affranchie de cette prescription légale, comme elle l’avait été de toute union charnelle. Une parturiente n’est déclarée impure que si elle a conçue suivant les lois de la nature humaine, avec la semence de l’homme. Cependant Marie qui enfanta sans cesser d’être vierge, à l’exemple de son fils, se soumit d’elle-même à cette loi, pour nous délivrer du joug de la loi (cf Ga 4, 4-5). D’où l’expression pleine de justesse : « Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification » (Lc 2, 22) qui n’implique pas qu’elle aurait contracté la moindre souillure puisque fécondée par l’Esprit-Saint.

L’autre nom donné à cette fête est la présentation du Seigneur. Pourtant, quand le Fils aurait-il cessé un seul instant d’être en présence de son Père ? Quel l’endroit de la terre ne serait pas soumis à son empire ? Là encore, ces circonstances sont écrites à cause de nous. De même que ce n’est pas pour lui que le Sauveur se fit homme et fut circoncis, mais pour nous diviniser par sa grâce dans une circoncision spirituelle ; c’est à cause de nous qu’il se présente à son Père, pour nous apprendre à nous offrir tout entiers au Seigneur Dieu. Ce 33e jour après la circoncision nous apprend mystiquement que, pour être digne des regards du Seigneur, il faut avoir retranché de nos vies tous les vices et tous les biens mortels.

  1. Observance de la Loi sur les premiers nés rachetés

« Selon ce qui est écrit dans la Loi » (v. 23) montre l’unité entre le Père qui donna la loi et le Fils qui s’y soumit librement, bien qu’il ne le devait pas. Il n’y assujettit personne avant de s’y être soumis lui-même ! « Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur », c’est-à-dire devra appartenir à Dieu, être sa chose sainte et séparée du profane. Cette prescription valait pour les hommes comme pour les animaux. Mais ici, la virginité de Marie impose la préservation de l’hymen à l’entrée sans accouplement comme à la sortie pour l’accouchement, sauvegardant ce sceau de la pureté, au contraire d’Élisabeth avec S. Jean-Baptiste ou même avec S. Anne enfantant Marie. Dans ces deux cas, le miracle s’était limité à l’engendrement par une mère âgée, ménopausée.

En traduisant littéralement la Vulgate, on obtiendrait : « tout mâle qui ouvrira la vulve sera appelé saint pour Dieu » (‘Quia omne masculinum adaperiens vulvam, sanctum Domino vocabitur’), ce qui rappelle mieux le message de S. Gabriel à l’Annonciation : « en effet, ce qui naîtra de toi sera saint et sera appelé Fils de Dieu » (‘Ideoque et quod nascetur ex te sanctum, vocabitur Filius Dei’). Le mot saint ne s’applique donc pas de manière univoque dans les deux cas. Est saint dans la force du terme le Fils de Dieu et lui seul comme le rappelle le Gloria. Si les autres premiers nés sont aussi appelés saints, c’est que les Écritures parlent ainsi de tous les Chrétiens comme S. Paul s’adressant aux Corinthiens (2 Co 1, 1, Vulg : ‘ecclesiae Dei, quae est Corinthi cum omnibus sanctis, qui sunt in universa Achaia’) alors qu’aujourd’hui on traduit par « à l’Église de Dieu qui est à Corinthe, ainsi qu’à tous les fidèles qui sont par toute la Grèce ». Car c’est la sainteté qui se propage dans l’Église et non l’impureté comme dans toutes les autres religions. Cette naissance figure bien sûr le sein virginal de l’Église qui enfante des Chrétiens au monde, même si tous ne vivront pas saintement malheureusement.

Celui qui est honoré avec son Père dans tous les sacrifices, lui offre lui-même des victimes. La vérité observe les cérémonies figuratives de la loi. Celui qui, comme Dieu est l’auteur de la loi, se soumet comme homme aux prescriptions de la loi.

  1. Un sacrifice qui plaît à Dieu
  1. L’agneau est bien présent !

Ce sacrifice des deux tourterelles ou petits de colombe est théoriquement l’offrande des pauvres car les plus riches devaient offrir un agneau en plus. Mais n’est-ce pas, plus que par esprit de pauvreté uniquement, parce que leur fils sera l’agneau pascal et qu’il n’en fallait pas deux ? L’agneau était bien présent à ce rituel mais pas sous la forme qu’on imaginait. L’animal ne se substituait plus au petit d’homme mais le Fils de Dieu se substituait au bélier pris par Abraham pour Isaac.

La colombe évoque la douceur de l’aimée et la tourterelle remplit le jardin de ses chants (Ct 2, 12.14). Mais c’est encore la simplicité et la pureté car elle ne remplace pas sa compagne quand elle la perd. La vie simple et chaste des fidèles est aux yeux de Dieu un sacrifice agréable de justice. Le double sacrifice montre qu’il doit impliquer le corps et l’âme pour engager toute la personne envers Dieu et ne pas être hypocrite. D’aucuns y voient l’emblème des pieux gémissements des saints : puisque la tourterelle recherche la solitude, elle serait l’oraison tandis que la colombe qui aime à voler par compagnies serait la prière publique de l’Église. Ou bien encore une évocation des vies active et contemplative qui obtiennent un égal agrément de Dieu puisque le texte ne tranche pas la forme exacte que prit ce sacrifice.

  1. Les justes témoins ou le petit reste d’Israël

Siméon et Anne rejoignent cette longue galerie de portraits qui vinrent rendre témoignage à la naissance du Fils de Dieu : non seulement les anges et les prophètes, les bergers et les parents eux-mêmes de Jésus, mais les vieillards et les justes : « Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux ». En réalité il est décrit par la Vulgate comme ‘timoratus’, « craignant (Dieu) ». Non pas cette crainte qui redoute de se voir enlever les biens de la terre et que chasse la charité parfaite. Mais cette chaste crainte de Dieu qui demeure éternellement, et qui porte le juste à fuir toute offense de Dieu, d’autant plus soigneusement qu’il a pour lui un amour plus ardent et filial. Il était véritablement juste car il cherchait non pas sa consolation, mais celle de son peuple Israël. Consolation qui ne peut venir que des splendeurs de la vérité qui devaient l’arracher aux ombres de la loi, car il lui avait été révélé qu’il verrait le Christ du Seigneur avant de quitter le siècle. Il était comme la Vierge Marie dépositaire de l’Esprit-Saint qui était sur lui. L’histoire sainte se résume à l’accomplissement d’une promesse, reprise par l’acte d’espérance : « Mon Dieu, j’espère, avec une ferme confiance, que vous me donnerez, par les mérites de Jésus-Christ, votre grâce en ce monde, et si j’observe vos commandements, le bonheur éternel dans l’autre, parce que vous l’avez promis, et que vous êtes fidèle dans vos promesses ».

Or, la promesse de Dieu passe par une réalisation insoupçonnée au cœur humain : l’Incarnation du Fils de Dieu. Si voir la mort, c’est en subir les atteintes, heureux l’homme qui se sera auparavant efforcé de voir avec les yeux du coeur le Christ du Seigneur, se transportant spirituellement dans la Jérusalem céleste, en fréquentant la maison de Dieu en suivant l’exemple des saints. C’est ainsi qu’on peut, comme S. Philippe Néri, nous aussi recevoir en nos bras pour le bercer l’enfant Jésus, guidés par l’Esprit-Saint. Cet homme juste selon la loi prit l’enfant Jésus dans ses bras pour signifier que la justice des œuvres légales figurées par les mains et par les bras (l’agir humain), devait faire place à la grâce humble mais efficace et salutaire de la foi évangélique. Ce vieillard prit dans ses bras le Christ enfant, pour annoncer que ce siècle accablé de vieillesse, allait revenir à l’enfance et à l’innocence de la vie chrétienne.

  1. L’espérance du salut de tous ceux qui accueilleront l’Incarnation

L’acte de foi professé par Siméon : « Maintenant, ô Maître souverain, vous pouvez laisser votre serviteur s’en aller en paix, selon votre parole car mes yeux ont vu le salut que vous prépariez à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à votre peuple Israël » (Lc 2, 29-32) reconnaît Jésus comme maître de la mort et de la vie. Il proclame la divinité de l’enfant reçu dans ses bras, qui brise les liens le retenant encore dans ce monde, à la manière des personnes âgées qui gémissent sur les misères de ce monde où se prolonge tristement leur vie : « Malheur à moi parce que mon exil s’est prolongé » (Ps 119, 5, Vulg.).

Après « et l’Esprit Saint était sur lui » (v. 25) qui faisait écho à « l’Esprit Saint viendra sur toi » (Lc 1, 35), le parallèle avec la foi de la Vierge est redoublé par « que tout m’advienne selon votre parole » (Lc 1, 38) et « selon votre parole » (Lc 2, 29). Jésus est une parole de paix car tous les désirs les plus forts sont assouvis. La vie est comblée par Dieu. Comme une anticipation du Ciel. L’homme pécheur est réconcilié avec le Père (2 Co 5, 18) par « Dieu sauve », nom de Jésus. La foi donnée par l’Esprit croit et l’action de Dieu passe alors en l’homme. Elle fait éclater la frontière qui séparait Juifs et païens (Ép 2, 14).

Siméon a une vision de cette lumière et de cette parole de vie diffusées sur toute la terre par les apôtres. « Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende ; mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde » (Ps 18, 4-5). Mais pour lors, cet enfant est muet, tout au plus vagit-il. Mais sans fracas, il agit déjà. Il est le vrai ‘lucifer’, au sens étymologique de porteur de lumière comme Jésus est dénommé dans l’Exultet et figuré dans le cierge pascal (« Flammas eius lúcifer matutínus invéniat: ille, inquam, lúcifer, qui nescit occásum »). Il délivre des liens du démon sur l’humanité qui sont brisés. Si Moïse était déjà baigné d’un rayonnement de lumière au visage qui devait encore être voilé, ce nouveau rayonnement ne sera pas mis sous le boisseau mais devra illuminer le monde en étant posé sur un candélabre. « La gloire d’Israël » rappelle que tout Israël ne sera sauvé que lorsque la multitude des nations sera entrée dans l’Église (Rm 11, 26-27) qui est l’un des signes de la fin des temps et du retour du Sauveur.

Date de dernière mise à jour : 06/02/2022