Quinquagésime (27/02 - voir Dieu agissant)

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Nous ne voyons pas Dieu présent et agissant parmi nous

Dans l’Évangile, Dieu s’approche de nous, là où nous sommes (Lc 18, 35) pour que nous approchions de Lui (Lc 18, 40). En la personne de Jésus, Dieu se fait proche car il est avec nous (cf. son nom d’Emmanuel : Mt 1, 22-23 se référant à Is 7, 14). Mais le problème est que nous ne le voyons pas, habituellement. C’est la raison pour laquelle Jésus opère des miracles. Pour qu’on n’oublie jamais qu’il agit, partout, et en tout temps, lui qui a dit « et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps" (Mt 28,20). Il en opère aussi dans nos vies, mais les voyons-nous ?

      1. Jéricho : symbolique de la topographie de la ville
  1. L’enfouissement dans la mort avec le Christ

Jéricho (Lc 18, 35) est une ville qui symbolise notre mort. En effet, elle se trouve au-dessous du niveau de la mer Méditerranée, ville la plus basse au monde (- 240 m). À l’opposé, Jérusalem, située sur les montagnes de Judée (Mont Sion, Scopus) est déjà assez élevée (745 m d’altitude). La différence de dénivelé est donc énorme, presqu’un kilomètre. L’expression « monter à Jérusalem » (Lc 18, 31) est tout sauf symbolique. Engloutis sous les eaux de la bien nommée Mer Morte, nous ressusciterons ! Mais avant de remonter, il faut descendre, avant de ressusciter, il faut mourir avec le Christ à nos péchés.

  1. La rébellion contre Dieu

À l’Est de Jéricho, de l’autre côté du Jourdain, actuelle Jordanie, près de l’endroit où notre Sauveur fut baptisé, s’élève le Mont-Nébo (817 m) d’où Moïse contempla de loin la Terre Promise qui lui était interdite suite à sa désobéissance. Dieu lui avait ordonné de faire jaillir, par sa parole, l’eau du Rocher de Mériba (« le défi » d’après Nb 20, 13 et Ex 17, 7). La sévérité de Dieu peut sembler de prime abord exagérée. L’ordre était : « sous leurs yeux, vous parlerez au rocher, et il donnera son eau » (Nb 20, 8) mais Moïse et Aaron frappèrent à la place le rocher du bâton utilisé pour les dix plaies d’Égypte (Ex 7, 17) : « Moïse leva la main et, de son bâton, il frappa le rocher par deux fois » (Nb 20, 11). En réalité, l’exégèse donnée par He 3, 19 est « nous constatons qu’ils n’ont pas pu entrer à cause de leur manque de foi ». Symboliquement, si Moïse avait obéi, il aurait publiquement fait jaillir du rocher (Dieu), par sa parole (le Christ), la source d’eau vive (l’Esprit-Saint) qui veut jaillir en nous pour notre salut.

  1. La Croix salvifique

Le Mont Nébo est surmonté d’une immense sculpture du bâton au serpent d’airain dont la forme anticipe déjà la Croix. Sempiternellement, les hommes se rebellent contre Dieu : « Mais, en chemin, le peuple perdit courage. Il récrimina contre Dieu et contre Moïse : ‘Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable ! Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents à la morsure brûlante, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël. Le peuple vint vers Moïse et dit : ‘Nous avons péché, en récriminant contre le Seigneur et contre toi. Intercède auprès du Seigneur pour qu’il éloigne de nous les serpents’. Moïse intercéda pour le peuple et le Seigneur dit à Moïse : ‘Fais-toi un serpent brûlant [ou d’airain] et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront !’ Moïse fit un serpent de bronze et le dressa au sommet du mât. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! » (Nb 21, 4-9).

Le Christ s’y réfère : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle » (Jn 3, 14-15). Mieux que Moïse ou qu’un bâton d’Asclépios[1], la Croix nous sauve car c’est le fils de l’homme qui a été crucifié pour tuer la mort.

      1. L’aveuglement
  1. Revoir avec le Christ

Le Christ est précédé par sa réputation. Apprenant qui va passer devant lui, l’aveugle confesse Jésus le Messie par « Fils de David » et le prie d’avoir pitié de lui pour voir de nouveau. Ce qui rappelle notre Kyrie eleison : « Ἰησοῦ, υἱὲ Δαυῒδ, ἐλέησόν με » (héléèson me). La foule n’est pas porteuse. Ceux qui précèdent dans le cortège rabrouent l’aveugle (Lc 18, 39), comme les disciples voulaient empêcher les enfants d’accéder à Jésus (Lc 18, 15-16). Les Chrétiens peuvent ainsi, tout comme nous, faire écran entre le Christ et ceux qui le cherchent.

La liturgie lie l’annonce de la Passion et l’aveuglement. Selon St. Luc, la troisième annonce faite par le Christ de sa Passion précède la rencontre avec la guérison miraculeuse de l’aveugle. La prophétie n’est toujours pas accueillie : « eux ne comprirent rien à cela : c’était une parole dont le sens leur était caché, et ils ne saisissaient pas de quoi Jésus parlait » (Lc 18, 34). Certaines prophéties ne sont pas entendues, surtout si elles annoncent des événements tragiques, même si la Résurrection est déjà annoncée. N’est-ce pas le sort de tous les prophètes depuis la mythologique Cassandre jusqu’au biblique Jérémie ? Et donc aussi de celui qui est bien plus qu’eux (Lc 11, 31-32).

La prophétie n’est pas acceptée car on se fait une idée ou plutôt une idole de qui est Dieu et de ce qu’il devrait être selon nous. S. Pierre même se fourvoya. Après avoir confessé que Jésus était le Christ, il se scandalisa qu’il dût mourir crucifié et reprit vertement Jésus. Son maître et Seigneur le compara à Satan (‘vade retro, Satana’) : « tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Comme Satan, on accepte rarement l’abaissement du Fils de Dieu car notre vie humaine est baignée d’orgueil. Nous nous haussons du col, voulant paraître plus grand que nous ne le sommes : « Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 5-11). Suivons un chemin de croissance spirituelle : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu » (1 Co 13, 12).

  1. Un Dieu caché ?

Le miroir peut renvoyer notre propre image, notre idolâtrie, plus que le véritable visage de Dieu. Dans la vision béatifique, nous pourrons le contempler « face à face ». En attendant, Dieu se cache (Lc 18, 34). Les gnostiques prétendent que la vérité sur Dieu serait réservée à des initiés. Mais si Dieu se cache, il se laisse trouver par ses enfants. Le contraire serait cruel : « quand j’ai parlé, je ne me cachais pas quelque part dans l’obscurité de la terre ; je n’ai pas dit aux descendants de Jacob : ‘Cherchez moi dans le vide [en vain] !’ » (Is 45, 19). En réalité, Dieu cache surtout sa puissance pour ne pas nous impressionner. Le miracle, telle une fulgurance qui troue le ciel, aide à croire dans l’action providentielle efficace de Dieu au milieu de la normalité, trop souvent « banalité du mal » (H. Arendt).

Le miracle eucharistique ordinaire qu’est la messe est le moyen choisi par le Christ pour se donner à nous sans nous apeurer comme les Hébreux, bien contents d’envoyer à leur place Moïse (Ex 20, 18). Mais ne voyant pas par eux-mêmes, ils remirent vite en cause son rôle de médiateur comme ils n’acceptèrent pas le Christ, unique vrai médiateur entre Dieu et les hommes. Jésus se laisse approcher par son humanité pour que la divinité ne nous effraie pas. Il se laisse même prendre par le démon qui fut piégé par son humanité car il tua la mort de l’intérieur : « sa divinité, se dissimulant sous l’humanité, s’est ainsi approchée de la mort qui a tué et en est morte » (S. Éphrem).

  1. … qui se laisse découvrir par les yeux de la foi

Le meilleur moyen de retrouver la vue est assurément la foi. Cette foi est un puissant collyre qui vaut toutes les lunettes, quelle que soit la correction nécessaire ! Une foi nourrie des miracles opérée par Jésus qui ne trompe jamais ni ne se renie. S. Thomas parle d’oculata fides, une foi qui voit (III, 55, 2, ad 1). Elle permit aux apôtres de voir Jésus ressuscité. Par la lumière de la foi, on voit les choses qui doivent être crues (II-II, 1, 5, ad 1). Des pèlerins d’Emmaüs il est dit qu’au départ, « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 24, 16) tandis qu’à la fin, une fois enseignés et le pain rompu devant eux, leurs yeux se décillèrent (v. 30-31). Entretemps, la charité du Seigneur Jésus-Christ rendit brûlant leur cœur (v. 32). Mais pour l’aimer, il convient d’abord de connaître Dieu (nihil amatum quin præcognitum). S. Paul, après trois jours de mort spirituelle pour ses péchés (Ac 9, 9), revit en croyant grâce à Ananie : « aussitôt tombèrent de ses yeux comme des écailles, et il retrouva la vue. Il se leva, puis il fut baptisé » (Ac 9, 18).

Conclusion

Avant le début du Carême au mercredi des Cendres, le Seigneur nous encourage. Il nous donne à voir vers quoi nous avançons, au-delà des souffrances annoncées que nous partageons par nos pénitences. Comme la Transfiguration montrait avant l’épreuve à trois hommes choisis la divinité cachée sous l’humanité, de même Jésus nous donne un viatique, de quoi tenir en route. Jésus est le sacrement par excellence, signe visible et efficace d’une réalité invisible. La divinité est pour nous, elle se communique à nous par la charité et veut nous diviniser.

 

[1] À ne pas confondre avec le caducée d’Hermès qui a deux serpents au lieu d’un pour le bâton d’Asclépios et est souvent surmonté d’ailes ni avec la coupe d’Hygie, reprise par nos pharmaciens.

Date de dernière mise à jour : 27/02/2022