Septuagésime (13/02 - course d'endurance de charité)

Homélie de la septuagésime (13 février 2022)

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Courir l’endurance de la charité pour aller au Ciel

À partir d’aujourd’hui, nous repassons au violet et remplaçons l’alléluia par le trait car commence le temps de préparation lointaine à la Pâques. Ce troisième dimanche avant le Carême est appelé ‘septuagésime’ de manière mathématiquement imprécise par décalque de ‘quadragésime’ désignant ce temps de pénitence. L’Église, par sa liturgie nous met à l’esprit dès ce moment-là le but ultime de la vie éternelle et rappelle que certains n’iront pas car s’éliminent d’eux-mêmes.

      1. « Courez de même, afin de remporter [le prix] » (1 Co 9, 24)
  1. Avec Dieu, pas de médaille d’argent

S. Paul compare (1 Cor 9, 24-27 ; 10, 1-5) les coureurs du stade et les Juifs. Quel point commun peut-il trouver ? « Dans les courses du stade, tous courent, mais un seul emporte le prix », « cependant ce n’est pas dans la plupart d’entre eux que Dieu trouva son plaisir ». Si, dans les deux cas, tous participent, seulement certains, voire juste quelques-uns, parviennent au but.

Contrairement aux Jeux Olympiques, l’important n’est pas de participer, mais de gagner (« Courez de même, afin de le remporter »). Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de médaille d’argent ! Il n’y a qu’un prix unique, mais que plusieurs peuvent obtenir tout de même : la vie éternelle, être admis par Dieu en son Paradis. Raison pour laquelle les ouvriers de la dernière heure ne peuvent recevoir moins qu’un denier, salaire d’un jour pour vivre. Car Dieu se laisse voir ou pas. Pour S. Thomas d’Aquin, la récompense au Ciel est double : à côté de ce qui est commun à tous les bienheureux appelée couronne d’or (corona ou aurea) de la béatitude (Supl. 96, 1), viennent des différences, à titre accidentel, selon les fruits (fructus) ou les auréoles (aureola), en fonction de la perfection propre de l’état de vie ou au degré de mérite.

  1. La couronne pour imiter le Christ-Roi

La récompense est donc la couronne, certes pas de laurier comme au stade mais impérissable. Στέφανος (Stephanos) signifie couronné en grec (sans doute de l’hébreu Cheliel couronne de Dieu). S. Étienne qui suit cette même étymologie, est le premier saint, donc premier couronné car martyrisé « l’année de l’Ascension du Seigneur, au mois d’août suivant, au début du troisième jour » (soit en l’an 30 ap JC). Vajk, premier roi de Hongrie, fut baptisé en l’honneur du protomartyr et sacré le 25 décembre de l’an 1000 par Sylvestre II (d’où roi apostolique de Hongrie).

S. Étienne fut un exemple car premier saint de l’histoire[1] dans la catégorie la plus éminente des martyrs. Il est saint parce qu’il suivit le premier le Christ totalement, mourant pour l’amour de Dieu et des hommes. Martyr, il témoigne que l’amour doit aller jusqu’au bout. Il rappelle qu’il faut pardonner à ses ennemis, persécuteurs et meurtriers, répétant les paroles mêmes de Jésus. Ensuite il imita le Sauveur en lui confiant son esprit : « Étienne, pendant qu’on le lapidait, priait ainsi : ‘Seigneur Jésus, reçois mon esprit’. Puis, se mettant à genoux, il s’écria d’une voix forte : ‘Seigneur, ne leur compte pas ce péché’. Et, après cette parole, il s’endormit dans la mort » (Ac 7, 59-60). C’était ainsi que le Christ avait vécu la fin de sa Passion : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34) et « Jésus poussa un grand cri : Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46). Les Actes furent écrits par S. Luc, le même disciple que l’Évangile d’où sont tirés ces dernières paroles du Christ. Être couronné, c’est donc d’abord imiter le Christ couronné d’épines (Mt 27, 29) avant que de l’imiter couronné de gloire.

Le Nouveau Testament parle de couronne de vie (Ap 2, 10), inflétrissable de gloire (1 P 1, 4 ; 5, 4). Les 24 anciens jettent leur couronne devant le trône de Dieu et de l’Agneau en les adorant : « les vingt-quatre Anciens se jettent devant celui qui siège sur le Trône, ils se prosternent face à celui qui vit pour les siècles des siècles ; ils lancent leur couronne devant le Trône » (Ap 4, 10). Au Ciel, ce qui est périssable est remplacé par de l’impérissable : « il faut en effet que cet être périssable que nous sommes revête ce qui est impérissable ; il faut que cet être mortel revête l’immortalité. Et quand cet être périssable aura revêtu ce qui est impérissable, quand cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors se réalisera la parole de l’Écriture : La mort a été engloutie dans la victoire. Ô Mort, où est ta victoire ? Ô Mort, où est-il, ton aiguillon ? » (1 Co 15, 53-55).

      1. « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus » ?
  1. Être fils dans le Fils ou vivre autrement l’esprit d’enfance

Pour plaire à Dieu le Père, il faut imiter son Fils qu’il a envoyé sur Terre pour être « l’homme parfait » (Gaudium et Spes 22). À son baptême comme à la Transfiguration, Jésus a entendu devant témoins cette parole du Père répétée mot à mot deux fois : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances » (Mt 3, 17 ; Mt 17, 5). L’original grec (« Οὗτός ἐστιν ὁ υἱός μου ὁ ἀγαπητός, ἐν ᾧ εὐδόκησα ») fait mieux le lien avec l’épître : « Cependant ce n’est pas dans la plupart d’entre eux que Dieu trouva son plaisir » (« ἀλλ’ οὐκ ἐν τοῖς πλείοσιν αὐτῶν εὐδόκησεν ὁ Θεός »). L’eudokia (donnant le prénom d’Eudoxie) signifie complaisance, amour, ce qui est agréé par Dieu, bon plaisir, bienveillant dessein.

Cette expression revient chez les anges dans le Gloria : « Gloire à Dieu au plus haut des Cieux et paix sur la terre aux hommes qu’il aime/agrée/ en qui il se complaît » (Lc 2, 14). Qui sont-ils ? Ceux qui répondent à son dessein (Eph 1, 5.9 ; 2 Th 1, 11), qui ont gardé l’esprit d’enfance : « En ce moment même, Jésus tressaillit de joie par le Saint-Esprit, et il dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. Oui, Père, je te loue de ce que tu l’as voulu ainsi (eudokia) » (Lc 10, 21 et parallèle en Mt 11, 26). S’excluent eux-mêmes de cette filiation divine tous ceux qui refusent de reconnaître le Fils, unique Seigneur.

  1. La charité doit animer la vie sacramentelle

Pour obtenir la récompense de la couronne, reprenons le parallèle avec les Juifs : « nos pères ont tous été sous la nuée, qu’ils ont tous traversé la mer, et qu’ils ont tous été baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer ; qu’ils ont tous mangé le même aliment spirituel, et qu’ils ont tous bu le même breuvage spirituel ». Ces trois images de la fuite d’Égypte ou Exode (sortir pour se mettre en route : ex-odos) évoquent le baptême (la traversée de la Mer Rouge : Ex 14, 15-31), la confirmation (le baptême dans la nuée (Ex 14, 19), c’est-à-dire dans l’Esprit-Saint) et l’Eucharistie (la manne (Ex 16, 13-26) et l’eau de Massa et Mériba (Ex 17, 1-7)) ? Ces trois sacrements de l’initiation chrétienne sont des viatiques (nous mettent en chemin) et sont indispensables pour devenir de vrais enfants de Dieu. On peut recevoir les sacrements sans fruit, comme extérieurement à soi-même ou les laisser en friche comme le mauvais intendant.

À peine après avoir traversé la Mer Rouge, les Juifs commencèrent à murmurer en doutant de Dieu qui avait pourtant déjà accompli des merveilles. À peine fini le fameux chant de victoire de Myriam contre l’Égypte : « Chantez pour le Seigneur ! Éclatante est sa gloire : il a jeté dans la mer cheval et cavalier ! » (Ex 15, 21) que trois versets plus loin « le peuple récrimina/murmura contre Moïse en disant : « Que boirons-nous ? » (Ex 15, 24). Avoir été baptisé ne suffit pas pour être sauvé. Ne tombant pas dans un pharisaïsme en croyant être déjà parvenus : « Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela [atteint le but]. Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus » (Ph 3, 13-14).

Nous courrons non pas une course de fond mais une course d’endurance. L’endurance de toute une vie. Le prix n’est remis qu’à la fin : « mais celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé » (Mt 24, 13). Elle suit la logique de l’amour qui dure et va jusqu’au bout. « Pour moi, je cours de même, non comme à l’aventure ; je frappe, non pas comme battant l’air » rappelle la fameuse hymne à la charité : « J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante » (1 Co 13, 1). Nous serons jugés sur la charité, seule vertu théologale qui demeurera au Ciel.

Conclusion

Le Seigneur ne nous laisse pas sans moyen de remporter la victoire, de tenir dans la course d’endurance d’une vie en général et là du Carême à venir. Rien ne sert de partir ni même d’arriver premier puisque les premiers seront les derniers. Comme à un marathon, l’important est d’avoir fini la course, d’avoir tenu jusqu’au bout, pas le temps que l’on a mis. Dieu donne sa grâce dans les sacrements, par une vie de prière et par ses vertus théologales. Elles nous permettent de ne jamais nous contenter de la simple vertu cardinale de religion qui est un juste milieu entre la bondieuserie et l’irréligion mais de viser plus haut (l’altius des JO), la charité. En tant que vertu théologale, elle ne connaît pas d’excès, donc pas non plus de juste milieu. « Charity - never enough. Still more » disait Jean-Paul II (San Antonio, 14 Sept. 1987 devant les Roman Catholic Charities).

 

[1] Si l’on excepte la canonisation, particulière, de S. Dismas, le bon larron, fêté le 25 mars qui défendit le Christ en Croix, mais n’a pas vécu une vie donnée à Dieu.