Sexagésime (20/02 - lect. thom. ép.)

Homélie de la Sexagésime (20 février 2022)

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Lecture thomiste de l’épître (2 Co 11, 19-33 ; 12, 1-9)

  1. L’opposition à Corinthe
  1. Les faux apôtres veulent asservir à la loi mosaïque les Chrétiens de la gentilité

Les faux apôtres font endurer aux Corinthiens cinq inconvénients. Ils subissent le joug de l’esclavage de la loi (Ga 5, 1) dont le Christ les a délivrés. Eux qui étaient tenus dans la crainte furent conduits à la liberté des fils de Dieu (Rm 8, 21) par la charité envers le Père : « nous ne sommes pas les enfants d’une servante, nous sommes ceux de la femme libre » (Ga 4, 31). Ils n’ont plus à suivre les préceptes de la loi mosaïque. Comme les mauvais pasteurs (Ez 34), les faux apôtres pillent la laine de leur brebis si ce n’est leur pitance. Paul, au contraire travaillait de ses mains pour n’être à la charge de personne (1 Th 2, 9 ; 2 Th 3, 8). Ils se faisaient dépouiller alors que Paul prêche autre chose : « Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne en soulageant les autres, il s’agit d’égalité » (2 Co 8, 13). Ces faux apôtres arrogants les méprisaient (cf. Sir 6, 2, Vulg.) et outrageaient comme des inférieurs incirconcis et idolâtres.

Et les Corinthiens supporteraient tout cela mais pas S. Paul, comme s’il leur était inférieur dans la gloire qu’ils leur attribuent. « Réponds à l’insensé selon sa folie, sinon il va se prendre pour un sage ! » (Prov 26, 5). L’apôtre amene les Corinthiens à supporter patiemment qu’il fasse son propre éloge, par un zèle raisonnable pour eux.

  1. Paul n’a même pas à rougir d’après les critères de ses ennemis

L’Apôtre s’égale à eux en gloire. Mais elle est double. Celle selon la chair est méprisable (Ph 3, 7) mais pas celle selon le Christ, « parce que c’est une grande gloire de suivre le Seigneur » (Ecclq 23, 38 Vulg) puisqu’il ne faut  rechercher que la seule gloire de la croix (Ga 6 14). Paul reprend donc chacun des trois titres de la gloire que ses ennemis s’attribuent. Quant à la nation et à la langue : « Ils sont Hébreux ? Moi aussi » (leur nom proviendrait-il d’Héber (Gn 11, 14) ou d’Abraham ?). Paul est encore de la même race : « Ils sont Israélites, moi aussi », et promesse : « Ils sont de la descendance d’Abraham ? Moi aussi ». Ailleurs il l’avait déjà affirmé : « circoncis à huit jours (3e pt), de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin (2e pt), Hébreu, fils d’Hébreux (1er pt) ; pour l’observance de la loi de Moïse, j’étais pharisien » (Ph 3, 4, cf. Rm 11, 1). Si tout ceci valait pour la gloire charnelle, il n’en était pas moins pour la gloire selon le Christ car lui est un véritable « ministre du Christ » (1 Co 4, 1 et 2 Co 3, 6).

  1. Un vrai disciple du Christ
  1. Par les souffrances endurées

S’il était déjà insensé en s’égalant aux autres, combien plus en les surpassant comme  ministre du Christ : « je vous le dis à vous, qui venez des nations païennes : dans la mesure où je suis moi-même apôtre des nations, j’honore mon ministère » (Rm 11, 13) de deux manières. Il a plus souffert. Après avoir été frappé, il fut emprisonné avec Silas à Philippes (Ac 16, 23). Cette endurance lui fut permise par la grâce de Dieu : « je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi » (1 Co 15, 10). Il dut vivre dans la terreur d’une épée de Damoclès : « chaque jour, j’affronte la mort, et cela, frères, est votre fierté, que je partage dans le Christ Jésus notre Seigneur » (1 Co 15, 31).

Cela était dû à ses frères juifs qui lui donnèrent 39 coups par prétendue ‘miséricorde’ en allant aussi loin que possible mais sans enfreindre la loi au cas où ils se seraient trompés dans le décompte : « Si le coupable mérite d’être frappé (…). On pourra lui donner quarante coups, mais pas davantage, de peur de provoquer une blessure grave et d’avilir ainsi ton frère à tes yeux » (Dt 25, 2-3). Mais il subit aussi par les Romains la fustigation des verges, distincte de la flagellation qui précédait souvent la peine capitale (Ac 16, 22 ; 22, 24). En 48, à Lystres, en Lycaonie, près d’Iconium, il fut lapidé par des païens excités par des Juifs (Ac 14, 19).

  1. Par le travail accompli

Son travail apostolique le contraignit à un infatigable labeur et à d’innombrables voyages jusqu’en Illyrie (Dalmatie et Monténégro), voire Marseille et l’Espagne d’après S. Clément. Durant ces pérégrinations, ne manquèrent pas les tribulations.

La nature ne l’épargna pas. Ils fit trois naufrages, dont à Malte (Saint Paul’s bay) en 60. Il resta un jour et une nuit dans l’abîme de la mer, rappelant Jonas (Jon 2, 4). Les bêtes l’attaquaient comme la vipère maltaise (Ac 28, 3). Mais la malice des hommes était pire encore. Outre que le démon suscitait des brigands pour le dépouiller comme Job, il souffrit plus encore des siens, des faux frères dont il faut se défier (Jr 9, 4) : « Si l’insulte me venait d’un ennemi, je pourrais l’endurer ; mais toi, un homme de mon rang, mon familier, mon intime ! » (Ps 54, 13-15). « C’est pour mon malheur, ô ma mère, que tu m’as enfanté, homme de querelle et de dispute pour tout le pays. Je ne suis le créancier ni le débiteur de personne, et pourtant tout le monde me maudit ! » (Jr 15, 10). Il ne connaissait le repos ni chez les siens puisque les Juifs agitèrent des villes comme Thessalonique et Béré (Ac 17, 5 et 13) ni chez les païens puisqu’il y eut émeute à Éphèse en 43 (Ac 19, 23-40) et qu’il fut traduit à Corinthe devant le tribunal de Gallion en 51.

  1. Par son ascèse

Paul énumère aussi des maux volontairement assumés chez lui par une ascèse sur le sommeil, la nourriture et le vêtement (cf. 2 Co 6, 5). Il travaillait double pour subvenir à ses besoins (Ac 20, 34) : « le pain que nous avons mangé, nous ne l’avons pas reçu gratuitement. Au contraire, dans la peine et la fatigue, nuit et jour, nous avons travaillé pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous » (2 Th 3, 8), et évangéliser : « Le premier jour de la semaine, nous étions rassemblés pour rompre le pain, et Paul, qui devait partir le lendemain, s’entretenait avec ceux qui étaient là. Il continua jusqu’au milieu de la nuit » (Ac 20, 7). Son abstinence de nourriture provenait soit de la nécessité : « Maintenant encore, nous avons faim, nous avons soif, nous sommes dans le dénuement, maltraités, nous n’avons pas de domicile » (1 Co 4, 11), soit des jeûnes pour macérer sa chair qu’il traitait durement (1 Co 9, 27) pour donner l’exemple des athlètes de Dieu qui s’imposent un dur entraînement spirituel. Il souffrit aussi parfois du froid et parfois choisit la pauvreté de la nudité.

Un père s’afflige aussi des peines de ceux qu’il a enfantés à la foi. Cette « sollicitude pour toutes les églises » (2 Co 11, 28) s’inquiétait de leur persévérance et de leurs défaillances. Pour eux, il se fit faible (1 Co 9, 22). Son zèle était un feu ardent d’évangélisateur voulant sauver des âmes. L’amour du prochain qui procède de l’amour de Dieu le prit d’une compassion qui trouble ses entrailles de miséricorde qui couvre une multitude de péchés.

  1. Le ‘vase d’élection’
  1. Aidé pour en réchapper

Paul endura des maux louablement et en évita d’autres avec prudence. Mais éviter des dangers courus pour la foi semblerait tenir de la faiblesse. En conséquence, il veut se glorifier de ses faiblesses, quand il y fut contraint alors que d’autres s’enorgueillissent mais devraient en rougir (Ph 3, 9). Il prend Dieu à témoin, qu’il craint comme il se doit (Jr 10, 7) mais invite surtout à l’amour filial : « Si donc je suis père, où est l’honneur qui m’est dû ? Et si je suis maître, où est le respect qui m’est dû ? – déclare le Seigneur de l’univers à vous, les prêtres qui méprisez mon nom » (Ma 1, 6). C’est l’occasion aussi de bénir Dieu.

L’apôtre prêcha le Christ à Damas. Tandis qu’il allait faire arrêter les Chrétiens, il fut terrassé et converti. Les Juifs recoururent au gouverneur du roi Arétas pour le tuer. Pour se saisir de Paul, il fit garder nuit et jour les portes de la ville (Ac 9, 24-25). Il n’en réchappa qu’en descendant dans une corbeille le long de la muraille, comme fit Rahab avec les éclaireurs hébreux à Jéricho (Js 2, 15) ou Mical avec David contre son propre père Saül (1 Sm 19, 12). Ainsi suivait-il le précepte du Seigneur : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre » (Mt 10, 23).

  1. Par les grâces reçues

Les grâces accordées à l’Apôtre sont des révélations divines dont il ne se glorifie qu’à cause des convertis. La révélation ajoute à la simple vision l’intelligence et la signification de ce qui était caché aux païens Pharaon (Gn 41, 1) ou Nabuchodonosor (Dn 2, 1) qui ne comprirent que grâce à Joseph et Daniel (Dn 2, 28). Certains étaient induits en erreur par les démons comme les faux prophètes (Jr 23, 13). Ce voile rappelle les paraboles révélées aux seuls apôtres (Mt 13, 13) comme les inférieurs ne pouvaient toucher les vases du sanctuaire confiés par les prêtres au lévites (Nb 4, 5-15) ou les crosses des prélats non-évêques (pères-abbés).

Paul en extase bénéficia d’une révélation vers 41 (14 ans avant de rédiger la seconde épître aux Corinthiens vers 55), bien après sa conversion, entre 32 et 36 (Ac 9, 9). D’ailleurs, il en eut encore un au Temple (Ac 22, 17). Le ravissement désigne un homme pris avec une certaine violence du milieu des siens par Dieu comme Hénoch (Gn 5, 24) ou qui sort de son corps. L’homme est transporté hors de soi par la vertu appétitive par la charité qui le porte vers Die : « l’amour divin produit l’extase en ne souffrant pas que l’amant s’appartienne, mais appartienne à l’objet aimé » (Denys le Pseudo-Aréopagite). Il l’est aussi par la vertu cognitive quand il est élevé à la vision de quelque chose de divin, en dehors de tout mode naturel à l’homme. La connaissance passe normalement d’abord par les sens, puis par l’intellect, alors qu’ici, « c’est une élévation, par l’effet d’une force d’une nature supérieure, à partir de ce qui est selon la nature pour atteindre ce qui la dépasse ».

Le troisième ciel peut désigner physiquement après l’air et les astres, l’empyrée, ce firmament éthéré où réside Dieu. Ou dans l’âme, un niveau au-delà de la vision corporelle (la main vue par Balthasar et interprétée par le prophète (Dn 5, 6) et imaginative (S. Pierre avec la nappe des mets prohibés, Ac 10, 10), une vision intellectuelle par laquelle nous connaissons la nature des choses en elles-mêmes, à la manière des anges, en voyant Dieu dans son essence comme Moïse (Ex 33, 13 et 2 Co 3, 7-8). Ou encore au niveau supérieur à l’âme, le troisième ciel désignerait dans la hiérarchie angélique la triade supérieure (trône, chérubins, séraphins) qui reçoit les illuminations des mystères divins. S. Paul ne fut touché par cette forme de la lumière de gloire que provisoirement, par une passion passagère comme le soleil à travers l’air et non pas par une forme inhérente permanente comme les bienheureux.

Il ignore si son âme seule fut transportée (Ez 40, 2) ou son corps comme Habacuc emmenée par les cheveux à Babylone (Dn 14, 36). Mais S. Augustin considère le dilemme juste entre son âme totalement détachée de son corps comme à la mort ou simplement de ses sens tout en demeurant sa forme. Cette vision s’assimile à la locution (Nb 12, 8), inexprimable dans notre langage. Paul glorifie Dieu de lui avoir donné cette grâce mais non pas sa faible nature humaine qui n’avait pas de quoi l’atteindre, de son propre fonds, ce qui serait tomber dans la vaine gloire : « As-tu quelque chose sans l’avoir reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1 Co 4, 7). Dieu lui accorda encore de tels dons que, s’ils les savaient, les fidèles le croiraient bien plus grand au point de se méprendre sur sa nature comme s’il était un ange ou un dieu comme à Lystres où l’on voulut l’adorer ! cf Ac 14, 13-14).

  1. Par l’écharde dans sa chair

D’ailleurs, le Christ lui donna comme remède une écharde dans sa chair. Le médecin suprême des âmes, pour guérir les maladies graves de l’âme, permet que beaucoup de ses élus soient gravement malades corporellement ou pèchent même mortellement pour des péchés moins graves malgré tout. Or le péché le plus grave est l’orgueil, racine et principe de tous les vices (Sir 10, 15, Vulg.). Cet appétit désordonné de sa propre excellence, détourne de Dieu qui « s’oppose aux orgueilleux » (Jc 4, 6). En humiliant certains élus par une infirmité, un défaut ou même un péché mortel, ils sont arrêtés dans la poursuite du bien qu’ils recherchent, pour ne pas en tirer d’orgueil : « quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour » (Rm 8, 28).

Cette écharde dans sa chair était-elle l’aiguillon de la concupiscence qui le harcelait au point de dire : « ma façon d’agir, je ne la comprends pas, car ce que je voudrais, cela, je ne le réalise pas ; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais » (Rm 7, 15). Dieu autorise un démon à humilier son « vase d’élection » (Ac 9, 15) qui ne fut pas écouté par Dieu lorsqu’il pria pour en être débarrassé. « Ma grâce te suffit » montre qu’il n’était pas nécessaire qu’il fût délivré de cette infirmité pas dangereuse pour son âme : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis » (1 Co 15, 10). Considérant le mal en soi, il voulait en être épargné mais relativement à la volonté divine, il en comprit l’utilité, ce qui le pousse à se glorifier de ses faiblesses. « Dieu est bon, qui souvent nous refuse ce que nous voulons, pour nous accorder ce que nous préférerions » (S. Jérôme).

La faiblesse est la matière sur laquelle s’exerce la vertu : d’abord l’humilité, puis la patience (Jc 1, 3), enfin la tempérance parce que, par suite de la faiblesse, l’aiguillon perd sa force et l’équilibre renaît. L’homme qui se sait faible est davantage porté à la résistance, et combattant davantage, est plus entraîné et par conséquent plus fort. Ainsi Dieu laissa-t-il des ennemis intérieurs en Israël afin que les fils d’Israël pussent s’exercer en combattant contre eux comme Scipion ne voulait pas détruire Carthage afin d’éviter aux Romains, tant qu’ils auraient un ennemi extérieur, de se faire la guerre civile. Tout fait la joie de l’apôtre (Jc 1, 2) persécuté pour le nom du Seigneur (Ac 5, 41). Or, plus on souffre persécution et plus Dieu aide, comme les Hébreux se multipliaient malgré les vexations des Égyptiens (Ex 1, 12).

Date de dernière mise à jour : 02/04/2022