2e dimanche ap Épiphanie (15 janvier 2017)

Homélie du 2e dimanche après l’Épiphanie (15 janvier 2017)

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Les noces de Cana (Jn 2, 1-11)

Alors qu’en cette fin du temps de Noël (qui se clôture liturgiquement le 13 janvier avec la fête du Baptême de Notre Seigneur), les fidèles retiennent plus l’adoration des rois-mages, on associe classiquement à cet événement la commémoration de deux autres : le Baptême de Jésus et les noces de Cana. Ces trois mystères sont liés spirituellement : l’étoile a conduit l’âme à la foi, l’eau sanctifiée du Jourdain lui a conféré la pureté, le festin nuptial l’unit à son Dieu. Maintenant qu’il a éclairé et purifié l’âme, Il veut l’enivrer du vin de Son amour. Attardons-nous sur les noces de Cana à partir de l’Évangile du jour.

  1. Contexte (l’interprétation de Dom Guéranger)
    1. Les noces le 6e jour

Le premier miracle de Jésus intervint après Son baptême et constitue l’un des deux miracles qui se déroulèrent à Cana, avec celui de la guérison du fils du fonctionnaire royal. Il survint suivant le récit de Jean le sixième jour (3 jours évoqués individuellement par « lendemain » en Jn 1, 29.35.43, plus 3 jours en Jn 2, 1). Or, c’est précisément le 6e jour qu’intervint la création d’Adam et Ève (Gn 1, 24-31), sommet de l’acte créateur avant le repos du 7e jour, et premier sacrement de l’Histoire, le seul sacrement qui eût survécu à la chute. Justement, Jésus assiste à des noces avec Sa Mère et Ses disciples.

  1. Le vin manque

Les Gentils ou païens non-Juifs n’ont pas encore eu accès au doux vin de la Charité car la synagogue n’a produit que des raisins sauvages. La future parabole des vignerons homicides (Mt 21, 33-46 ; Mc 12, 1-12 ; Lc 20, 9-19) s’enracinait dans l’Ancien Testament : « Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité. Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais. Et maintenant, habitants de Jérusalem, hommes de Juda, soyez donc juges entre moi et ma vigne ! Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? J’attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle donné de mauvais ? » (Is 5, 1-4). Les Juifs n’ont pas produit le fruit attendu d’eux de partager l’Alliance avec les autres peuples, de communiquer la foi au seul vrai Dieu, l’Unique.

Le Christ est la vrai Vigne (Jn 15, 1-2 : « Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève ; tout sarment qui porte du fruit, il le purifie en le taillant, pour qu’il en porte davantage »). Lui seul peut réjouir le cœur de l’homme (Ps 103/104, 15) si bien qu’avec David nous puissions dire : « ma coupe est débordante » (Ps 23, 5). Jésus fait entrer véritablement dans la Terre Promise, dont le signe de reconnaissance était précisément la grappe de la vallée d'Eshkol qui était si grosse qu’ils durent la porter à deux au moyen d’une perche (Nb 13, 23-24). Mais ce don de la Patrie fut dénigré par les explorateurs (à l’exception de Caleb) car il leur était trop grand (figuré par les fils d’Anaq).

  1. Les jarres ou vases

Or, Jésus, qui est de nature divine mais a assumé une nature humaine, veut nous diviniser : c’est le sens à la messe de mettre une goutte dans le vin du calice en récitant cette prière à voix basse : « Dieu qui d’une manière admirable avez créé la nature humaine dans sa noblesse, et l’avez restaurée d’une manière plus admirable encore, accordez-nous, selon le mystère de cette eau et de ce vin, de prendre part à la divinité de celui qui a daigné partager notre humanité, Jésus-Christ votre Fils, notre Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec vous en l’unité du Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il ». De la faiblesse de l’eau, l’homme est appelé à revêtir la force du vin.

Il a fait de nous des vases d’élection (vas electionis qui s’est perdu malheureusement dans la nouvelle traduction pour la vocation de St. Paul dans la mission confiée à Ananias après la conversion sur le chemin de Damas : « Mais le Seigneur lui dit : ‘Va ! car cet homme est l’instrument (le vase d’élection) que j’ai choisi pour faire parvenir mon nom auprès des nations, des rois et des fils d’Israël’ » (Ac 9, 15, Vulg) pour transmettre cet appel. De vases de colère, nous sommes devenus vase d’élection (Rm 9, 23, Vulg : « Et si Dieu, voulant manifester Sa colère et faire connaître Sa puissance, a supporté avec beaucoup de patience des vases de colère voués à la perte, s’Il l’a fait, n’est-ce pas aussi pour faire connaître la richesse de sa gloire en faveur des vases de miséricorde que, d’avance, Il a préparés pour la gloire ? Ces vases de miséricorde, c’est nous, qu’Il a appelés non seulement d’entre les Juifs, mais aussi d’entre les nations »). Après avoir purifié nos âmes par l’eau du baptême, Jésus veut les emplir jusqu’à ras-bord de Sa félicité, de Son vin enivrant.

  1. Le signe ou miracle (l’interprétation des exégètes)
    1. Un signe de l’alliance entre Israël et son Dieu

Chez St. Jean, les signes ou miracles suivent une typologie dont on peut caractériser la séquence à partir de cet exemple de Cana : situation (v. 1-2), requête (v. 3-5), intervention (v. 6-8), constat du prodige (v. 9-10), finale admirative (v. 11).

Le terme de « signe » inclut toujours deux aspects : démonstratif car il suscite la foi des disciples en Jésus ; expressif car il manifeste la gloire de Celui qui l’opère. Cela recoupe la distinction entre « signe » et « symbole ». De soi, le premier renvoie à autre chose que lui-même. Le second est déjà, en lui-même épiphanie d’une réalité secrète, présence de ce qu’il signifie.

Cana appartient à la catégorie des miracles-dons : les autres types de miracles expriment un aspect du salut, le miracle-don symbolise la gratuité et surabondance de la vie que Dieu communique à l’homme, sans foi préalable. Il dit l’initiative de Dieu dans la rencontre avec Son peuple. Le récit est dual : d’abord Jésus/noce, puis intendant/marié.

À Cana, en attendant le règne de Dieu souvent comparé à un banquet où est servi abondamment le vin qui réjouit le cœur de l’homme, Jésus donne un vin supérieur qui accomplit le premier vin déjà servi. Il y a continuité entre les deux vins. L’alliance atteint en figure la perfection grâce à l’action de Jésus. Les partenaires des noces sont Israël et Dieu. Israël est l’épousée, il est symbolisé par la mère de Jésus et les servants. Marie personnifie la Sion messianique qui rassemble autour d’elle ses enfants à la fin des temps. Les servants sont les Juifs soucieux d’obéir à l’Envoyé de Dieu ; ils expriment le désir actif des croyants de l’alliance nouvelle. Le marié désigne Dieu lui-même. C’est Jésus qui permet cette alliance par Son Incarnation.

Derrière les paroles de Marie, le peuple d’Israël avoue sa détresse en attendant l’accomplissement des noces eschatologiques promises par Dieu à travers les prophètes comme Osée. Il dit sa disponibilité à faire ce qu’Il demande. Jésus répond à l’espérance d’Israël indirectement, d’une manière encore cachée aux convives, en donnant un vin meilleur, celui des noces de la fin des temps. Cf. « Et la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle, je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari. Alors arriva l’un des sept anges aux sept coupes remplies des sept derniers fléaux, et il me parla ainsi : ‘Viens, je te montrerai la Femme, l’Épouse de l’Agneau’ » (Ap 21, 2.9).

  1. Jésus et sa mère devant l’heure

« Femme ». Soit nous avons un renvoi à Ève désignée ainsi dans Gn 2, 23 (issha en hébreu). Comme la première Ève avait induit Adam qui l’avait écouté à désobéir, la nouvelle Ève induit son Fils qui l’écoute malgré tout à ramener l’humanité à l’obéissance à Dieu. En effet, une autre ligne herméneutique (non-exclusive de l’autre) affirme qu’en sa mère, Jésus voit désormais la « Femme », plus seulement l’Israël qui lui a donné le jour, mais Sion qui attend et espère le salut définitif. Le v. 4 peut se comprendre dans un sens interrogatif : un appel à Marie et à Israël : les temps ne sont-ils pas accomplis en Sa personne ?

« Mon heure » : est un terme des milieux apocalyptiques, désignant le moment où s’accomplit définitivement le dessein de Dieu, inéluctable comme le « jour du Seigneur ». Nous sommes au début du ministère évangélisateur de Jésus qui manifeste Sa gloire par le prototype des signes. L’heure renvoie au-delà à l’heure de la Croix, celle du retour dans la gloire du Père.

« Que me veux-tu ? » est en fait littéralement « quoi moi et toi ? » (= Τί ἐμοὶ καὶ σοί, γύναι) ou mieux traduit : « qu’y a-t-il de commun entre nous ? » peut surprendre mais cela exprime que Jésus est désormais entièrement dédié à Sa mission, selon Son Identité de Fils du Père. Les liens familiaux sont totalement subordonnés à cela, comme déjà dans l’épisode du recouvrement au Temple (Lc 2, 41-52) ou bien encore l’épisode des synoptiques où sa mère et « ses frères » le font appeler et qu’il répond « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ?’. Puis, étendant la main vers ses disciples, il dit : ‘Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère’ » (Mt 12, 46-50, Mc 3, 31-35, Lc 8, 19-21). Mais visiblement, la volonté du Père passe bien en ce jour de Cana par la volonté de la Mère et Jésus opère le miracle.

L’origine de l’eau qui n’est pas évoquée renvoie à l’eau de la création originelle. L’alliance de Dieu est ici ressaisie depuis son premier stade. L’alliance de Dieu avec Israël passe dans l’alliance nouvelle, comme l’eau passe dans le vin. Du fait que le vin résulte d’une conjonction entre la parole de Jésus et l’eau de la création versée dans les jarres juives, Israël exerce une réelle activité. Il n’a pas produit le résultat, mais par ses intuitions et son obéissance, il a coopéré à l’action de son Messie. Cependant seuls les disciples voient la gloire que Jésus a manifestée : ils forment la première communauté de l’Alliance nouvelle.

C’est Marie qui a introduit les disciples à la confiance en Dieu et à Son obéissance. Elle est celle qui écoute et met en pratique cette parole. Elle a cette confiance elle-même que Dieu ne le lui refusera pas et s’adresse donc directement aux disciples dont elle devient déjà la Mère comme au pied de la Croix en Jn 19, 26-27. Les paroles de la Vierge Marie évoquent ce que pharaon disait de Joseph : « Mais Pharaon dit à tous les Égyptiens : ‘Allez trouver Joseph (Ite ad Joseph), et faites ce qu’il vous dira’ » (Gn 41, 55). Outre qu’il est amusant que Joseph porte le nom de l’époux de Marie, là Jésus se place dans la situation du patriarche, nourricier : l’un de blé, l’autre de vin, les deux espèces eucharistiques. Les deux sont bons envers ceux-là même qui les maltraitent.

Enfin, lorsqu’ils sont au Sinaï, les Hébreux acquiescent aussi : « Moïse vint rapporter au peuple toutes les paroles du Seigneur et toutes ses ordonnances. Tout le peuple répondit d’une seule voix : ‘Toutes ces paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique’ » (Ex 24, 3.7, cf. Ex 19, 8 ; Dt 5, 27). Moïse était le médiateur de la loi, transmettait la parole divine, désormais c’est Jésus la Parole faite chair qui doit être obéi, Lui qui est plein de grâce et de vérité. Il est sujet de la Loi mais Il a aussi l’autorité de l’interpréter comme il convient.

Les jarres de pierre symbolisent les tables de la Loi (écrites sur des tables de pierre, dont les préceptes ou 613 mitzvot ordonnaient les ablutions des Juifs. Il accomplit la Loi que Marie, qui Lui est antérieure pour Sa nature humaine, est prête à accueillir. La vacuité exprime la stérilité de la Loi. Avec le remplissage à ras bord des six jarres de 40 litres chacune, on a la surabondance divine, de la même manière que les paniers après la multiplication des pains laissaient des restes.

Conclusion :

Le signe, le miracle sert à manifester la gloire de Dieu : donc que Jésus est bien, par sa substance, Fils de Dieu le Père. Les disciples mais d’autres aussi croient en Jésus : ce signe provoque la foi, comme Nathanaël qui voit déjà à l’œuvre la gloire de Dieu (cf. Jn 11, 40 où Jésus dit à Marthe à propos de la résurrection de Lazare : « Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu »).

Dans ce schéma de la première semaine dans la vie publique de Jésus, le Fils de Dieu passe au départ inaperçu, puis est désigné par Jean-Baptiste comme l’Agneau qui enlève le péché entendu comme le monde. Les premiers contacts sont noués par Jésus avec les apôtres (Simon, Philippe, Nathanaël). Le Christ est reconnu comme le Messie, celui qui conduit au Ciel à partir de l’image de l’échelle de Jacob (sens christologique du texte). Le groupe des apôtres est visible en noyau, et son cheminement de foi est souligné (sens ecclésial). Marie éduque à la foi (sens mariologique). On passe de l’ancienne à la nouvelle Alliance, avec les sacrements (baptême, Eucharistie et mariage).