Épiphanie (8 janvier 2017)

Homélie de l’Épiphanie (dimanche 8 janvier 2017)

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L’Épiphanie du Seigneur

Méditons l’évangile de Mt 2, 1-12 racontant l’épisode des mages, en nous inspirant de Benoît XVI[1]. Comme le récit de la Nativité (Lc 2, 1-21) indiquait un cadre historique et géographique avec l’empereur Auguste, le roi Hérode donne l’enracinement chronologique car il mourut en -4 av. JC, terminus ante quem pour dater la Nativité, placée généralement vers -7 ou -6. Dans les deux cas, Auguste et Hérode, le pouvoir politique usurpe des qualités de Jésus : le prince de la paix pour le premier et le sauveur, rédempteur d’Israël pour le second.

  1. Les personnages
    1. Les mages

Les mages recouvrent quatre sens principaux :

  • des membres de la caste sacerdotale perse que l’époque hellénistique considérait comme représentants d’une religion authentique, fortement influencés par la philosophie (Aristote parle de leur travail philosophique).
  • détenteurs et pratiquants d’un savoir et pouvoir surnaturels
  • magicien
  • escroc, séducteur (cf. Ac 13, 10 : Bar-Jésus est magicien « fils du diable, ennemi de toute justice »).

Comme on peut le voir, le terme est ambivalent : la religiosité peut devenir un chemin vers une vraie connaissance, vers Jésus-Christ ou bien, si elle Le refuse, devenir démoniaque et destructrice. Chez Matthieu, la sagesse philosophique et religieuse met ces trois hommes en chemin. Des tablettes cunéiformes retrouvées à Babylone montrent que la ville était un grand centre de l’astronomie scientifique, même si elle déclinait à l’époque de Jésus. Des religions païennes s’interrogent sur le vrai Dieu, à la manière de Socrate. Même Abraham quitta sa terre natale pour se rendre en Terre Promise à l’appel d’un Dieu qu’il ne connaissait pas encore. D’autres ont vu ces signes mais ne se sont pas mis en route pour rencontrer le Sauveur, pourtant attendu dans cette période-là, comme attesté par Tacite, Suétone et Flavius Josèphe qui parle d’un dominateur du monde qui sortirait de Juda (De bello Iudaicorum III, 399-408). Eux se sont mis en route et, après avoir suivi la science en observant la nature, ils n’arrivent à Jérusalem. C’est là qu’ils doivent s’en remettre à l’Écriture Sainte pour découvrir, grâce aux lettrés juifs réunis par Hérode, la localité exacte : Bethléhem. Science et foi vont de pair et s’éclairent mutuellement.

Les rois mages sont saisis d’une grande joie (Mt 2, 10) lorsque réapparaît l’étoile. L’homme est heureux quand il est touché par la lumière de Dieu et qu’il voit son espérance se réaliser : il a trouvé et s’est laissé trouver. L’adoration n’évoque pas Joseph alors que Matthieu raconte l’enfance de Jésus du point de vue du père adoptif. Mais là, seule la mère du roi est évoquée (cf. Jér 13, 18) : comprenons qu’Il est le vrai Fils de Dieu, né d’une Vierge. La proskynèse montre qu’Il est Dieu, tout comme l’encens. La myrrhe annonce les rites funéraires prévus par Nicodème (Jn 19, 39) : Jésus n’avait plus besoin de la myrrhe comme moyen contre la mort parce que la vie même de Dieu avait vaincu la mort. L’or évoque quant à lui Sa royauté.

L’Écriture n’évoque pas qu’ils seraient rois, mais la Tradition de l’Église a toujours lu ces textes à la lumière d’autres passages : « Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande » (Ps 71 (72), 10) et ce qui est devenu un chant célèbre : « Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi (…). Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur. Tous les troupeaux de Qédar s’assembleront chez toi » (Is 60, 1-7).

On a associé les trois continents de l’époque (Europe, Asie, Afrique) aux trois cadeaux et on en a fait trois provenances diverses avec trois couleurs de peau car dans le Royaume de Dieu, il n’est pas de distinction de races ni de langues (Ap 5, 9). Mais jusque vers 1450, l’histoire de l’art montre qu’on indiquait cette universalité non pas géographiquement mais chronologiquement par les trois âges de la vie (un jeune homme imberbe, un homme mûr portant une barbe et un vieillard à la barbe blanchie).

  1. L’étoile

Les théologiens se sont interrogés pour savoir si l’on pouvait trouver de quel étoile il s’agissait, entendue au sens large de corps céleste (planète, comète etc…). Certains estiment que c’est impossible car relevant de l’ordre du miracle ou qu’il s’agissait d’un être angélique (St. Jean Chrysostome[2]). On associait souvent dans l’Orient ancien les astres et les divinités (d’où le nom des planètes et constellation tirées de la mythologie). D’ailleurs, c’est en quelque sorte la fin de l’astrologie qui arrive[3] alors car une démythisation s’opère avec la Révélation juive et chrétienne : c’est Dieu qui place les astres (Gn 1, 16 : « Dieu fit les deux grands luminaires : le plus grand pour commander au jour, le plus petit pour commander à la nuit ; il fit aussi les étoiles ») et ils n’influent pas sur le destin des hommes qui en réalité sont conduits par la main paternelle de la Divine Providence. Jésus est au-dessus de toutes les puissances angéliques (Col, Eph) : ce n’est pas l’étoile qui détermine le destin de l’Enfant-Dieu mais c’est l’Enfant qui guide l’étoile ! L’homme, adopté par Dieu, est plus grand que l’univers entier.

Toutefois, des scientifiques, à la suite de Johannes Kepler ont démontré que la conjonction des planètes Jupiter et Saturne dans la constellation du Poisson eut lieu entre les années -7 et -6 (années le plus souvent retenues pour dater la naissance de Jésus) pourrait avoir donné l’impulsion aux rois mages car Jupiter (Zeus, le roi des dieux ou Mardouk chez les Babyloniens), le roi du temps (Chronos, Saturne) est né en Israël, indiqué par le Poisson. Kepler précisa même en 1604 qu’une supernova pouvait indiquer la nouvelle étoile. De fait, même des tables chinoises indiquent qu’en -4, une « étoile lumineuse était apparue et avait été vue durant un temps prolongé » (Friedrich Wieseler, Göttingen). Bien sûr, comme dans la prophétie de Balaam (Nb 24, 17), l’astre issu de Jacob est avant tout le Christ, vrai lumière (soleil) de toute l’humanité.

  1. Hérode

Les mages arrivent d’abord au palais royal d’Hérode, à Jérusalem, employant une expression typiquement païenne : « où se trouve le ‘roi des Juifs’ ». Les fils de la promesse auraient quant à eux parlé du roi d’Israël. Ce titre nous rappelle la Croix (Mc 15, 9 ; Jn 19, 19-22) tant dans le dialogue entre Pilate et Jésus que pour le titulum accroché au-dessus de sa tête sur ordre du païen, romain cette fois-ci, qu’était le procurateur de Judée. Royauté et Croix sont indissociablement liées dans la vie de Jésus. D’ailleurs le trouble qui s’empare de la ville (étonnant au contraire de celui d’Hérode), rappelle aussi la Passion (Mt 21, 10 : « Comme Jésus entrait à Jérusalem, toute la ville fut en proie à l’agitation, et disait : ‘Qui est cet homme ?’ »).

L’attitude d’Hérode peut évoquer la nôtre : ce qui, dans une perspective de foi est une étoile d’espérance, dans la perspective de la vie quotidienne est, dans un premier temps, seulement cause d’ennui, un motif de préoccupation et de peur. En effet, Dieu dérange notre confortable quotidien.

Les citations de l’Écritures sont modifiées par l’évangéliste. Michée 5, 1 dit : « Et toi, Bethléem Éphrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël ». Mt 2, 6 dit quant à lui : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël ». Donc de l’affirmation du plus petit clan de Juda (LXX), il nie qu’il serait le moindre. En réalité, c’est toute la stratégie divine qui est ici à l’œuvre : ce qui est grand naît de ce qui semble petit et insignifiant selon les critères du monde (comme pour le roi David oublié par son père Jessé en 1 Sm 16, 7), alors que ce qui est grand, aux yeux du monde, se brise et disparaît (cf. le Magnificat en Lc 1, 52 : « Il renverse les puissants de leur trône, Il élève les humbles »). Matthieu se réfère aussi à 2 Sm 5, 2 : Jésus sera le vrai Messie, mieux que David, il sera le berger d’Israël, plein de sollicitude aimante et tendresse. Mais les Juifs ne se mettent pas à la suite des mages et restent sur les certitudes.

Hérode était très cruel. Il avait fait exécuter sa femme, puis plusieurs de ses fils (Alexandre et Aristobule puis Antipater en -4) parce qu’il sentait son pouvoir menacé. Aucun scrupule ne l’arrête. Il n’est pas question de remettre en cause l’historicité du massacre des Innocents sous prétexte que ce serait un motif littéraire rappelant Moïse. La Haggadah de Moïse, transmise par Flavius Josèphe, est postérieure. Elle diffère du récit d’Ex 1-2 et évoque un roi à naître d’origine hébraïque. Pharaon aurait ordonné de jeter dans le fleuve tous les enfants hébreux mais un songe au père de Moïse aurait sauvé l’enfant. On voit que c’est pour tuer Moïse que tous les enfants juifs sont tués et non pas comme dans la vérité parce que les Égyptiens craignaient le poids démographique de leurs esclaves hébreux.

  1. Les lieux
    1. Bethléhem de Judée

Bethléhem est la cité du roi David. Que l’évangéliste précise en Judée a une signification théologique et pas que géographique. Dans la bénédiction de Jacob, le patriarche dit à son fils Juda : « Le sceptre royal n’échappera pas à Juda, ni le bâton de commandement, à sa descendance, jusqu’à ce que vienne celui à qui le pouvoir appartient, à qui les peuples obéiront » (Gn 49, 10). Le vrai Messie n’était pas le roi David, simple anticipation terrestre, mais bien le vrai Fils de Dieu, Jésus Christ.

Rappelons aussi le prophète Balaam, fils de Béor, (dont l’existence est attestée par une inscription mise à jour en 1967 en Transjordanie). Ce devin était chargé par le roi de Moab de maudire Israël. Il périt par l’épée des Juifs (Nb 31 8 ; Jos 13, 22). Bien que sa mort soit présentée comme une peine pour induire à l’idolâtrie, il avait finalement béni le peuple élu : « Ce héros, je le vois – mais pas pour maintenant – je l’aperçois – mais pas de près : Un astre se lève, issu de Jacob, un sceptre se dresse, issu d’Israël » (Nb 24, 17). Retenons qu’un païen, serviteur d’idoles étrangères, reconnut la vraie nature de Jésus comme le firent plus tard les rois-mages. Cette prophétie païenne devait circuler parmi les non-Juifs qui savaient d’où viendrait le salut et la vraie souveraineté. Le Christ est la véritable étoile du matin (stella matutina, Ap 2, 28).

  1. Nazareth en Galilée

Joseph reçoit un songe. Il est celui qui écoute le message divin délivré par l’ange. Il est capable de discernement, est obéissant, résolu et pratique. Il rentre d’Égypte en Galilée.

St. Matthieu voit dans le retour de la fuite en Égypte la réalisation de la prophétie d’Os 11 ,1 : « D’Égypte, j’appelai mon fils ». Mais chez Osée, les fils d’Israël appelés par Dieu, ne répondent pas (« plus on les appelait, plus ils s’écartaient », Os 11, 2). Jésus, Lui, répond vraiment et libère de l’esclavage du péché et de la mort par Son attitude proprement filiale envers Dieu le Père. L’Exode définitif est inauguré par le retour de Jésus. Il revient à la maison qu’est la Terre du Père, la patrie. C’est Lui, le Fils, qui s’est exilé en assumant une nature humaine (kénose en Ph 2) pour nous faire sortir de toute aliénation et nous ramener à la maison.

Rachel pleure ses fils (Mt 2, 18 ; Jr 31, 15). Or Israël, le royaume du Nord, est issu de ces deux tribus de Joseph et Benjamin, les deux fils qu’elle a donnés à Jacob/Israël. Contrairement à Jérémie, St. Matthieu ne cite pas les paroles consolantes qui suivent immédiatement (Jr 31, 16). Pour lui, le tombeau de Rachel était près de Bethléhem et la seule lamentation évoque le fait que l’unique consolation face à la mort est la Résurrection. C’est uniquement là qu’est dépassé l’injustice : « ils ne sont plus ».

Joseph veut éviter, après Hérode le Grand, le successeur le plus cruel, Archélaüs qui règne en Judée. Il doit donc renoncer à sa terre de Bethléhem et il préfère le royaume d’Antipas, la Galilée. Pourtant, comme le disait Nathanaël : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1, 46). Matthieu évoque Is 8, 23-9, 2 : c’est justement là que surgit la grande lumière, de ce qui était la terre des ténèbres.

Nazôréen (Mt 2, 23) démontre que Jésus est l’héritier de la promesse. Dans le monde sémitique, les disciples de Jésus sont appelés nazôréens, chrétiens dans le monde gréco-romain (Ac 11, 26). Il n’est pas si vraisemblable qu’il faille rattacher ce terme étonnant à nazir comme Samson (Jg 13, 5-7) car Jésus n’en a pas respecté l’interdit de l’alcool. Cependant, ce qualificatif vaut éminemment pour lui car il signifie être consacré à Dieu, depuis le sein maternel jusqu’au jour de sa mort. Peut-être le terme provient-il de nézer : rejeton, celui sorti de la souche de Jessé (Is 11, 1). La Vierge enfantera (Is 7), celui qui sera la lumière dans les ténèbres (Is 9), le rejeton de la souche sur lequel reposera l’Esprit-Saint (Is 11). La souche était quasi-morte mais un nouveau commencement s’opère.

Conclusion :

Mettons-nous intérieurement en chemin vers Jésus, guidée par Marie, stella maris.

 


[1] Ratzinger, Joseph, Benoît XVI, L’enfance de Jésus, Flammarion, Paris, 2012, chap. 4 : les mages d’Orient et la fuite en Égypte, p. 127-168.

[2] In Matth. Hom. VI, 2, in PG 57, 64 : « pour juger que cette étoile n’était pas une étoile ordinaire, ni même une étoile, mais une vertu invisible, qui se cachait sous cette forme extérieure, il ne faut que considérer quel était son cours et son mouvement. Il n’y a pas d’astre, pas un seul, qui suive la même direction que celui-ci ».

[3] St. Grégoire de Nazianze, Poem. Dogm. V, 55.64, in PG 37, 428-429.