2e Dim Épiphanie (14 janvier)

Homélie du 2nd dimanche après l’Épiphanie (14 janvier 2018)

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Le baptême de Jésus

Contemplons la fête que la liturgie nous présentait hier et qui clôt le temps de Noël : le baptême de Jésus.

  1. Lecture de théologie systématique (St Thomas)
    1. Pourquoi le Christ devait-il être baptisé ?

Pourquoi le Christ devrait-il être baptisé puisque les deux effets principaux du baptême sont d’enlever le péché originel et de faire de nous des fils adoptifs de Dieu ? Tout ce qui ne le concerne pas a priori. St. Thomas donne 3 raisons principales (III, 39, 1) :

  • Jésus est baptisé non pas pour être purifié par les eaux du Baptême mais pour les purifier et qu’après son passage, à lui qui est exempt de tout péché, elles puissent purifier tous ceux qui seraient baptisés (St. Ambroise)[1].
  • bien qu'il ne fût pas pécheur lui-même, il a pris une nature pécheresse et une chair semblable à la chair du péché. C'est pourquoi, bien qu'il n'eût pas besoin du baptême pour lui, la nature charnelle des autres en avait besoin (St. Jean Chrysostome).
  • Il voulut être baptisé pour montrer l’exemple aux autres de ce qu’il convenait de faire (St. Augustin).
  1. Pourquoi cette effusion de l’Esprit-Saint ?

Pourquoi le Christ devait-il être baptisé alors qu’il avait déjà reçu l’Esprit Saint en plénitude, et donc la grâce sanctifiante qui va avec, dès le premier instant de sa conception (qui plus est spirituelle !) ?

  • Le baptême de Jean est un baptême de pénitence, qui se distingue du baptême chrétien « Moi, je vous ai baptisés avec de l'eau, mais lui vous baptisera avec l'Esprit Saint » (Mc 1, 8). Jésus a reçu ce baptême-là, qu’avec de l’eau, donc sans l’Esprit, différent de celui qu’il administrerait (St. Augustin).
  • Cependant celui-ci s’est manifesté à cette occasion sous l’apparence (réelle !) d’une colombe afin que nous comprenions le don invisible qui nous serait fait à nous lors de notre propre baptême.
  • Pour St Augustin, « dans le baptême, il a daigné préfigurer son corps, c'est-à-dire l'Église, en laquelle on reçoit le Saint-Esprit, spécialement au moment du baptême » (l’adoption comme fils avec le St. Esprit qui nous fait crier « Abba, Père ! »).
  • Pour l’Abbé Dom Ildebrando Scicolone, l’Esprit Saint est reçu par lui pour nous être donné (quoad nos, non quoad seipsum), puisqu’il commence, à cette étape de sa vie, son ministère public, enseignant et guérissant. Nous avons là le modèle biblique de la confirmation plus que du baptême qui, lui, a son modèle dans la mort et résurrection du Christ[2].
  1. Le baptême nous greffe sur la Croix pour ressusciter ?

Le baptême nous greffe (ente) sur la Croix du Christ pour vivre de Son Esprit et avoir part à la vie éternelle.

  • Autant l’eau de la Mer Rouge symbolise déjà le baptême chrétien en tant qu’il nous délivre du péché, autant l’eau du Jourdain annonçait par contre l’entrée dans le Royaume de Dieu comme les Hébreux après les 40 ans dans le désert, alors qu’ils vont s’emparer de Jéricho et qu’ils traversent à pied sec le Jourdain dont les eaux refluaient comme le péché qui n’a plus de prise définitive sur nous (malgré la concupiscence qui demeure) (St. Augustin).
  • À cela se rattache le fait qu'Élie a divisé les eaux du Jourdain avant d'être enlevé au ciel par un char de feu (2 Rois 2, 7), parce que, pour ceux qui traversent les eaux du baptême, le feu de l'Esprit Saint ouvre l'accès au ciel.
  • L’ouverture du Ciel symbolise justement cette entrée qui nous est ouverte par la puissance divine (alors qu’elle nous était fermée depuis le péché d’Adam). La foi que nous recevons au baptême nous fait aussi déjà voir cette réalité céleste que nous sommes appelés à partager. Certes le Christ en tant qu’il est divin est toujours en lien avec le Ciel, qui n’aurait donc pas besoin de s’ouvrir, mais celui-ci s’ouvre pour laisser pénétrer son humanité.
  • La Trinité est à l’œuvre dans le Baptême du Christ comme dans le nôtre puisqu’elle est le modèle suivant lequel nous fumes créés et qu’elle est notre vocation (alpha et oméga) : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » (Mt. 28, 19).
  1. Animadvertenda (choses dont on doit prendre garde)

Le Christ était déjà divin avant ! Ne croyons pas comme les Ébionites qu’il y aurait eu une adoption divine à partir de ce moment-là. Ils inspirèrent l’hérésie musulmane.

L’âge du Christ (vers 30 ans) ne doit pas pris au pied de la lettre comme le feraient les anabaptistes puis les baptistes pour tenir la théorie qu’il faudrait attendre l’âge adulte pour recevoir ce sacrement de l’initiation chrétienne. Ce serait une erreur ! Lui était dans une autre condition que la nôtre. Il recevait le baptême pour prêcher. Or, pour pouvoir être mieux entendu, il fallait qu’il eût atteint un âge déjà mûr, symbole d’une certaine perfection (celui de Joseph devenant le ministre de Pharaon (Gn 41, 46), de David lorsqu’il inaugura son règne (2 Rois 5, 4), d’Ezéchiel lorsqu’il commença à prophétiser (Ez 1, 1) etc…). L’idée de perfection est induite par le produit de trois par dix : trois évoque la foi en la Trinité et dix, l'accomplissement des préceptes de la loi. La perfection de la vie chrétienne consiste en ces deux points.

Nous, au contraire, avons besoin d’une purification du péché originel. Il serait dangereux de mourir sans avoir reçu le baptême. Rappelons que l’impératrice Zita rapporte que sa fille Élisabeth, princesse Liechtenstein, voulait que ses enfants fussent baptisés le plus tôt possible car elle ne voulait pas avoir de petit païen chez elle, disait-elle.

  1. Lecture spirituelle (des pères de l’Église)
    1. Le baptême de Jésus, une fête de la nativité

St Maxime de Turin[3] appelle ce jour du baptême fête de sa nativité. « Né alors pour les hommes, il renaît aujourd’hui dans les sacrements. Alors, il a été mis au monde par la Vierge, aujourd’hui il a été engendré par le mystère. ~ Là, lorsqu’il naît à notre humanité, sa mère Marie le réchauffe dans son sein ; ici, lorsqu’il est engendré selon le mystère, Dieu le Père l’accueille par sa parole. Il dit en effet : Celui-ci est mon Fils en qui j’ai toute ma joie. Écoutez-le. Sa Mère, en l’enfantant, le caresse tendrement sur son sein, le Père le soutient par un affectueux témoignage ; sa Mère le présente à l’adoration des Mages, le Père le manifeste aux nations pour qu’elles le vénèrent ».

Jésus avait Jean comme précurseur (prodrome), mais désormais, c’est Lui qui assume ce rôle : « Je comprends le mystère : car c’est ainsi que la colonne de feu s’est avancée la première à travers la mer Rouge, pour que les fils d’Israël marchent sur ses traces avec intrépidité. Elle a traversé les eaux en premier pour préparer la voie à ceux qui viendraient après elle. Ce fut là, dit l’Apôtre, un mystère préfigurant le baptême. Oui, ce fut comme un baptême, lorsque la nuée recouvrait les hommes, et que l’eau les portait. Mais c’est le Christ Seigneur qui a réalisé tout cela. C’est lui, jadis, qui précéda les fils d’Israël, à travers la mer, dans la colonne de feu. De même, c’est lui maintenant qui, par son baptême, précède les peuples chrétiens en son propre corps. Il est, dirai-je, cette colonne qui alors présenta sa lumière aux regards de ceux qui le suivaient et qui, maintenant, offre la lumière aux cœurs des croyants. Alors, il offrit un chemin solide à travers les eaux ; maintenant, il fortifie dans le baptême les pas de la foi ».

« Le Baptiste n'accepte pas de le baptiser. Jésus insiste. Mais : C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi. Voilà comment la lampe s'adresse au soleil, la voix à la Parole, l'ami de l'Époux à l'Époux, le plus grand des enfants des femmes au premier-né de toute la création ; celui qui avait bondi dans le sein de sa mère à celui qui avait été adoré dans le sein de la sienne, le précurseur présent et futur à celui qui vient d'apparaître et qui réapparaîtra. C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi. Que Jean ajoute donc : et en me sacrifiant pour toi. Il savait en effet qu'il recevrait le baptême du martyre ; ou, comme Pierre, que ses pieds ne seraient pas seuls purifiés »[4].

  1. Le déluge de la miséricorde

L’image de la colombe planant au-dessus des eaux évoque bien sûr celle du déluge et de l’arche de Noé : « regardez ce stupéfiant déluge, bien supérieur à celui du temps de Noé. Alors l’eau du déluge fit mourir le genre humain ; aujourd’hui, l’eau du baptême, par la puissance de celui qui a été baptisé, ramène les morts à la vie (…). Alors une colombe, portant dans son bec un rameau d’olivier, a préfiguré la bonne odeur du Christ. Aujourd’hui le Saint-Esprit, en survenant sous l’apparence d’une colombe, nous montre combien le Seigneur est miséricordieux ». Il nous sauve définitivement de la mort du péché et donc de l’âme.

St. Pierre Chrysologue approfondit cette image : « Aujourd'hui, le Christ, qui va laver le péché du monde, est entré dans le Jourdain. Jean lui-même atteste qu'il est venu pour cela : Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui enlève le péché du monde. Aujourd'hui, le serviteur s'empare du Seigneur ; l'homme, de Dieu ; Jean, du Christ ; il s'en empare pour recevoir le pardon, non pour le donner. Aujourd'hui, comme dit le Prophète : La voix du Seigneur retentit sur les eaux. Que dit cette voix ? Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en lui j'ai mis tout mon amour. Aujourd'hui, l'Esprit Saint survole les eaux sous l'apparence d'une colombe. De même qu'une autre avait annoncé à Noé que le déluge du monde se retirait, c'est ainsi qu'en voyant cette colombe, on apprenait que le naufrage inéluctable du monde avait cessé. Elle n'apportait pas, comme celle d'autrefois, un rameau d'olivier, mais elle répandit sur la tête de notre chef toute la richesse d'une onction nouvelle, pour accomplir la prédiction du Prophète : Dieu, ton Dieu, t'a consacré par l'onction d'une huile d'allégresse, de préférence à tes compagnons »[5].

 


[1] Son successeur à Turin, St Maxime écrit : « Le Christ est baptisé non pas pour être sanctifié par l’eau, mais pour sanctifier lui-même l’eau et pour purifier par sa pureté ces flots qu’il touche. La consécration du Christ est en effet la consécration fondamentale de l’élément. Lorsque le Sauveur est lavé, c’est alors que l’eau est d’avance purifiée tout entière en vue de notre baptême ; la source est purifiée pour que, dorénavant, la grâce du baptême soit administrée aux peuples à venir. Le Christ a donc reçu le baptême par avance, pour que les peuples chrétiens prennent sa suite avec confiance ».

[2] St Cyrille d’Alexandrie : « Si l’on dit que le Christ a reçu le Saint-Esprit, c’est en tant qu’il s’est fait homme et en tant qu’il convenait à l’homme de le recevoir (…). Celui qui était Dieu, engendré par lui avant les siècles, le Père dit qu’il est engendré aujourd’hui : cela signifie qu’il nous accueille en lui comme des fils adoptifs, car toute l’humanité était contenue dans le Christ en tant qu’il était homme. En ce sens, on dit que le Père, alors que son Fils possédait déjà son Esprit, le lui donne de nouveau de telle sorte que nous soyons gratifiés de l’Esprit en lu (…). Ce n’est donc pas pour lui-même que le Fils unique a reçu le Saint-Esprit. Car l’Esprit est à lui, en lui et par lui (…). Le Christ n’a pas reçu l’Esprit-Saint pour lui-même mais plutôt pour nous, qui étions en lui. C’est par lui que nous parviennent tous les biens » (in Commentaire de l’Évangile de Jean, 5, 2 ; éd. P. E. Pusey, Oxford, 1872, 1, p. 691-693).

[3] Homélie pour l’Épiphanie100, 1-3, in Corpus Christianorum, series Latina, 23, p. 398-400.

[4] Sermon de St Grégoire de Nazianze pour la fête des Lumières (homélie 39, n°14-16), in PG 36, p. 349-353.

[5] Homélie pour l’Épiphanie, 160, in PL 52, p. 620-622.