3e Dim Épiphanie (21 janvier)

Homélie du 3e dimanche après l’Épiphanie (21 janvier 2018)

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Le sacrement de la confirmation

La semaine passée, nous méditions sur le mystère du baptême de Notre Seigneur, qui peut être considéré comme l’un des enracinements bibliques du sacrement de la confirmation auquel j’aimerais consacrer cet enseignement.

  1. Les éléments constitutifs du sacrement
    1. Un des sacrements qui donne la force pour le combat extérieur

Puisqu’un sacrement est le signe visible d’une grâce invisible[1], on peut comparer la vie naturelle et la vie surnaturelle. Il ne suffit pas de naître à la vie corporelle, il faut grandir et atteindre la perfection de l’adulte qui accomplit parfaitement les actes de l’homme (se reproduire, fonder un foyer, créer des œuvres). L’Écriture parle de cette maturité : « Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant » (1 Co 13, 11). « L’homme reçoit la vie spirituelle par le baptême, qui est une génération spirituelle, et dans la confirmation, il reçoit pour ainsi dire l’âge adulte dans la vie spirituelle ».

Les effets du sacrement sont bien sûr différents pour le pape Miltiade (310-314) : « Le Saint-Esprit, qui est descendu sur les eaux du baptême pour notre salut, nous accorde dans la fontaine baptismale la plénitude de l’innocence, et dans la confirmation l’accroissement de la grâce. Dans le baptême nous naissons à la vie ; après le baptême, nous sommes affermis ».

Un sacrement doit être d’institution divine. Il y a débat sur l’enracinement biblique qui doit le fonder. « C’est le Christ qui a institué ce sacrement, non en le conférant, mais en le promettant (…). Et cela parce que ce sacrement nous donne la plénitude de l’Esprit Saint, qui ne devait pas être donnée avant la résurrection et l’ascension du Christ »[2]. La Pentecôte évoque la confirmation des apôtres. Certes il n’y eut pas d’huile (donc la réalité du sacrement – res – sans le signe – sacramentum tantum) mais des langues de feu l’évoquent de manière sensible car « cela a quelque analogie avec le symbolisme de l’huile, avec cette différence que le feu est doué de force active, et l’huile, qui est la matière et l’aliment du feu, de force passive. Et ceci encore était assez convenable, puisque la grâce du Saint-Esprit devait arriver jusqu’aux autres par les Apôtres. - Le Saint-Esprit descendit aussi sur les Apôtres sous forme de langues. Et cela a quelque analogie avec le symbolisme du baume : les langues expriment la communication aux autres par la parole, le baume l’exprime par l’odeur »[3].

Dom Scicolone soutient que le baptême de Jésus convient comme modèle biblique. Jésus y reçoit l’Esprit-Saint non pour lui mais pour nous (non quoad seipsum sed quoad nos). Jésus avait toute l’onction de l’Esprit-Saint depuis toujours[4]. Le baptême nous donne aussi ce qui convient de l’Esprit-Saint, mais plus pour nous. Cela doit être renouvelé pour les autres avec qui l’humain ayant dépassé l’âge de raison commence à entrer pleinement en relation. « Ce sacrement donne la plénitude du Saint-Esprit pour la force spirituelle qui convient à l’âge adulte. Mais arrivé à l’âge adulte, l’homme commence à entrer par son activité en communication avec les autres -, jusque-là il vivait isolément et pour lui seul »[5]. Il représente le Christ au milieu du monde, d’où la convenance du chrême parfumé « car nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ » (2 Co 2, 15).

Comparée au baptême, la confirmation est nécessaire au salut, à moins que l’on ne meure avant. Malheur à celui mort sans l’avoir reçue pour avoir méprisé ce sacrement[6]. Le salut sera plus parfait pour les confirmés, élevés plus haut auprès de Dieu. On ne peut conférer ce sacrement qu’à quelqu’un disposé intérieurement à bien le recevoir. Un adulte en état de péché ne serait pas idoine[7].

  1. Matière et forme

Le saint-chrême est la matière de ce sacrement. La théologie postérieure y a ajouté l’imposition des mains, déjà évoquée par St Thomas[8]. L’huile d’olive évoque, par sa verdeur dans les frondaisons, la force et la miséricorde du Saint-Esprit[9].

Le saint-chrême doit être consacré par l’évêque auparavant, le jeudi saint, à la messe chrismale, avec les deux autres huiles (catéchumènes, malades). Pour certains sacrements, comme l’eau au baptême ou le pain à la Cène, la matière fut bénie par le Christ lui-même. « C’est pourquoi il n’est pas nécessaire à ces sacrements que la matière en soit d’abord bénite : la bénédiction du Christ y suffit. Et si l’on y fait quelque bénédiction, celle-ci appartient à la solennité du sacrement, et non à sa nécessité. Mais le Christ ne s’est pas servi d’onctions visibles, pour ne pas porter préjudice à l’onction invisible par laquelle il a été « ton Dieu t’a consacré d’une onction de joie, comme aucun de tes semblables » (Ps 45, 8). Par conséquent, et le chrême et l’huile des malades doivent être bénits avant de servir au sacrement »[10].

La forme du sacrement réside dans les paroles prononcées. La confirmation donnant le Saint-Esprit pour nous fortifier dans le combat spirituel, sont évoquées trois aspects :

  • la cause qui confère cette plénitude de force spirituelle est la Trinité sainte.
  • cette force invisible est communiquée par une matière visible : « je te confirme avec le chrême du salut ».
  • le combattant qui est marqué des insignes de son chef, trophée de sa victoire (Col 2, 15) : « je te marque du signe de la croix »[11].

Le baptême nous régénère à la vie spirituelle individuelle. Aussi les paroles (la forme du sacrement) ne mentionnent-elles que l’acte qui sanctifie l’homme en lui-même. Mais la confirmation sanctifie l’homme non seulement en lui-même, mais en tant qu’il est exposé à une lutte extérieure[12]. « Le confirmé reçoit le pouvoir de confesser la foi du Christ publiquement, et comme en vertu de sa charge »[13].

  1. Comment est administré le sacrement
    1. Le ministre de la confirmation

L’Église latine a choisi comme ministre ordinaire de ce sacrement le seul évêque (au contraire de l’Église orthodoxe qui le concède au simple prêtre). Il peut toutefois parfois déléguer (à ceux qui participent de son pouvoir d’ordinaire : vicaires généraux et épiscopaux). « Le sacrement de confirmation consacre au Saint-Esprit cette maison déjà construite (par le baptême, cf. 1 Co 3, 9), et scelle du signe de la croix cette lettre déjà écrite (2 Co 3, 2). Et c’est pourquoi la collation de ce sacrement est réservée aux évêques, qui détiennent dans l’Église le pouvoir souverain »[14]. Cela explique que ce sacrement soit distinct chronologiquement du baptême, sauf pour les adultes catéchumènes.

À ceux qui s’étonnent que le baptême, pourtant sacrement encore plus digne (car plus indispensable au salut) puisse être donné par un ministre d’un rang inférieur, St Thomas répond : « Le sacrement de baptême est plus efficace que la confirmation pour écarter le mal, parce qu’il est une génération spirituelle, c’est-à-dire un passage du non-être à l’être. Mais la confirmation est plus efficace pour faire progresser dans le bien, puisqu’elle est une croissance spirituelle qui fait passer de l’être imparfait jusqu’à l’être parfait. Et c’est pourquoi ce sacrement est confié à un ministre plus digne »[15].

Si un simple prêtre administre le sacrement, la chrismation se fera non sur le front mais sur le sommet de la tête[16]. Le front est le lieu adapté autrement pour la chrismation car « il y a deux choses qui empêchent l’homme de confesser librement le nom du Christ, la crainte et la honte. Or l’une et l’autre se manifestent particulièrement sur le front (…) ‘les honteux rougissent et que les peureux pâlissent’ dit Aristote. Aussi le confirmé est-il marqué du chrême sur le front, pour que ni la crainte ni la honte ne l’empêchent de confesser le nom du Christ »[17].

  1. L’âge de la confirmation

St Thomas ne se pose pas vraiment la question de l’âge de la confirmation[18]. On pourrait dire qu’actuellement, suivant cette comparaison avec l’ordre naturel, le fixer vers 15-16 ans semblerait juste. Mais nous ne pouvons ignorer que la Tradition a toujours fixé l’ordre des sacrements comme suit : baptême, confirmation, eucharistie, confession, extrême onction, ordre et mariage. C’est bien ainsi qu’il est exposé dans tout catéchisme. Or, actuellement, nous avons en réalité : baptême, confession, eucharistie, confirmation. Quand on va jusque-là ! On conçoit la confirmation comme un certificat de fin d’études catéchétiques alors qu’il doit être la nourriture solide dont nous avons besoin pour grandir. Un bébé doit quitter à un moment le biberon. « Frères, quand je me suis adressé à vous, je n’ai pas pu vous parler comme à des spirituels, mais comme à des êtres seulement charnels, comme à des petits enfants dans le Christ. C’est du lait que je vous ai donné, et non de la nourriture solide ; vous n’auriez pas pu en manger, et encore maintenant vous ne le pouvez pas » (1 Co 3, 1-2).

L’usage de conférer vers 7 ans la confirmation est très sage car il est lié à l’âge de raison, qui perfectionne la nature humaine et la distingue des bêtes, des brutes. En Espagne, Italie, cela reste l’usage. Le droit est clair : « Le sacrement de confirmation sera conféré aux fidèles aux alentours de l’âge de raison, à moins que la conférence des Évêques n’ait fixé un autre âge » (CIC 891). Malheureusement, là encore, s’est répandu l’erreur de repousser le sacrement. La conférence épiscopale française a décidé en 1985 que la confirmation « pourra se situer dans la période de l’adolescence, c’est-à-dire de 12 à 18 ans ». On cherche à tenir les jeunes plus longtemps au catéchisme par cette perspective alors même que le nombre de confirmés jeunes est dérisoirement bas (37.273 en 2015 en excluant les adultes), ridicule par rapport au nombre des baptêmes d’enfants (240.159 baptêmes de 0 à 7 ans (sur 800.000 naissances !) en 2015 et si l’on remontait 15 ans en arrière, 380.093 en 2000)[19]. On ne change pas une équipe qui gagne !

  1. Le caractère imprimé par de la confirmation

Comme dans tout sacrement non réitérable (baptême, confirmation, ordre), un caractère indélébile est imprimé par cette chrismation. « Ce caractère est une puissance spirituelle ordonnée à certains actes sacrés (…). Le sacrement donne à l’homme le pouvoir d’accomplir certaines actions sacrées autres que celles du baptême. Dans le baptême, il reçoit le pouvoir de faire ce qui concerne son salut personnel, en tant qu’il vit pour lui-même ; mais dans la confirmation, il reçoit le pouvoir de faire ce qui concerne la lutte spirituelle contre les ennemis de la foi. On le voit par l’exemple des Apôtres qui, avant de recevoir la plénitude du Saint-Esprit, étaient au cénacle (…) ; mais ensuite ils en sortirent, et ne craignirent pas de confesser publiquement leur foi, même devant les ennemis de la foi chrétienne »[20].

Pour vivre en vrai chrétien, le baptisé doit être confirmé. Autrement, il ne sera pas capable de poser les actes qu’un adulte doit poser. Pourtant, jamais le lien n’est fait entre l’abandon pratique de la confirmation et la crise des vocations matrimoniales et sacerdotales. Nous aurons toujours plus de divorce et de concubinages ou toujours moins de prêtres, moines et religieux si nous ne leur donnons pas les moyens surnaturels de faire des choix adultes. Les baptisés sont maintenus dans un état d’infantilité spirituelle lorsqu’ils sont mariés sans être confirmés (un mariage d’enfants !). L’Église devrait restaurer l’antique discipline et dans la phase transitoire, admettre très largement à la confirmation. Autrement, l’Église ne pourra plus produire de martyres et de saints[21]. Le baptême ne suffit pas : « Aux fonts baptismaux l’Esprit Saint donne la plénitude de l’innocence ; dans la confirmation il donne l’augmentation de la grâce » (Miltiade)[22] peut s’interpréter à mon sens encore au-delà de la seule grâce sanctifiante mais bien, outre la gratia gratum faciens, comme permettant l’effusion la gratia gratis data, donc des charismes qui viennent sûrement de la grâce de la confirmation puisque celle-ci est toute orientée vers l’extérieur alors que le baptême plus vers la sanctification intérieure.

 

[1] ST III, 72, 1 : « Les choses sensibles et corporelles sont à l’image des réalités spirituelles et intelligibles, et ce qui se passe dans la vie corporelle nous permet de comprendre les particularités de la vie spirituelle ».

[2] ST III, 72, 1, ad 1 ; cf. Jn 7, 39 et 16, 7.

[3] ST III, 72, 2, ad 1.

[4] ST III, 72, 1, ad 4 : « lui-même, dès le premier instant de sa conception, fut ‘plein de grâce et de vérité’ (Jn 1, 14) ».

[5] ST III, 72, 2.

[6] ST III, 72, 1, ad 3. Cf. CIC 890.

[7] ST III, 72, 7, ad 2 : « comme on ne le donne pas aux non-baptisés, on ne doit pas non plus le donner aux adultes pécheurs, à moins qu’ils n’aient recouvré la grâce par la pénitence ».

[8] CIC 880, § 1 et ST III, 72, 2, obj. 1 : « Il semble que le chrême n’est pas une matière qui convienne à ce sacrement. Celui-ci, on vient de le dire, a été institué par le Christ quand il a promis l’Esprit Saint à ses disciples. Mais il leur a envoyé l’Esprit Saint sans aucune onction de chrême. Et les Apôtres eux-mêmes conféraient ce sacrement par la seule imposition des mains, sans onction (Ac 8, 17 ) ».

[9] ST III, 72, 2, ad 3.

[10] ST III, 72, 3.

[11] ST III, 72, 4.

[12] ST III, 72, 4, ad 3.

[13] ST III, 72, 5, ad 2.

[14] ST III, 72, 11.

[15] ST III, 72, 11, ad 2.

[16] ST III, 72, 11, ad 3.

[17] ST III, 72, 9.

[18] ST III, 72, 8, ad 2 : « même dans l’enfance, l’homme peut recevoir la perfection de l’âge spirituel dont parle la Sagesse (4, 8) : ‘La dignité du vieillard ne tient pas au grand âge, elle ne se mesure pas au nombre des années’. C’est ainsi que de nombreux enfants, grâce à la force du Saint-Esprit qu’ils avaient reçue, ont lutté courageusement et jusqu’au sang pour le Christ ».

[19] Cf. Statistiques de l’Église catholique en France, guide 2017 édité par la conférence épiscopale.

[20] ST III, 72, 5.

[21] ST III, 72, 5, ad 1 : « Le combat spirituel contre les ennemis invisibles est le fait de tous les baptisés. Mais combattre contre les ennemis visibles, c’est-à-dire contre les persécuteurs de la foi, en confessant le nom du Christ, est le fait des confirmés, qui ont été conduits spirituellement jusqu’à l’âge adulte, selon S. Jean (1 Jn 2, 14) : ‘jeunes gens : Vous êtes forts, la parole de Dieu demeure en vous, vous avez vaincu le Mauvais’. Ainsi le caractère de la confirmation est un signe qui distingue non les fidèles des infidèles, mais ceux qui ont grandi spirituellement des enfants nouveau-nés (1 P 2, 2) ».

[22] ST III, 72, 6, SC.