Septuagésime (28 janvier)

Homélie de la Septuagésime (28 janvier 2018)

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La parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20, 1-16).

Dieu serait-il injuste ? La même récompense vaut-elle pour un St. Padre Pio qui consacra à Dieu toute sa vie et pour un François Mitterrand qui se rappela in extremis, en faisant venir un prêtre sur son lit de mort, qu’il valait mieux se mettre quand-même en règle avec le Bon Dieu ? Après tout, nous avons l’exemple du Bon Larron, premier canonisé de l’histoire, par le Fils de Dieu lui-même, qui n’aura bien vécu que quelques heures, sur une croix ! (Lc 23, 42). Méditons sur cette question qui nous taraude des ouvriers de la dernière heure.

  1. Pourquoi le même salaire pour tous les ouvriers ?
  1. Le misthos : 1 denier pour tous.

Le verbe « embaucher » se dit en grec μισθώσασθαι (misthôsasthai de misthóô). Sur 15 occurrences bibliques, 13 sont dans l’Ancien Testament, toujours avec une connotation négative : la plupart du temps, il signifie enrôler des mercenaires, voire soudoyer, corrompre. Seules ces deux mentions néotestamentaires sont positives.

D’ailleurs, en grec classique et pas biblique, ce verbe n’était pas du tout négatif. Par exemple, dans l’Athènes de Périclès (milieu du Ve s), il désignait le salaire (μισθός = misthós), modeste (2 oboles par jour = 1/3 du salaire moyen), versé aux citoyens, en dédommagement des charges publiques qu’ils assumaient. Ce système avait été inventé pour parfaire la démocratie athénienne car autrement, seuls les plus riches des citoyens auraient pu s’adonner aux affaires publiques, ayant suffisamment d’esclaves pour travailler à leur place. On serait ainsi juste arrivé à une ploutocratie (le pouvoir de l’argent). Or, chaque citoyen devait assister à l’assemblée du peuple athénien, l’Ekklesia (= l’assemblée < sortir (ek) à l’appel (kaléô)). Naturellement, ce terme a donné origine au mot ecclésiastique et désigne donc la Sainte Église aujourd’hui. Finalement, l’une des lectures est donc que tout le monde devrait avoir sa place dans l’Église, non pas tant en question de la richesse, qui n’est pas de mise ici, mais de chronologie, de l’entrée dans l’Église (que ce soit par le baptême ou une véritable conversion). Autant dire que tout un chacun doit avoir sa place dans l’Église, pourvu bien sûr, qu’il travaille réellement à la vigne du Seigneur, ne fut-ce que tardivement !

  1. L’unicité de la vision béatifique.

Nous connaissons dans le Nouveau Testament des exemples de gens qui se prétendent avoir plus de droits que d’autres parce qu’ils seraient plus fidèles ou toujours restés dans l’Église : que ce soit le Pharisien qui loue Dieu de ne pas être comme le publicain (Lc 18, 11-14) ou le fils aîné de la parabole du Fils Prodigue qui refuse de fêter le retour de son frère[1].

Alors pourquoi un même salaire pour une tâche différente ? La vigne est bien sûr synonyme, c’est dit explicitement dans l’Évangile, du « Royaume des Cieux ». Qu’est cependant le Royaume, si ce n’est la personne même de Dieu lui-même ? Or Dieu ne se divise pas : on jouit de la vision béatifique ou on n’en jouit pas. Il s’offre à nous ou Il ne s’offre pas (punition du dam pour l’Enfer). Le denier, l’argent donc qui récompense ce travail qui est donné également à tous, à ceux de la première heure comme ceux de la onzième heure, c’est Dieu Lui-même. Mais alors, tous égaux au Ciel ? Une sorte de communisme paradisiaque ? Pas vraiment non plus !

  1. Les différences au Ciel dans la clarté : les fruits et les auréoles.

Car Dieu est juste : autant la couronne d’or (corona ou aurea) est commune à tous les bienheureux car elle symbolise la béatitude[2], autant interviennent ensuite des différences, mais à titre accidentel, selon les fruits (fructus) ou les auréoles (aureola) ; respectivement suivant la perfection propre de leur état de vie ou leur degré de mérite. Si tous sont appelés (ekklesia, autre image du « Royaume des Cieux »), tous n’y répondent pas (damnés) ou pas de la même manière (hiérarchie au Ciel).

St. Thomas d’Aquin s’intéresse aux corps glorieux, donc après le retour du Christ, à la fin des temps, lorsque les âmes des ressuscités élus auront été conjointes de nouveau à leur corps. Il en évoque quatre caractéristiques : l’agilité, la subtilité, la clarté et l’impassibilité. Je voudrais m’attarder sur la troisième, la clarté. « La clarté aura pour cause le rejaillissement de la gloire de l’âme sur le corps. Ce qu’un être reçoit, il le reçoit selon sa nature à lui, et non pas selon la nature de l’être qui le lui communique. La clarté, spirituelle dans l’âme, sera donc corporelle dans le corps, et, en lui comme en elle, proportionnée au mérite. La clarté du corps manifestera donc la gloire de l’âme, comme un vase de cristal reflète la couleur de l’objet qu’il renferme, dit St. Grégoire »[3]. Cela implique des degrés différents suivant la vie qu’on aura menée, telle une plus ou moins grande transparence à la grâce de Dieu. Les fruits sont dus pour les états qui se définissent par rapport au mariage : en s’en abstenant totalement (virginité) ou en convolant en juste noce, que ce soit durant l’état de mariage ou après la mort du conjoint dans l’état de viduité. Au contraire, les auréoles sont plutôt liées à la fonction dans l’Église. Pour les saints qui figurent au calendrier liturgique (à une autre date qu’au 1er novembre, fête des saints anonymes), ils sont répartis selon leur classement dans le commun des vierges, martyrs ou docteurs[4].

« Le fruit de la parole de Dieu diffère de la couronne et de l’auréole, parce que la couronne consiste en la joie que quelqu’un a de posséder Dieu, l’auréole en la joie qu’il a de la perfection de ses œuvres, tandis que le fruit consiste dans la joie qu’il a de sa disposition à accomplir ces œuvres selon son degré de spiritualité, grâce auquel il a fait valoir la semence de la parole de Dieu »[5].

Il importe toutefois de comprendre que personne n’en ressentira la moindre jalousie (v. 15, « l’œil mauvais » de l’Évangile = ὀφθαλμός σου πονηρός). En effet, chacun sera au maximum de sa propre capacité réceptive de la Gloire divine et donc sera comblé. Simplement, cette réceptivité au Ciel peut être plus ou moins travaillée, agrandie par les vertus acquises ici-bas.

  1. L’unité dans l’Église ?

En effet, si dans l’Antiquité gréco-latine, une certaine oisiveté était bienvenue, car permettant la contemplation, telle n’est pas l’approche du Seigneur. Il faut se mettre à Sa suite, travailler à Sa vigne.

  1. Les grévistes.

Aujourd’hui on emploie le mot « négoce » sans comprendre que negotium en latin est la négation (« neg »-) de l’ « otium ». Qu’est-ce que l’otium ? Le temps libre, ou plutôt la disponibilité de la personne libérée des contraintes serviles et tâches ancillaires pour les activités de l’esprit. Donc, pas que le pur repos ou les loisirs vulgaires (« glander », « buller »), mais la contemplation philosophique ou le service politique. Mais cela n’était possible que par l’esclavage.

Les ouvriers sont ceux qui œuvrent (ἐργάτης =ergátès < ergon = l’œuvre). Ceux qui ne sont pas embauchés n’œuvrent pas, voire sont oisifs, paresseux (ἀργός avec le privatif a devant œuvre). Finalement, ils font littéralement la « grève ». Historiquement, cette expression désignait la place où attendaient les ouvriers pour se faire embaucher, située devant l’hôtel de ville de Paris (v. 3 : ἐν τῇ ἀγορᾷ ἀργούς). Une place qui descendait en pente douce vers le port sur la Seine, constitué par une plage de gravier ou grève. Ce n’est que plus tard, lorsque les ouvriers, mécontents de leur salaire, y retournaient que le terme a pris l’acception de « cesser le travail en revendiquant un meilleur salaire » car ils retournaient sur la place et attendaient une meilleure offre. Voulons-nous, nous aussi râler, contre le maître de la maison qui pourtant est prêt à nous donner un juste salaire, c’est-à-dire tout ce qu’Il est ? Ou bien voulons-nous nous mettre à la tâche ?

  1. Travailler à l’œuvre de Dieu (Opus Dei)

Or, d’après le Seigneur Lui-même : « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en Celui qu’Il a envoyé » (Jn 6, 29). Son œuvre est bien sûr la Rédemption, le rachat de l’homme à la mort et au péché en s’offrant pour lui. Pour cela, Jésus « a fondé l’Église afin que les hommes de tous les temps puissent recevoir en partage le don de la Rédemption et adorer le Dieu trois fois saint dans son Amour juste et miséricordieux » (cf. nom et charisme de la famille spirituelle de l’œuvre)[6]. Pour servir l’Église, on peut déjà prier pour la conversion du monde entier et évangéliser, afin que tout le monde entre dans l’unité de l’Église. La prière est essentielle. Elle est rappelée d’ailleurs par les heures monastiques évoquées dans l’Évangile : prime, tierce, sexte, none et la onzième heure qui correspond aux vêpres[7]. Vouloir avec Dieu, c’est sanctifier tout son temps et sanctifier tous les hommes.

  1. La symphonie de l’Église ?

Pour parler de l’accord sur le salaire, on parle de convenir, se mettre d’une seule voix, être en harmonie (v. 2 : συμφωνήσας = symphônèsas). L’œuvre de Dieu, prise au sens large, l’évangélisation par l’Église, ne gagnerait-elle pas si tous les ouvriers parlaient le même langage ? En effet, quel est le sens de l’évangélisation si, après tant d’efforts pour faire rencontrer le Christ à quelqu’un, il ne soit dégoûté de l’Épouse du Christ à cause des divisions ? Combien de fidèles ne sont-ils pas perdus par le fait qu’aujourd’hui, ceux qui devraient être ministres de Dieu ne soient pas fidèles à l’annonce intégrale de l’Évangile, avec toute son exigence (qui n’exclue pas une miséricordieuse compréhension face aux pécheurs). La fidélité au Magistère, à la saine doctrine (expression paulinienne reprise 4 fois en Tite et Timothée 1 et 2), bref à l’enseignement du Christ, en s’effaçant face à toute querelle idéologique ou personnelle, n’est-elle pas la qualité première qui est attendue d’eux ?[8] Ainsi, si tous : prêtres, évêques, Pape, enseignaient la même Vérité reçue de Dieu, la vigne du Seigneur rapporterait plus.

En conclusion, reprenons donc la prière au moment de l’Agnus Dei qui concerne cette même unité de l’Église : « Seigneur Jésus Christ, Qui avez dit à Vos Apôtres : Je vous laisse Ma paix, Je vous donne Ma paix ; ne regardez pas mes péchés, mais la foi de Votre Eglise ; pour que Votre volonté s'accomplisse, donnez-lui toujours cette paix, et conduisez-la vers l'unité parfaite. Vous Qui vivez et régnez, Dieu, pour les siècles des siècles. Amen »[9].


[1] « [Le fils aîné] se mit alors en colère, et il refusait d'entrer. Son père sortit l'en prier. Mais il répondit à son père : ‘Voilà tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé un seul de tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau, à moi, pour festoyer avec mes amis ; et puis ton fils que voici revient-il, après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu fais tuer pour lui le veau gras !’ Mais le père lui dit : ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Mais il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé !’ » (Lc 15, 28-32).

[2] Suppl. 96, 1.

[3] Suppl. 85, 1 (utrum corporibus gloriosis claritas conveniat).

[4] Suppl. 96, 2, SC (utrum aureola differat a fructu).

[5] Suppl. 96, 2.

[6] Cf. = familia spiritualis ‘Opus’ de Mère Julia Verghaere. http://www.oeuvre-fso.org/francais/?p=26

[7] L’heure romaine était divisée en 12h du jour et 12h de la nuit, avec midi et minuit comme points centraux. La durée variait selon les saisons. La 1ère heure serait 6h, la 3e heure 9h etc.. La onzième vers 17h.

[8] 1 Cor 4, 1 : « Qu'on nous regarde donc comme des serviteurs du Christ et des intendants des mystères de Dieu. Or, ce qu'en fin de compte on demande à des intendants, c'est que chacun soit trouvé fidèle. Pour moi, il m'importe fort peu d'être jugé par vous ou par un tribunal humain. Bien plus, je ne me juge pas moi-même ».

[9] Domine Jesu Christe, qui dixisti Apostolis tuis : pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis : ne respicias peccata mea, sed fidem Ecclesiae tuae ; eamque secundum voluntatem tuam pacificare et coadunare digneris. Qui vivis et regnas Deus, per omnia saecula saeculorum. Amen.