2e Épiphanie (20/01/19 prêcher par parole et exemple)

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Prêcher par la parole et par l’exemple

La chasuble change aujourd’hui de couleur. Le temps autour de Noël est un drame en trois actes, scandé par chacune des trois couleurs. D’abord le mauve, ensuite le blanc puis enfin le vert. Nous sommes désormais passés dans cette troisième période du cycle de Noël. Méditons sur la signification symbolique de ce temps après l’épiphanie, au travers de la liturgie, puis sur l’enseignement du Christ par la parole et par les actes.

  1. Signification symbolique de ce temps après l’épiphanie

Avec ce deuxième dimanche après l’Épiphanie commence le troisième temps autour de Noël. Pour le cycle temporal, la période verte est un temps qui dure jusqu’à la Septuagésime, c’est-à-dire 3 dimanches avant le Carême. Pour le cycle sanctoral, la période de Noël va durer jusqu’au 2 février, jusqu’à la Chandeleur.

En tout cas, nous avons une certaine fixité du temps de Noël. La fête de Noël a lieu le 25 décembre, celle de l’Épiphanie au calendrier universel (donc à part en France) est fixée au 6 janvier. Tandis que le cycle de Pâques, lui, est mobile. Cette période après l’épiphanie n’est donc pas toujours de la même durée et varie entre deux et six dimanches. Juste avant l’Avent, nous récupérons les dimanches qui ne sont pas utilisés.

Le vert symbolise la couleur de la nature et le temps de la croissance de la parole, après les semailles de l’évangélisation et dans l’espérance d’une récolte abondante.

La première période du cycle de Noël, l’Avent (mauve), annonçait, par des exemples de l’Ancien Testament ou des prophéties que le Christ prendrait chair, que Dieu se ferait homme, donc le dogme de l’Incarnation. Le deuxième période, en blanc, était le cycle central de Noël, concentré sur les mystères de l’enfance de Jésus, pour que nous puissions voir et toucher ce Dieu qui S’est fait homme :

« Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie (…) ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons » (1 Jn 1, 1+3).

Le troisième temps, inauguré aujourd’hui, est celui où le Christ se dévoile, se manifeste. Ce ne sont plus les autres qui viennent reconnaître la divinité de Jésus : les anges en chantant le Gloria ni les mages, après les bergers, venus adorer le Christ, soleil de nos vies, ni même au baptême, le Père désignant le Christ comme son fils bien-aimé. Là, le Christ lui-même se met à parler et à enseigner.

Nous sommes dans le temps après l’Épiphanie, proche de la théophanie ou manifestation de Dieu, comme à la Transfiguration. Et l’Évangile conclut aujourd’hui : « Tel fut le premier miracle de Jésus. Il le fit à Cana en Galilée. Il manifesta ainsi sa gloire et ses disciples crurent en lui ».

Dans les deux cas se profile le terme de la vie humaine du Christ, la Passion. Parce que la croix, même pour les croyants, est un scandale, il faut les préparer à voir au-delà de la mort du fils de Dieu, sa Résurrection. Pour prémunir les croyants de toute chute, il faut leur montrer que Jésus est à la fois homme puisqu’il va mourir et aussi vrai Dieu puisqu’il va ressusciter. Les missels désignent quelquefois le temps de l’Épiphanie comme le temps avant la Septuagésime qui anticipe le Carême, lui donnant une certaine coloration similaire.

Le Christ ne peut pas nous demander d’adhérer à lui, s’il ne nous montre pas et s’il ne nous prouve pas d’une certaine manière qui il est, à savoir qu’il est bien le Fils de Dieu. Le dogme essentiel en christologie affirme l’unicité de la seconde Personne de la Très Sainte Trinité. Le Fils de Dieu est divin, donc la personne de Jésus Christ est divine. Mais il a une double nature. Si la nature divine est évidente puisque c’est une personne divine, nous professons que la seconde Personne de la Trinité a assumé en plus une nature humaine. Il s’est abaissé pour prendre notre nature. Les deux natures sont harmonieusement unies en lui par l’union hypostatique. Jésus est consubstantiel au Père par sa nature divine mais aussi consubstantiel à notre humanité par l’Incarnation.

Nous sommes invités à porter aussi notre regard en avant. Des expressions du Christ à sa mère comme « Femme que me veux-tu ? » et « Mon heure n’est pas encore venue » anticipent la Passion car « femme » et « heure » y reviennent dans l’Évangile de Jean à ce moment lorsque Jésus dit sur la croix « Femme voici ton fils. Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit comme sienne » (Jn 19, 26-27) et « Père, l’heure est venue » (Jn 17, 1). Dès l’inauguration de son ministère public vers l’an 27 de notre ère, est préfigurée la fin de Jésus.

  1. L’enseignement du Christ par la parole

Le Christ veut nous prouver qui il est, donc qu’il est Dieu. Il recourt à cet effet tant aux miracles qu’à un enseignement donnant son sens profond à ce temps après l’Épiphanie. L’enseignement passe d’abord par la parole ou doctrina en latin, qui provient étymologiquement de docere, enseigner. Quand on dit de saint Dominique qu’il prêchait par la parole et par l’exemple, soit verbo et exemplo, il fut un bon disciple du Christ.

Quand le Christ dit, il fait. Il n’y a pas de distinctions entre les deux, comme chez nous. Nous, nous pouvons dire et ne pas faire. Nous pouvons mentir. Nous pouvons vouloir des choses que nous n’arrivons pas à faire (vouloir remonter le temps, être éternel, nous déplacer comme les anges par un simple mouvement de volonté) mais le Christ, non. Voilà ce qui lui donne son autorité (exhousia en grec) : cela vient de son être profond (ex housia), qui est divin.

Cette doctrine est à connaître pour être sauvés. Doctrine en grec se dit dans l’épître didaskalia (Rm 6, 7). Didascalie rappelle le théâtre : ce sont ces annotations indiquant dans les pièces comment les acteurs doivent se comporter pour bien incarner leur rôle ou bien encore comment la scène doit être disposée. Or le cycle de Noël est un drame en trois actes, dimension bien perçue par Hans Urs von Balthasar, théologien suisse un peu sulfureux par ailleurs, sur les fins dernières. La vie est comme un drame humain.

D’ailleurs, le mot personne, du latin persona, est dérivé du grec prosopon qui signifie un masque de théâtre. Dans la Grèce antique, les acteurs étaient uniquement des hommes, y compris pour des rôles féminins. Les masques permettaient de montrer le rôle qu’ils incarnaient. Au fond, la doctrine, la didascalia du Christ, indique comment bien jouer notre rôle ici-bas. Certes, la vie n’est pas une pièce de théâtre au sens où le théâtre est aussi mensonger (on joue un personnage qui n’est pas vraiment le sien). Mais Jésus enseigne comment jouer pleinement le rôle qui nous permet d’être ce pourquoi nous sommes faits, c’est-à-dire, à l’image de Dieu donc d’être des hommes bons et saints.

La doctrine doit être chérie par les fidèles catholiques, de manière similaire à la Très Sainte Eucharistie. Saint Césaire d’Arles disait : « La doctrine de Jésus exige de notre part foi et respect parce qu’elle est une parcelle de la vérité éternelle. Celui qui reçoit négligemment les saintes Paroles n’en est pas moins coupable que celui qui laisse tomber à terre le corps du fils de Dieu ». La doctrine du Christ nous enseigne à devenir saints. Mais le Christ nous enseigne encore d’une autre manière, par ses actes, les miracles.

  1. Le rôle des miracles

Le concile Vatican I (3ème session), en 1870-1871 enseigne solennellement : « Si quelqu’un dit qu’il ne peut pas y avoir de miracles et qu’en conséquence que les récits qui les mentionnent, même ceux qui se trouvent dans la sainte Écriture, doivent être rejetés comme les fables et les mythes ou que les miracles ne peuvent jamais être connus avec certitude ni servir à prouver efficacement l’origine de la religion chrétienne, qu’il soit anathème ». L’anathème est une excommunication majeure. Elle apparaissait pour condamner les ennemis de la vraie foi dans tous les conciles, à l’exception du dernier qui se prétendait plus ouvert.

Dans un miracle, Dieu se détache des lois normales de la création, lois fixées par lui et dont il s’affranchit quelquefois, par exception. Mais s’il fixe des lois, ne devrait-Il pas toujours les respecter ? Certes. Mais qui, dans l’éducation, n’a jamais appliqué le principe de la dispense ? Des règles sont fixées, y compris morales, dont on est quelquefois obligé de s’affranchir, mais avec prudence, rarement. Ces lois sont valables ut in pluribus, dans la plupart des cas, mais pas semper et pro semper pas toujours et pour toujours. Il ne faut jamais mentir sauf dans un cas exceptionnel comme la perquisition de la Gestapo alors que vous cachez un fugitif car les agents de la police secrète allemande ne sont pas dignes de recevoir la vérité.

La doctrine du Christ est confirmée par ses miracles qui prouvent qu’il est saint. Saint Thomas d’Aquin les compare avec un sceau scellant une lettre. Lorsqu’un ambassadeur est envoyé, il présente ses lettres de créances scellées par son chef d’État. Le Christ, en faisant des miracles, nous prouve qu’il est envoyé par le Père et qu’il est lui-même Dieu puisque les miracles sont des actions que Dieu seul peut accomplir. Si le miracle dépasse notre raison humaine, il n’est pas non plus contraire à celle-ci. La physique quantique de Max Planck nous montre par exemple qu’on peut faire des lois valides alors qu’on a une incertitude sur la position exacte des électrons autour de l’atome et pourtant ces lois sont valables mais dans un certain domaine, comme dans la presque tous les cas en morale.

Dieu est le Créateur et il s’affranchit, rarement mais quelquefois, des lois ordinaires, car il aurait pu, bien sûr, faire les choses différemment. Le Christ enseigne : « Quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez-en ses œuvres afin de reconnaître de bonne foi que le Père est en moi et moi dans le Père » (Jn 10,38). Il affirme encore : « si je n’étais pas venu, que je ne leur eusse parlé, ils n’auraient pas de pêchés mais maintenant ils n’ont pas d’excuses à leurs pêchés » et répète « si je n’avais pas fait parmi eux les œuvres qu’aucun autre n’aurait faites, ils n’auraient pas de pêchés mais maintenant, ils n’ont pas d’excuses à leurs pêchés » (Jn 15, 22.24).

La puissance manifestée à travers les miracles est étonnante pour les gens : « Jamais on n’a ouï dire que quelqu’un eût ouvert les yeux d’un aveugle né. Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire » (Jn 9, 32). L’œuvre accomplie par le Christ montre de qui il vient. « Qu’est cela ? Un enseignement nouveau, donné d’autorité ! Même aux esprits impurs il commande et ils lui obéissent » (Mc 1,27).

Parfois, c’est le mode opératoire qui surprend. Le Christ est apparemment capable d’accomplir des miracles indépendamment de sa volonté. Quand la femme hémorroïsse touche la frange de son manteau, une sorte d’énergie sort du Christ presque malgré lui. Étonnant, puisqu’il n’y a même pas une vraie prière au fond : « Toute la foule cherche à le toucher parce qu’une force sort de lui et les guérit tous » (Lc 6,19).

Conclusion

Entrons maintenant dans l’attitude de la Très Sainte Vierge qui assista à ce premier miracle de la vie publique du Christ à Cana. Bien qu’apparemment rabrouée par son fils, elle garde confiance et indique le mode opératoire : « Faites ce qu’il vous dira ». Elle ne doute pas un seul instant de ne pas être exaucée par son fils. Demandons donc à la Très Sainte Vierge d’avoir cette même attitude intérieure et de changer notre humanité en divinité comme le prêtre prie, durant la messe, en versant la goutte d’eau dans le calice de vin.