Sainte Famille (13/01 Jésus au Temple à 12 ans)

Dimanche de la Sainte-Famille (13 janvier 2019)

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Jésus au Temple à 12 ans

 Méditons l’Évangile de ce recouvrement de Jésus au Temple, 5e mystère joyeux, et son fruit : la recherche de Dieu en toutes choses.

  1.  Un va-et-vient incessant
    1. Déplacements géographiques

L’Évangile présente un certain mouvement de la Sainte Famille : de Nazareth à Jérusalem « Chaque année, les parents de Jésus se rendaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque » (Lc 2, 41) puis le retour (« Il descendit avec eux pour se rendre à Nazareth » v. 51). Et à l’intérieur de ce cadre, un mini aller-retour des seuls parents Joseph et Marie, d’une journée de marche (v. 44-45). Déjà ce temps après l’Épiphanie nous rappelait les errances en Égypte que vécut la Sainte Famille devant fuir la cruauté d’Hérode le Grand pendant plusieurs années (Mt 2, 13-21). Cela explique aussi qu’ils vécurent après la mort du tyran en Galilée et non en Judée, car ils s’établirent à Nazareth suivant la volonté de Dieu pour échapper au successeur d’Hérode, Archélaus (v. 22-23).

Alors pourquoi Marie, Joseph et Jésus sont-ils revenus en Judée : « ils montèrent en pèlerinage suivant la coutume » (v. 42) ? Les Juifs pieux devaient monter à Jérusalem ainsi que le prescrivait la Loi : « Trois fois par an – à la fête des Pains sans levain, à la fête des Semaines et à la fête des Tentes –, tous les hommes paraîtront devant la face du Seigneur ton Dieu, au lieu qu’il aura choisi. Ils ne paraîtront pas les mains vides devant la face du Seigneur » (Dt 16, 16, cf. Ex 23, 14-17 et 34, 18-23). Ces trois fêtes (Shalosh Regalim) sont donc la Pâque (Pessah) commémorant la sortie d’Égypte ; la Pentecôte, fête des Semaines (Shavouot) ou fête de la moisson, début du cycle agricole avec les prémices, qui correspond aussi au don de la Torah ; et les Cabanes/Tentes/Tabernacles (Soukkot) ou fête des récoltes, fin du cycle agricole d’action de grâce pour la pluie, qui correspond à l’assistance divine aux enfants d’Israël durant l’Exode.

  1. Déplacements spirituels

Symboliquement, le texte nous rappelle que nous sommes dans le statut in via, en chemin (ἐν τῇ συνοδίᾳ du v. 44 : synode signifie justement faire route ensemble), propre au pèlerinage, avec une certaine incertitude du lendemain, loin du confort de chez nous qui ne pourrait être qu’après avoir atteint à bon port, in patria, auprès du Père éternel dans le Royaume des Cieux. Ce qui n’adviendra qu’à notre mort, au mieux (si nous n’avons pas à passer par le Purgatoire). En attendant les angoisses et interrogations ne sauraient nous être épargnées (« Vois comme ton père et moi, nous avons souffert en te cherchant ! » v. 48 et Marie-Madeleine s’inquiétant après la mort de Jésus pour son corps).

Jérusalem est élevée (745 m) par rapport au reste des villes d’Israël (Nazareth, 347 m ; Tel Aviv/Jaffa 5 m). On parle de montée, à l’origine du mot aliyah ou ascension pour désigner le retour des Juifs en Israël au XIXe s. Mais on l’interprétera bien sûr différemment que les sionistes, c’est-à-dire spirituellement. Durant les trois pèlerinages annuels ou montées à Jérusalem, dont Pâque était la plus importante, les Juifs chantaient les quinze psaumes des montées (Ps 119-133). C’est à l’origine du terme « graduel » puisque sur chacune des marches ou gradins du Temple de Salomon, les prêtres juifs les reprenaient ce dixième du psautier.

Ces psaumes sont centrés symétriquement autour du psaume 127 (échos entre 122/124 et 131/133). On désigne sous le terme de chiasme cette figure de style rhétorique articulée sur une symétrie. Cette logique hébraïque du va-et-vient correspond bien à ce qui a été décrit du mouvement de la Sainte Famille qui n’est pas sans rappeler le piétinement du labourage et s’oppose à une vision trop linéaire ascendante de l’Occident. Il faut ruminer la parole de Dieu en revenant sans cesse dessus mais encore accepter que malgré nos efforts pour nous élever vers Dieu, nous retombions toujours sans cesse dans les mêmes travers. Combien de fois dois-je rappeler en confession que nous ne sommes pas supposés faire dans l’originalité. Le démon a trouvé pour chacun de nous un travers dominant et il nous tient courte la bride. Notre vie est bien souvent un travail de Pénélope tissant et reprenant sans cesse son ouvrage comme l’avait compris Boileau : « Cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage ! ».

  1. L’homme et Dieu se recherchent mutuellement
    1. Enfin l’homme recherche Dieu

Dans le récit de la Création, Dieu se met à la recherche de l’homme : « Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui dit : ‘Où es-tu donc ?’ » (Gn 3, 9). L’Incarnation du Fils de Dieu n’est que l’ultime étape de cette économie du salut qui est offerte à l’homme qui passe son temps à l’éviter. L’Ancien Testament est l’histoire de ces rendez-vous manqués d’alliance entre Dieu et les hommes, aussitôt scellées, aussitôt trahies, de ces allers-retours continuels.

Mais avec l’Incarnation, pivot de toute l’histoire de l’humanité, une nouvelle humanité apparaît tandis que décroît celle de l’ancienne Alliance symbolisée par Jean-Baptiste né d’une vieille femme. Cette nouvelle alliance est inaugurée par la Très Sainte Vierge Marie, jeune femme obéissante à l’Esprit de Dieu, ici illustrée par Joseph et Marie. C’est donc l’homme qui cherche Dieu, les parents qui recherchent leur enfant (v. 44-49). Et où le trouvent-ils ? Dans la maison du Père éternel, au Temple de Jérusalem. « Il leur dit : ‘Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ?’ » (Lc 2, 49). La parenté biologique trop horizontalement humaine est soumise à la parenté spirituelle et verticale.  Par ce premier maillon est rétablit la chaîne d’obéissance rompue avec le péché originel. Jésus, contrairement à Adam, est exactement à sa place, chez son vrai Père, qui ne saurait être Joseph. « Je dois être chez mon Père «  (ἐν τοῖς τοῦ πατρός μου δεῖ εἶναί με) indique bien qu’il doit suivre sa volonté, donc souffrir plus tard (Mc 8, 31). Jésus est l’obéissance ajustée à la bonne autorité et certes pas un rebelle par rapport à ses parents !

Nous sommes à la Pâque lorsque Jésus a 12 ans et il fallut trois jours pour le retrouver sain et sauf. Mais cette recherche par l’homme de Dieu nous renvoie à une autre Pâque, en l’an 30. Marie-Madeleine cherche Dieu, elle va au tombeau de Jésus et demande à Dieu où il est ! « (les deux anges) lui demandent : ‘Femme, pourquoi pleures-tu ?’ Elle leur répond : ‘On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a déposé’ (…). Jésus lui dit : ‘Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?’. Le prenant pour le jardinier, elle lui répond : ‘Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as déposé, et moi, j’irai le prendre’ » (Jn 20, 13-15). Mais cette quête aimante ne peut arrêter Dieu qui ne peut être retenu, même par l’amour éploré d’une fidèle parmi les fidèles : « Noli me tangere » : « Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père » (v. 17). L’ascension de l’homme doit se poursuivre et ne pourra se limiter à la Jérusalem terrestre mais ne trouvera son terme qu’à la Jérusalem céleste. Finalement, comme pour Jésus au Temple à 12 ans, Dieu n’a jamais bougé de place. C’est l’homme qui a erré loin de lui.

  1. Le chemin vers Dieu passe par l’obéissance à sa loi

Un garçon à 12 ans qui discute avec les docteurs de la loi ne peut pas ne pas évoquer l’usage, récent sans doute et donc anachronique pour ce passage, de la bar mistvah. L’usage actuel des Juifs qui n’a aucune racine dans l’Ancien Testament n’est-il pas un rite de passage finalement institué à partir de ce passage évangélique ?

Lorsque le garçon a ses 12 ans révolus (donc le jour de ses 13 ans et un jour), il est considéré comme membre à part entière de la communauté des croyants. L’apparition de deux poils pubiens (Talmud Kidouchine 41a et traité Avot ch. 5, Michna 21) est le signe physique théoriquement demandé pour montrer sa maturité sexuelle. La culture hébraïque est extrêmement concrète voire prosaïque : le physique étant toujours l’aune du spirituel. Devenu capable d’engendre physiquement, il peut aussi transmettre un héritage spirituel. Le garçon reçoit donc à son tour la Torah, la loi de Moïse qu’il doit chanter devant l’assemblée synagogale (le don de la loi était l’objet de la fête de la Pentecôte, autre fête de pèlerinage). Il est alors bar mistvah ou fils du précepte, capable d’obéir à cette loi. Il ne s’agit nullement pour nous de judaïser, comme le dirait S. Paul, mais simplement de comprendre que le Christ est à proprement parler celui-là seul qui soit capable de plaire au Père éternel, comme la théophanie du baptême l’atteste : « et il y eut une voix venant du ciel : ‘Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie’ » (Lc 3, 22).

Conclusion

Implorons, nous aussi, l’Esprit-Saint et la Très Sainte Vierge Marie pour méditer en notre cœur (Lc 2, 50-51) lorsque nous ne comprenons pas comment faire la volonté de Dieu, quand nous ne savons pas comment devenir vraiment fils dans le Fils. Mais plus nous approchons de Jésus, plus nous passons par la Passion et la Croix qui sont l’unique chemin vers lui, donc à travers lui, vers le Père. Il n’est pas d’autre moyen de grandir en grâce et en sagesse (v. 52, cf. 1 Sm 2, 26) pour plaire à Dieu nous aussi.