2e Épiphanie (19/01/20 - noces Cana)

Homélie du 2e dimanche après l’Épiphanie (19 janvier 2020)

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Les noces de Cana

 

Comme le prouve l’hymne Hostis Herodes impie, l’Épiphanie fête en réalité trois mystères rassemblés puis redéployés individuellement dans le temps de ou après l’Épiphanie. Après les mages le jour même de l’Épiphanie, le baptême de Jésus fut fêté le 13 janvier et le 2nd dimanche reprend les noces de Cana, mystère que nous voulons méditer aujourd’hui en nous inspirant de S. Thomas et de Dom Guéranger dans l’Année liturgique.

 

  1. Le premier miracle de Jésus
    1. Le kairos, moment favorable pour se manifester : début de la vie publique

 

Jean 2, 11 indique que les noces de Cana furent le début des miracles de Jésus. Contrairement aux gnostiques, rejetons l’idée que Jésus aurait sans cesse accompli des miracles durant son enfance (III, 43, 3, ad 1) même si Dieu le Père en fit pour manifester la naissance dans la chair de son Fils.

 

Le miracle a deux fonctions liées : « Le Christ a fait des miracles pour confirmer son enseignement, et pour montrer qu’il avait la puissance divine. Et c’est pourquoi, relativement au premier point, il ne devait pas faire de miracles avant d’avoir commencé à enseigner, et il ne devait pas enseigner avant d’être parvenu à l’âge parfait comme nous l’avons établi à propos de son baptême. Quant au second point, il devait par ses miracles montrer sa divinité de telle manière que l’on crût à la réalité de son humanité[1] » (III, 43, 3).

 

  1. Le miracle pour renforcer la foi des disciples

 

Jésus prêche verbo et exemplo, par les paroles et les œuvres, ainsi qu’il le montre en répondant aux envoyés de St. Jean emprisonné[2] : « Jésus leur répondit : ‘Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle’ » (Mt 11, 5). Il a commencé sa vie publique par son baptême et s’est constitué déjà des disciples[3]. Il faut les aider à croire en lui : « Cela même est à l’éloge des disciples, ‘qu’ils ont suivi le Christ alors qu’ils ne lui avaient vu accomplir aucun miracle’, dit S. Grégoire. Et, selon S. Jean Chrysostome : ‘Il était surtout nécessaire de faire des miracles quand les disciples étaient déjà rassemblés, dévoués, attentifs à tout ce qui se faisait. Aussi ajoute-t-on (Jn 2, 11) : ‘Et ses disciples crurent en lui’, non parce qu’ils crurent alors pour la première fois, mais parce qu’alors ils crurent avec plus de zèle et de perfection’ » (III, 43, 3, ad 3).

 

 

  1. Le rôle de la Très Sainte Vierge Marie
    1. ‘Femme’ et ‘mon heure’ : anticipation de la Passion

 

Un festin nuptial fut préparé auquel assista la mère de Jésus car, après avoir coopéré à l’Incarnation du Verbe, il convenait qu’elle fût associée à toutes les œuvres de son Fils et aux faveurs qu’il prodigue à ses élus. Au milieu de ce festin, le vin vint à manquer. Jusqu’alors la gentilité n’avait pas connu le doux vin de la Charité. La Synagogue n’avait produit que des raisins sauvages. Le Christ est la vraie Vigne. Lui seul pouvait donner ce vin qui réjouit le cœur de l’homme (Ps. 103/104, 14-15) et nous présenter à boire de ce calice enivrant qu’avait chanté David (Ps 23, 5 « ma coupe est débordante »).

 

Marie dit au Sauveur : « Ils n’ont plus de vin ». La Mère de Dieu lui présente les besoins des hommes, puisqu’elle est devenue notre mère. Cependant, Jésus répondit avec une apparente sécheresse : « Femme, qu’importe à moi et à vous ? Mon heure n’est pas encore venue ». Dans ce miracle, Jésus allait agir non plus comme fils de Marie mais comme Fils de Dieu. 3 ans plus tard, à une heure devant venir, il lui apparaîtrait expirant sur la croix selon cette humanité reçue d’elle. Les mots « femme » et « mon heure » lient Cana à la Passion (Jn 19, 26-27 et Jn 12, 23) comme la Stabat Mater. Les 3 jours (Jn 2, 1) renvoient aussi à la Résurrection. Marie comprit l’intention divine de son Fils et nous dit ce qu’elle répète sans cesse à tous ses enfants dans ces apparitions depuis : « Faites ce qu’il vous dira ».

 

  1. Les six jarres

 

Il y avait là six grands vases de pierre vides. Pour S. Augustin, le monde était parvenu à son sixième âge, durant lesquels la terre attendait son Sauveur, qui devait l’instruire et la sauver. Jésus commanda de remplir d’eau ces vases. Mais l’eau ne convenait pas pour le festin de l’Époux. Les figures et prophéties de l’ancienne alliance étaient cette eau un peu fade. Nul homme n’avait contracté l’alliance avec le Verbe divin, jusqu’à l’ouverture du septième âge où le Christ, la vraie Vigne, se communiqua. Car le vin signifie la joie de la Terre Promise. Quand les Hébreux sans terre en propre voulurent conquérir la terre de la promesse divine, Josué y envoya des éclaireurs qui ramenèrent de la vallée d’Eshkol (= la Grappe), une grappe de raisin si grosse qu’il fallut l’accrocher à une perche tenue sur leur épaule (Nb 13, 23-24).

 

Les noces de Cana montrent la consommation des plans de la divine miséricorde sur le monde et manifestent une troisième fois la gloire de l’Emmanuel. L’étoile a conduit l’âme à la foi, l’eau sanctifiée du Jourdain lui a conféré la pureté, le festin nuptial l’unit à son Dieu. Nous avons chanté l’Époux sortant radieux au-devant de l’Épouse ; nous l’avons entendu l’appeler des sommets du Liban ; maintenant qu’il l’a éclairée et purifiée, il veut l’enivrer du vin de son amour, en passant par le ministère de la Très Sainte Vierge Marie qui nous apprend à nous laisser faire par le Christ.

 

 

  1. Lecture symbolique sur la miséricorde divine
    1. L’union de l’âme à son Dieu

 

Lorsque l’Emmanuel vint, il ne dit qu’une parole : « Puisez maintenant. » Le vin de la nouvelle Alliance, réservé pour la fin, remplit seul maintenant les vases. En prenant notre nature humaine, faible comme l’eau, il en a ménagé la transformation et l’a élevée jusqu’à lui, nous rendant participants de la nature divine (2 P 1, 4 : « les plus grandes promesses nous ont été données, afin que vous deveniez ainsi participants de la divine nature »)

 

C’est ainsi qu’agit le prêtre lorsqu’il mêle une goutte d’eau au vin du calice et qu’il dit en latin : « Dieu, qui avez admirablement fondé la dignité de la nature humaine et l’avez plus admirablement encore réformée, donnez-nous par le mystère de l’eau mêlée au vin de prendre part à la divinité de celui qui a daigné prendre notre humanité, Jésus Christ, votre Fils, notre Seigneur »[4]. Jésus nous rendit capables de contracter l’union avec lui, de former ce seul corps dont il est le chef, cette Église dont il est l’Époux, et qu’il aimait de toute éternité d’un si ardent amour, qu’il est descendu du ciel pour célébrer ces noces avec elle.

 

  1. Des vases de la colère aux vases de la miséricorde

 

Dieu a daigné montrer les richesses de sa gloire sur des « vases de miséricorde » : « Dieu, voulant manifester sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec beaucoup de longanimité des vases de colère devenus dignes de perdition, dans le dessein de manifester la richesse de sa gloire envers des vases de miséricorde qu’il a d’avance préparés pour la gloire » (Rm 9, 23).

 

L’eau changée en vin annonce le sacrifice de Jésus rendu présent à la messe. Le vin y est transsubstantié en sang du Christ qui nous sauve de nos péchés. Ce triptyque eau, vin, sang rappelle que, sans la miséricorde divine, nous aurions bu la condamnation que nous méritions au jour de la colère comme les Égyptiens dont Dieu confondit l’iniquité en transformant l’eau en sang jusque dans leurs verres : « Qu’il y ait du sang dans tout le pays d’Égypte, jusque dans les récipients de bois et de pierre » (Ex 7, 19).

 

Les urnes de Cana, figures de nos âmes, étaient insensibles, et nullement destinées à tant d’honneur. Jésus ordonna aux ministres d’y verser l’eau. Déjà, par cette eau, il les purifia. Mais il pensa n’avoir rien fait encore tant qu’il ne les aurait pas remplies jusqu’au haut de ce vin céleste et nouveau, qui ne devait se boire qu’au royaume de son Père. Ainsi la divine charité qui réside dans le sacrement d’amour, nous est-elle communiquée. Pour ne pas déroger à sa gloire, l’Emmanuel, qui veut épouser nos âmes, les élève jusqu’à lui. Il faut donc les y préparer en les rendant semblables à la vierge pure destinée à un Époux sans tache.

 

Conclusion :

 

St. Matthieu, évangéliste de l’humanité du Sauveur, reçut de l’Esprit-Saint la charge de nous annoncer le mystère de la foi par l’étoile. St. Luc, évangéliste du sacerdoce, fut choisi pour nous instruire du mystère de la purification par les eaux. Le disciple bien-aimé S. Jean nous révéla le mystère des noces divines avec cette intention : « Ce fut le premier des miracles de Jésus, et il y manifesta sa gloire ».

 

À Bethléem, l’or et l’encens des Mages prophétisèrent la divinité et la royauté cachées de l’Enfant. Sur le Jourdain, la descente de l’Esprit-Saint, la voix du Père, proclamèrent Fils de Dieu l’artisan de Nazareth. À Cana, Jésus agit lui-même en Dieu : « car, dit S. Augustin, celui qui transforma l’eau en vin dans les vases ne pouvait être que celui-là même qui, chaque année, opère un prodige semblable dans la vigne », le Créateur.

 


[1] III, 43, 3, ad 2 : « La vertu divine agissait dans le monde où c’était nécessaire pour le salut des hommes, but de l’Incarnation. Et c’est pourquoi il a fait des miracles par la vertu de Dieu de telle sorte que cela ne nuise pas à la foi en la réalité de sa chair ».

[2] Dans leur récit du baptême (Mt 3, 13-17 ; Mc 1, 9-11 ; Lc 3, 21-22), les Évangiles synoptiques sont moins diserts même si Jean le Baptiste est témoin de la théophanie (colombe de l’Esprit-Saint et voix du Père). Seul l’Évangile selon Jean précise que le Baptiste le reconnût comme l’Agneau de Dieu (Jn 1, 29).

[3] Les apôtres furent choisis à partir d’un nombre plus grand de disciples (Lc 6, 13), ce qui expliquerait pourquoi Pierre, Jacques et Jean furent appelés rapidement ou tardivement (Mc 3, 13-19 ; Mt 4, 18-22).

[4] Deus, qui humanae substantiae dignitatem mirabiliter condidisti, et mirabilius reformasti: da nobis per huius aquae et vini mysterium, eius divinitatis esse consortes, qui humanitatis nostrae fieri dignatus est particeps, Iesus Christus Filius tuus Dominus noster.