3e Épiphanie (26/01 - guérison lépreux + centurion)

Homélie du 3e dimanche après l’Épiphanie (26 janvier 2020)

 

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Deux miracles : le lépreux et le serviteur du centurion (Mt 8, 1-13)

 

Pour que l’on ne crût pas qu’il serait vantard, leSeigneur confirma son autorité par des signes ou miracles, en libérant au chapitre 8 de S. Matthieu des dangers corporels tandis qu’ils seront spirituels au chapitre 9. Ici, les dangers sont intérieurs mais après, ils seront extérieurs comme pour la tempête apaisée (v. 23). Son autorité se manifeste dans le cas du lépreux par son caractère subit tandis que c’est par son absence dans celui du serviteur du centurion.

 

 

I)              La guérison du lépreux

a.     Le miracle, presque une proclamation dogmatique !

 

Descendre de la montagne pourrait être une métaphore de la kénose (Ph 2, 7), soit l’Incarnation qui le fait quitter la sphère céleste où il habitait auparavant (Ps 67, 17). Ou bien encore évoquer l’élévation de sa doctrine (Ps 35, 7) qui lui attira des disciples.

 

Le Christ fit trois choses pour guérir. Il étend la main lorsqu’il vient au secours (Ps 143, 7 : « Des hauteurs, tends-moi la main, délivre-moi, sauve-moi du gouffre des eaux, de l'emprise d'un peuple étranger »). Parfois, il l’étendait sans toucher (Is 65, 2 : « J’ai tendu les mains, tout le jour, vers un peuple rebelle »), parfois il touchait et induisait un changement. Pourquoi Jésus toucha-t-il ce lépreux, alors que la loi l’interdisait pour éviter la contagion, comme Élisée avec Naaman (2 Sm 5, 1s) envoyé au Jourdain. Ne pouvant être infecté, Jésus pouvait toucher. Il montrait ainsi son humanité car il ne suffisait pas que le pécheur se soumît à Dieu pour ce qui est de sa divinité, mais aussi pour ce qui est de son humanité.

 

L’ordre de Jésus (mundare ; καθαρίσθητι) est non pas un infinitif mais un impératif. Ainsi, celui qui a parlé a ordonné, et cela s’est réalisé. Il a touché afin d’enseigner la puissance qui se trouve dans les sacrements, car ce n’est pas seulement le contact qui est nécessaire, mais les paroles. En effet, lorsque la parole est jointe à l’élément, le sacrement est réalisé.

 

Ce faisant, Jésus écartait trois hérésies. Toucher prouvait qu’il avait un vrai corps contre les manichéens qui croyaient que le corporel serait du démon. Exprimant sa volonté propre, il réfutait Apollinaire, évêque de Laodicée, qui prétendait que Jésus-Christ n’aurait pas d’âme humaine mais que le Verbe de Dieu animerait directement son corps (condamné en 374. Plus tard ses partisans s’associèrent aux monophysites pour qui le Christ n’aurait eu qu’une volonté divine et non humaine). Enfin, montrant par ce miracle qu’il était vrai Dieu, il réfutait Photin qui prétendait que Jésus-Christ n’aurait été qu’un simple homme, condamné en 381).

 

b.     Les suites : constatation et lecture spirituelle

 

La guérison fut donc immédiate mais Jésus instruisit aussi le lépreux miraculé (Ps 31, 8). Il fallait qu’il se tût puisque Jésus savait être calomnié par les Juifs comme avec l’aveugle né (Jn 9, 1-12) puisqu’ils jalousaient son pouvoir thaumaturgique appliqué parfois même pendant les sabbats. Il montrait aussi l’exemple puisqu’il avait enseigné qu’il fallait cacher ses bonnes œuvres dans lesquelles personne ne devait se glorifier. Mais même s’il ne se laissait pas enfermer dans les préceptes de la loi mosaïque, Jésus la respectait en commandant au lépreux purifié de suivre le rite de la purification (Lv 14) prescrivant le sacrifice de deux tourterelles. Il annonçait la liturgie baptismale puisque l’un des oiseaux été immolé au-dessus de l’eau vive et l’autre trempé dans ce sang mêlé d’hysope, plante de purification (Ps 50, 9), de cramoisi et de bois de cèdre, comme une anticipation de la croix salvatrice. Il espérait que les prêtres ne pourraient nier son miracle s’ils acceptaient l’offrande qui scellait la constatation de sa guérison. « Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi » (Jn 5, 46).

 

Faisons aussi une lecture spirituelle. Certaines maladies sont cachées au-dedans, comme la fièvre. D’autres se manifestent extérieurement comme la lèpre entendue comme un péché (une mauvaise volonté manifestée par un acte mauvais, Is 53, 4). Mais le lépreux est empressé, il vint par la foi, confessant la puissance du Christ (Si vous le voulez) et il adora par l’humilité qui sauve (Ps 33, 19). Puisque Jésus est Seigneur, il est Dieu (Ps 99, 3). À celui qui est miséricordieux, il suffit de montrer son indigence. Le lépreux s’en remet avec abandon confiant à la volonté de Jésus, l’homme-Dieu qui sait mieux que nous ce dont nous avons besoin (Ps 37, 10 : « Seigneur, tout mon désir est devant toi, et rien de ma plainte ne t'échappe »).

 

Le Christ inviterait alors à la pénitence. Il enjoint d’avoir honte de son péché car la conversion commence par ce regret, contrairement au cœur endurci qui distingue l’incontinent de l’intempérant qui cherche à entraîner les autres à sa suite : « comme Sodome, ils étalent leur péché, ils n’en cachent rien » (Is 3, 9) ; « ils prennent plaisir à faire le mal, ils se complaisent dans la pire des perversités » (Pr 2, 14). La bonne honte conduit à Dieu : « car il y a une honte qui conduit au péché, et une honte qui est gloire et grâce » (Si 4, 21). Se montrer au prêtre revient à se confesser (Jc 5, 16 : « Confessez donc vos péchés les uns aux autres »). La guérison est l’absolution (Ps 31, 5) et la pénitence valant satisfaction est l’offrande agréée.

 

 

II)           La guérison du serviteur du centurion

 

Après le lépreux vint le centurion, exprimant si bien la foi que l’humilité, que ses propos sont repris à chaque messe par le « non sum dignus » précédant la communion.

 

a.     Les circonstances

 

Capharnaüm exprime le désordre, vu les foules de malades de toute sorte accourant pour être guéries. La « Galilée des nations » (Mt 4, 15), au peuplement mêlé depuis les invasions assyriennes dans le royaume du Nord : Israël (722 av. JC) était méprisée par les Judéens (Jn 1, 46 : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? »). Kafar nahum (כפר נחום) signifie en hébreu village de compassion, consolation.

 

Ce miracle diffère du premier sur trois points. Alors que le lépreux était juif, le centurion était romain, donc un gentil, car le Christ est venu non seulement pour les Juifs mais aussi pour les Nations. Le Juif s’approcha par lui-même, mais non ce Gentil (Lc 7, 3 dit que le centurion envoya des prêtres juifs comme intermédiaire. Les suivit-il ?) car Jésus a aussi bien pitié de la foi audacieuse de certains que de l’intercession des autres. Enfin, pour S. Thomas, le lépreux symbolise l’intempérance et le paralytique l’incontinence, péchant par faiblesse ou par malice.

 

Le centurion implore pour « son enfant » (puer meus) entendu comme son serviteur au sens de « As-tu un domestique ? Qu’il soit comme un autre toi-même » (Si 33, 31), symboliquement associé à la partie inférieure de l’âme, la sensitive, empêchant l’âme de se lever (Ga 5, 17 : « car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair »). Les incontinents souffrent cruellement parce que, péchant par faiblesse, lorsqu’ils tombent, ils sont affligés.

 

Le Christ voulait se rendre auprès de ce serviteur alors qu’il refusa de se déplacer pour le fils du fonctionnaire royal (Jn 4, 46). Il ne faisaient pas acception des personnes en ne visitant que les grands (Si 4, 7 Vulg : « Gagne la sympathie de l’assemblée des pauvres »).

 

b.     Foi du centurion vs incrédulité des Juifs

 

Après sa bonté envers son serviteur, le centurion montra son humilité en confessant son indignité autant que la toute-puissance par sa comparaison avec la hiérarchie militaire. Comme Pierre l’avait fait (« Éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur », Lc 5, 8), « en se reconnaissant indigne, il s’est rendu digne » (S. Augustin). Sa foi rappelle la puissance de la parole toujours efficace de Dieu, telle qu’agissant dans les sacrements : « ni plante ni onguent ne fut leur remède, mais ta Parole, Seigneur, elle qui guérit tout » Sg 16, 12).

 

Le centurion fit une démonstration logique a minori ad majus (a fortiori). La hiérarchie a trois niveaux : les supérieurs n’ayant plus personne au-dessus, les supérieurs intermédiaires, rendant des comptes et les inférieurs sans personne en-dessous d’eux. Le centurion est dans la seconde catégorie : subordonné à un tribun, il avait sous lui des soldats. Il obéissait à ses supérieurs (He 13, 17) mais nourrissait ses inférieurs : « fourrage, bâton et fardeau, voilà pour l’âne ; pour le domestique : pain, discipline et travail » (Si 33, 25). Si moi, qui possède un pouvoir, peux faire ces choses, combien plus « le Seigneur des puissances » (Dt 10, 17) !

 

Pour S. Thomas, la soumission du corps à l’âme est immédiate « ou servile » lorsque le cerveau commande un mouvement à un organe. Mais les passions de l’âme sensitive font que l’âme ne soit pas toujours obéie depuis la chute par le fomes peccati. Là, le pouvoir de l’âme n’est pas despotique mais politique, devant parfois négocier selon Aristote : « comme les enfants de la maison qui, d’une certaine manière, mènent et sont menés » (I-II, 17, 7). « La raison, qui englobe la volonté, remarque Aristote, meut par son commandement l'irascible et le concupiscible, non ‘de façon despotique’ comme l'esclave est mû par son maître, mais ‘selon un pouvoir royal et politique’, à la manière dont les hommes libres sont conduits par leur gouvernant, tout en gardant la faculté d'agir » (I-II, 74, 2, ad 2, cf. I-II, 9, 2, ad 3).

 

Pour le centurion : « Puisque la nature t’obéit, parle à la nature et elle t’obéira ». « Va » serait le rejet des mauvaises mœurs ; « Viens » l’appel à pratiquer les bonnes mœurs et « Fais cela », l’effort pour acquérir la vertu : « Vous aviez mis les membres de votre corps au service de l’impureté et du désordre, ce qui mène au désordre ; de la même manière, mettez-les à présent au service de la justice, ce qui mène à la sainteté » (Rm 6, 19).

 

Au sens strict, le Christ ne pouvait admirer car il n’ignorait pas la cause d’un si grand effet. Mais il attesta ainsi la grandeur de cette foi, qui sans avoir vu aucun miracle, crut à cette puissance de Jésus même absent alors que Marthe estimait sa présence indispensable pour sauver Lazare : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » (Jn 11, 21). La foi en Israël semble dépassée par la foi des Gentils comme prophétisé : « L’étranger qui demeurera dans ta terre s’élèvera au-dessus de toi et te sera supérieur » (Dt 28, 43, Vulg.). Le monde entier est appelé à croire en Jésus. Les Gentils sont justifiés par la foi (et les œuvres !) (Rm 4, 12 et Gn 12) comme Abraham en la descendance duquel sont bénies toutes les nations (Gn 22, 18). Les Juifs incroyants seront damnés (dans leur intelligence refusant de croire car les ténèbres extérieures signifient être rejeté de Dieu, la lumière véritable ; les pleurs évoquent la volonté ; tandis que le corps qui ressuscitera après le jugement dernier, a les grincements de dents).