Saint-Nom (5/1/2020 - Jésus s'incarne pour nous sauver)

Homélie du Saint-Nom de Jésus (dimanche 5 janvier 2020)

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Jésus s’est incarné pour nous sauver du péché

 

 

Aussi bien pour l’Octave de Noël (1er janvier) que pour le Saint-Nom de Jésus (le dimanche suivant) est repris un très court évangile se résumant à Lc 2, 21 : « Quand fut arrivé le huitième jour, celui de la circoncision, l’enfant reçut le nom de Jésus, le nom que l’ange lui avait donné avant sa conception ». Or, ce nom est très clairement annoncé à Joseph : « tu lui donneras le nom de Jésus (c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 21).

 

Soulignons au passage que si nous appelons Jésus le Sauveur, c’est que sans lui, nous serions morts pour l’éternité. Sans l’Incarnation du Fils de Dieu, nous étions voués à l’enfer dont nous sommes sauvés par le baptême : « nous qui étions, de par nous-mêmes, voués à la colère comme tous les autres » (Eph 2, 3).

 

Mais ce but principal de l’Incarnation qu’est le salut des hommes a été contesté par tout un filon théologique, à savoir les Scotistes. Si Bx Jean Duns Scot a eu raison contre S. Thomas d’Aquin à propos de l’Immaculée Conception, il n’en a pas moins tort contre lui sur ce but de l’Incarnation. Cette dispute théologique n’est pas entre l’école dominicaine et franciscaine mais bien transversale : S. Albert le Grand, OP diverge de son disciple du même ordre, S. Thomas, lequel est rejoint par S. Bonaventure, OFM, collègue pourtant de Scot. Nous reprenons L. Ott et S. Thomas (ST III, 1, 3).

 

 

  1. La prédestination absolue

 

La controverse nait de l’affirmation des Scotistes que le but principal de l’Incarnation serait non pas la rédemption des hommes mais la gloire de Dieu : le Fils de Dieu, même sans le péché originel, se serait incarné pour couronner l’œuvre de la création, mais alors dans un corps impassible.

 

  1. Des « preuves scripturaires » peu convaincantes

 

Toute théologie pour atteindre la Vérité doit se fonder sur les deux sources de la Révélation : l’Écriture Sainte et la Tradition (patristique, scholastique, autres théologiens, conciles et autres définitions du Magistère pontifical). L’opinion scotiste cherche un appui biblique dans Col 1, 15-19[1] où la création est subordonnée au Christ, son but et sa tête. Cependant, ce passage fait totalement abstraction de l’Incarnation, si bien que le Christ est le but de la création non comme homme mais comme Dieu. Il s’agit d’une référence à sa conception divine depuis toute éternité, faisant de lui l’alpha, formant avec l’Esprit-Saint comme les deux mains du Père en tant que créateur et donc il est aussi le but de cette même création, son oméga. S’il est la tête de son corps mystique qu’est l’Église, c’est parce qu’il a voulu racheter l’humanité par l’œuvre de la Rédemption. De même, He 2, 10 allégué[2] (« pour qui sont toutes choses et par qui sont toutes choses ») se rapporte clairement au Père et pas à Jésus.

 

  1. Une réflexion spéculative pas mieux fondée

 

Les scotistes prétendent que le Christ serait venu quand bien même le premier homme n’aurait pas péché, nous léguant le péché originel, principale péché à racheter pour S. Thomas (ST III, 1 ,4). Mais rien dans l’Écriture ne permet pourtant d’affirmer que Jésus se serait de toute façon incarné en-dehors d’un ordre du salut créé par ce péché et impliquant un corps passible, et donc en l’absence de péché, qu’il se serait incarné dans un corps qui aurait été impassible comme Adam avant la chute.

 

À défaut de preuve scripturaire[3], les Scotistes entendent prouver spéculativement. Le but ne pouvant être moindre que le moyen employé pour l’atteindre, l’Incarnation qui est la plus noble de toutes les œuvres divines ne pourrait donc pas être déterminée en première ligne par le but de sauver des créatures pécheresses. Mais les thomistes répondent que la Rédemption était bien le but prochain mais non pas le dernier, ni le plus élevé, de l’Incarnation.

 

Dit autrement pour les Scotistes, il reviendrait à la toute-puissance divine d’accomplir parfaitement ses œuvres et de se manifester par un effet infini. Seule l’Incarnation manifesterait l’effet infini de la puissance divine en unissant deux êtres infiniment éloignés l’un de l’autre et ainsi par elle l’univers atteindrait sa perfection, puisque l’aboutissement de la création, qui est l’homme, s’unit à son premier principe, qui est Dieu. Donc, même si l’homme n’avait pas péché, Dieu se serait incarné. Mais en réalité, ne serait-ce qu’en créant à partir de rien (ex nihilo), Dieu manifeste déjà sa puissance infinie. En outre, il suffit à la perfection de l’univers que la créature s’oriente vers Dieu comme vers sa fin, en vertu de sa nature. Mais que la créature s’unisse à Dieu dans la personne, cela dépasse les limites de sa perfection naturelle (III, 1, 3, obj. 2 et ad 2).

 

Les Scotistes trouvent aussi inconvenant que le péché, objet de la haine divine, soit devenu l’occasion de la plus magnifique révélation de Dieu. Les thomistes y voient une preuve d’autant plus grande de l’amour et de la miséricorde de Dieu. Rien n’empêche que la nature humaine ait été élevée à un niveau supérieur après le péché car Dieu permet le mal pour en tirer un plus grand bien : « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20). Et l’on chante dans la bénédiction du cierge pascal dans l’Exsultet : « O felix culpa, quæ talem et tantum meruit habere Redemptorem » (O, heureuse faute qui nous valut un tel et si grand Rédempteur selon pascal).

 

Et si Jésus était prédestiné à s’incarner (« Il a été prédestiné Fils de Dieu avec puissance », (Rm 1, 4, Vulg)), c’est aussi en sachant qu’Adam pécherait puisque la prédestination suppose la prescience de l’avenir. C’est pourquoi, de même que Dieu prédestine un homme au salut pour exaucer la prière d’autres hommes, de même a-t-il prédestiné l’œuvre de l’Incarnation à guérir le péché des hommes.

 

 

  1. La prédestination conditionnelle

 

Pour S. Thomas, sans la chute originelle, l’Incarnation n’aurait pas eu lieu.

 

  1. Preuves scripturaires

 

Is 35, 4 fit cette prophétie : « Il (Dieu) vient lui-même et va vous sauver ». Outre son nom indiquant sa mission, l’annonce aux bergers par l’ange réitère sa fonction : « Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur » (Lc 2, 11). Siméon s’exclama : « mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples » (Lc 2, 30-31). Jésus annonça le motif de sa venue : « le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Lc 19, 10), « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 17). Cela est repris par S. Paul : « le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs » (1 Tm 1, 15).

 

Certes, il est aussi fait, incidemment, allusion à la glorification du Père par le Fils : « Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire » (Jn 17, 4) comme autre raison de l’Incarnation.

 

  1. Développement théologique

 

Le symbole de Nicée-Constantinople affirme : « pour nous les hommes et pour notre salut (propter nostram salutem), il descendit du Ciel ; par l’Esprit-Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme ».

 

S. Augustin affirma « Si l’homme ne s’était pas perdu, le Fils de l’homme ne serait pas venu… Pourquoi est-il venu dans le monde ? Pour sauver les pécheurs. Il n’existait pas d’autre raison pour qu’il vînt dans le monde » (Sermo 174, 2, 2 ; 7.8 ; in PL 38, 940). Ce à quoi la glose ajoutait : « Il n’y a pas d’autre motif à la venue du Christ Seigneur que le salut des pécheurs. Supprimez la maladie, supprimez les blessures, et il n’y a pas de motif pour recourir aux remèdes » (III, 1, 3, SC).

 

Si certains relents de mépris du corps pouvaient demeurer dans certaines justifications maladroites, S. Thomas dont l’ordre dominicain était aux avant-postes de la lutte contre le catharisme, en citant l’ancien dualiste manichéen que fut S. Augustin répliquait : « parce que l’homme, en abandonnant Dieu, s’était effondré au niveau des réalités corporelles, il convenait que Dieu, en s’incarnant, lui apporte le remède du salut par des moyens corporels. C’est pourquoi, sur la parole de Jean (1, 14) : ‘Le Verbe s’est fait chair’, S. Augustin affirme : ‘La chair t’avait aveuglé, la chair te guérit ; car le Christ est venu pour éteindre par la chair les passions de la chair’ ».

 

 

 

 


[1] « Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude ».

[2] « Celui pour qui et par qui tout existe voulait conduire une multitude de fils jusqu’à la gloire ; c’est pourquoi il convenait qu’il mène à sa perfection, par des souffrances, celui qui est à l’origine de leur salut ».

[3] ST III, 1, 3 : « puisque dans la Sainte Écriture le motif de l’Incarnation est toujours attribué au péché du premier homme, on dit avec plus de justesse que l’œuvre de l’Incarnation est ordonnée à remédier au péché, à tel point que si le péché n’avait eu lieu, il n’y aurait pas eu l’Incarnation. Cependant la puissance de Dieu ne se limite pas à cela, car il aurait pu s’incarner même en l’absence du péché ».