Janvier 2021

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Septuagésime (31/1/21 - lect. thom.) 0

Homélie de la Septuagésime (dimanche 31 janvier 2021)

 

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La parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20, 1-16)

Jésus traita de l’accès au royaume des Cieux auquel certains croyaient parvenir indûment. Or, seront repoussés soit ceux qui prétendent y entrer en raison de leur ancienneté, soit de leur origine selon la chair (à la suite de notre extrait).

  1. L’embauche des ouvriers par le maître de la vigne (v. 1-7)
    1. Un propriétaire qui embauche

Le maître de la vigne sortit pour embaucher des ouvriers à plusieurs heures du jour. L’employeur est Dieu, dont la famille est le monde entier, mais, d’une manière particulière, la créature raisonnable, l’homme (Gn 2, 15). Le Père gouverne tout avec sagesse (Sg 14, 3). Cette vigne est pour S. Grégoire la S. Église (Is 5, 7) dont il confie le soin à l’homme : « Dieu a confié à chacun son prochain » (Si 17, 12, Vulg.).

Les embauchés doivent œuvrer pour mériter. Comme des journaliers (Jb 7, 1), ils doivent travailler comme le veut le maître qui passe avant eux : « Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour ? » (Lc 17, 8). Ainsi, si nous travaillons dans la vigne de l’Église, nous devons tout rapporter à Dieu : « Tout ce que vous faites (…), faites-le pour la gloire de Dieu » (1 Co 10, 31). De même qu’il faut d’abord cultiver pour manger, nous devons d’abord préparer le salut : le nôtre et celui de nos frères, puis chercher les réalités temporelles : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33). L’ouvrier s’adonne totalement à l’œuvre du Seigneur (1 Co 15, 58, Vulg) pour ne pas se présenter devant lui les mains vides (Ex 23, 15).

    1. Les diverses heures d’embauche

Toute l’histoire de ce siècle pourrait être lue comme un seul jour. « À tes yeux, mille ans sont comme hier, c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit » (Ps 89, 4). Ces diverses heures pourraient évoquer les âges de l’histoire du Salut : d’Adam à Noé, par des messagers et des apparitions, le Seigneur avertissait d’aller dans la vigne de la justice ; de Noé jusqu’à Abraham durant laquelle le Seigneur avertissait beaucoup par des anges. La sixième heure irait d’Abraham jusqu’à David, et la neuvième, de David jusqu’au Christ. Regroupées, elles pourraient évoquer les deux peuples qui sont associés : Juifs et Gentils. Les ouvriers de la onzième heure peuvent signifier les Gentils qui ne servaient pas Dieu, mais les idoles. Mais ils étaient excusés avant le Christ car ils n’avaient pas eu les prophètes comme les Juifs : « Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ; nul autre n’a connu ses volontés » (Ps 147, 20).

Mais cela pourrait aussi se rapporter à la vie de l’homme. L’enfance rappellerait la précocité de l’appel de certains élus comme Jérémie, Daniel et Jean Baptiste. La seconde sortie évoquerait l’adolescence durant laquelle le soleil de l’intelligence commence à répandre ses rayons. De même, il commence à faire chaud sur cette place signifiant la vie présente où l’on débat, vend et achète non sans conflit car « le monde entier est au pouvoir du Mauvais » (1 Jn 5, 19). Sont désœuvrés ceux qui agissent mal ou simplement ne font pas le bien. Ainsi n’obtiennent-ils pas la fin qu’est la vie éternelle (« la paresse enseigne bien des vices », Si 33, 29). La sixième heure serait la jeunesse, perfection au zénith de la vie comme le soleil au zénith du jour. La neuvième heure signifierait la vieillesse. Les deux étant regroupée car la manière de vivre n’évolue plus.

Les premiers rappellent la spontanéité de l’enfance, peut-être plus sensible aux appels de l’Esprit tandis que les seconds, déjà plus mûrs, agissent par leur propre jugement. Mais ils firent confiance sur le montant salarial, n’ayant pas plus creusé la question de la rétribution. Les derniers seraient peut-être excusables par un côté car avant, Dieu savait qu’ils n’auraient pas été réceptifs. Mais ils subissent quand même le reproche de l’oisiveté. La onzième heure est l’époque du Christ, celle du choix (« Mes enfants, c’est la dernière heure », 1 Jn 2, 18) pour ou contre le Fils comme pour un jugement : « À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils » (He 1, 1). Aussi à la fin d’une vie, après la vieillesse vient la décrépitude et la mort. Mais, même décrépits, le Seigneur « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4) et leur laisse cette dernière chance. Ils n’avaient pas l’air d’avoir voulu faire quelque chose, peut-être parce que, selon Aristote : « il existe une différence entre les adolescents et les vieillards, car les adolescents sont entièrement tournés vers l’espoir, mais les vieillards (…) vers leurs souvenirs » (Éthique à Nicomaque). Les premiers qui se trouvaient sur la place se comportaient comme s’ils voulaient obtenir quelque chose. Les deniers, plus pour observer.

    1. Le salaire

L’embauche des premiers avait précisé le salaire journalier d’un denier (denarius < dies, diei : jour). Il s’agit de la vie éternelle durant laquelle nous lui serons semblables (1 Jn 3, 2). Portant l’effigie du roi, ici Dieu, cette pièce de monnaie montre qu’il faut ici-bas observer le décalogue pour lui ressembler (Mt 19, 17).

« Le Seigneur rendra à chacun selon sa justice et sa fidélité » (1 Sm 26, 23). Aux seconds la rétribution ne fut pas précisée comme pour les premiers : « Je vous donnerai ce qui est juste » (v. 4, cf. « chacun recevra son propre salaire suivant la peine qu’il se sera donnée », 1 Co 3, 8). Adam pécha et, en goûtant au fruit de l’arbre défendu, il connut sa rémunération. N’étant pas né avec le péché originel, ses sens étaient meilleurs et lui permirent de connaître davantage la vérité, y compris sur la fin. Pour les seconds, s’appliquerait plutôt le fait que Dieu donne toujours plus qu’on ne l’imagine : « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé » (1 Co 2, 9). De plus, parmi ces seconds, certains pourraient rattraper les premiers en travaillant avec plus d’ardeur ou un fainéant ne mériterait rien du tout. « L’ouvrage de chacun sera mis en pleine lumière » (par le feu) (1 Co 3, 13).

  1. Le versement de la rétribution (v. 8)
    1. Qui récompense et quand ?

Suivant notre double grille de lecture temporelle, le soir indique la fin d’une vie avec le jugement particulier ou la fin des temps avec le jugement général qui récapitule en quelque sorte la somme des jugements particuliers avec une dimension effectivement publique où chacun voit la rétribution de l’autre (mais à cette différence qu’il comprendra pour faire triompher la justice de Dieu !).

La Trinité entière est le maître de la vigne et le Christ, l’intendant, recevra le pouvoir de ressusciter (« Appelle les ouvriers ») et de juger : « il lui a donné pouvoir d’exercer le jugement, parce qu’il est le Fils de l’homme (…). L’heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix » (Jn 5, 27-28).

Commencer, étonnamment, par les derniers s’explique par ceux qui reçurent les sacrements, ce qui leur conféra une grâce plus grande qu’aux premiers : « Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres » (Ep 3, 5). L’Esprit Saint était donné plus abondamment (Jn 7, 39) et provoque une certaine joie de la conversion des pécheurs par la miséricorde divine (Lc 15, 10).

    1. Égale récompense ou différence ?

Sous un aspect, la récompense sera égale et, sous un autre, non. Car la béatitude peut être envisagée selon son objet, et ainsi elle est unique pour tous : on voit Dieu ou on ne le voit pas face à face. Mais selon la participation à l’objet, tous n’y participeront pas également, car tous ne verront pas aussi clairement (« Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures », Jn 14, 2). Comme si tous allaient vers l’eau et que l’un avait un contenant plus grand qu’un autre : la rivière s’offre en entier à tous, mais tous n’y puisent pas également. Ainsi, celui qui a une âme plus élargie par la charité recevra davantage.

La protestation peut étonner dans le contexte de la vie éternelle vu que murmurer, c’est déjà pécher (1 Co 10, 10) par jalousie du bien que reçoit l’autre, à la manière du fils aîné dans la parabole du Fils prodigue. Certains auront attendu leur récompense plus longtemps que d’autres. Le peuple juif murmura contre le peuple des Gentils parce que celui-ci était considéré comme son égal alors qu’eux avaient porté le poids du jour et de la chaleur. Lorsque l’espoir est longtemps différé, l’âme s’afflige, surtout que les Juifs gémissaient sous le lourd fardeau de la Loi, reconnu même par S. Pierre (Ac 15, 10).

Dans la réplique, le maître considère pourtant ceux qui le critiquent comme des amis et plus des serviteurs car il les avait appelés à lui de sa propre initiative en les choisissant (Jn 15, 15-16). Personne n’est lésé car Dieu ne peut donner plus que lui-même, le denier, la gloire éternelle. Le maître de la vigne présente sa miséricorde. « Alors ? Avons-nous une supériorité ? Pas entièrement ! » (Rm 3, 9).

Chacun est toujours libre de faire ce qu’il veut de ce qui lui appartient au contraire du débiteur ou du serviteur qui ne récompense qu’au mérite en prélevant sur le bien de son maître. Mais le maître peut donner sans raison de mérite préexistant, comme par munificence de miséricorde, et sans acception de personne. Si on s’afflige de la bonté reçue par un autre, c’est qu’on est vraiment mauvais, parce qu’envers lui, s’est manifesté sa justice tandis que c’était la miséricorde envers autrui ?

Les derniers deviendront les égaux des premiers, de sorte qu’il n’y aura pas de différence dans l’accès au Paradis (chacun a reçu un denier). Ou bien vraiment, une certaine hiérarchie dans la préséance, due à la différence dans la charité qui classe au Ciel, mettra une distinction bousculant les préjugés (l’étranger en Dt 28, 44, ou « les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu », Mt 21, 31). Voire, nous pouvons comprendre que si tous sont appelés, il n’y a que peu d’élus (Mt 7, 14) prêts à passer par la porte étroite. S’agirait-il alors du feu éternel qui serait la punition du murmure ?

3e ap Épiphanie (24/01 - 2 miracles Jésus) 0

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Miracles de Jésus et sacrements

Dimanche dernier, l’Évangile insistait sur l’harmonie profonde entre le dire et le faire dans la personne du Christ, entre ses paroles et ses actes, montrant l’unité de cette personne divine. Aujourd’hui, s’opère un tournant. Par son fameux discours sur la montagne (Mt 5-7), le Christ enseigne une nouvelle manière d’être, avec autorité là encore car il en vit. En cela, il se distingue des pharisiens et des scribes. Il montre aussi sa divinité en osant réinterpréter la Loi : « Vous avez entendu mais moi, je vous dis ». Au début de ce passage, Jésus redescend de la montagne et opère des miracles mettant en pratique son enseignement et prouvant qu’il est Dieu. Après avoir présenté chacune des deux guérisons, nous synthétiseront sur les miracles du Christ en général.

  1. La guérison du lépreux
  1. La lèpre, punition de l’orgueil dans l’Ancien Testament

La lèpre est souvent considérée comme une maladie honteuse qui défigure et rend impur. L’Ancien Testament la considère quelquefois comme une punition comme le roi Ozias, pourtant aimé de Dieu au départ, se prit d’orgueil en voulant lui-même encenser l’autel, fonction pourtant réservée aux descendants d’Aaron. Les grands prêtres le chassèrent quand ils constatèrent qu’il avait été atteint par la lèpre comme punition (2 Chron 26, 21-23). Myriam critiqua avec Aaron son frère Moïse et en fut ainsi punie (Nb 12, 10).

Mais la guérison des lépreux anticipe surtout le sacrement du baptême.

  1. Naaman guéri par l’eau purificatrice du Jourdain

La seconde guérison du jour, après le lépreux, est celle d’un paralytique pour lequel prie un centurion. Le miracle s’opère à distance, ce qui rappelle Naaman le Syrien, un lépreux (2 R 5), l’un des rares clairement mentionné par le Christ lui-même : « il y avait de nombreux lépreux en Israël au temps du roi Élisée ; pourtant aucun d’eux ne fut purifié mais bien Naaman le Syrien » (Lc 4,27). Autant dire qu’il est important.

Naaman vint de Syrie en Samarie où œuvrait le prophète Élisée. Ne sachant pas où le trouver, il s’adressa au roi de Samarie, proposant de grands biens offerts par son roi pour sa guérison. Le juif déchira ses vêtements « Suis-je un dieu qui puisse donner la mort et la vie, pour que celui-là me mande de délivrer quelqu’un de sa lèpre ? ». Dieu seul est capable de guérir de la lèpre.

Élisée fut mis au courant alors que Naaman allait repartir et intervint : « qu’il vienne à moi, il saura qu’il y a un prophète du vrai Dieu en Israël ». Naaman vint. Élisée ne le reçut pas mais envoya un serviteur, un médiateur comme le centurion pour son serviteur. Élisée ne demanda qu’une chose toute simple : se baigner sept fois dans les eaux du Jourdain, évocation d’une purification par l’eau en lien avec le baptême.

Naaman n’accepta pas de prime abord : « il se dit en lui-même furieux : ‘Sûrement il sortira et se présentera lui-même, puis il invoquera le nom du Seigneur son Dieu, il agitera la main sur l’endroit malade et délivrera la partie lépreuse’ ». Il refusait parce que les eaux des fleuves de Syrie valaient bien à ses yeux celles du Jourdain. La servante juive, prisonnière esclave qui l’avait orienté vers Élisée, rétorqua que si le prophète avait demandé des choses compliquées, Naaman les aurais faites. Pourquoi ne pas faire les choses simples demandées ?

  1. Le prototype du baptême

Lorsque le Christ guérit ce lépreux, il lui demande de ne pas publier cela mais de se présenter au prêtre, se référant au rite de la purification (Lév 14). En quoi consistait-il ? Le prêtre devait prendre deux oiseaux et en sacrifier un, au-dessus d’un pot d’argile rempli d’eau vive. Notons le lien entre le sang de la victime et l’eau. Nous fûmes lavés dans le sang du Christ par l’eau du baptême qui symbolise aussi cette mort au péché et la rédemption. Le rite prévoyait encore de tremper dans ce sang et de prendre de la cochenille, cet insecte donnant la couleur rouge sang appelé carmin, vermillon, cramoisi et de l’hysope : « purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur, lave moi, et je serai blanc plus que la neige ! » (Ps 50 (51), 9).

Le second oiseau vivant était trempé dans le sang de celui sacrifié puis était relâché. Comment ne pas penser au baptême de Jésus lorsque l’Esprit Saint descendit sous la forme d’une colombe sur sa tête ? La purification se faisait en 7 fois (le septénaire des sacrements), comme pour Naaman et aussi avec onction d’huile comme la chrismation du baptême.

  1. La guérison du paralytique lié au centurion
  1. Prototype eucharistique

Le second miracle concerne un centurion romain intercédant pour un serviteur paralytique. Le grec païs/païdion signifie tant serviteur que fils, d’où des différences de traductions. La foi du centurion impressionne beaucoup notre Seigneur. Ce païen croyant anticipe les autres païens qui se convertiront : les gentils de l’Orient et de l’Occident qui viendront s’asseoir à la table avec Abraham, Isaac et Jacob.

Ce miracle anticipe un autre sacrement : l’Eucharistie, déjà indiqué par la table. La liturgie, impressionnée par ce geste de foi nous fait répéter ces mots du centurion juste avant la communion : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit mais dites seulement une parole et je serai guéri ». La traduction moderne française en forme ordinaire ne permet plus de comprendre la référence scripturaire : « Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri ».

L’attitude du centurion illustre bien deux dons de l’Esprit Saint : la crainte et la piété.

  1. Le don de crainte

Crainte et piété sont deux des sept dons de l’Esprit Saint. La crainte est : « le don qui nous fait respecter Dieu et nous fait craindre de l’offenser dans sa divine Majesté et qui nous détourne du mal en nous portant au bien » (catéchisme de S. Pie X, n°955).

En affirmant n’être pas digne de recevoir dans sa demeure le Fils de Dieu, le centurion montre sa conscience d’être pécheur, comme saint Pierre : « Éloignez-vous de moi Seigneur car je suis un homme pécheur » (Lc 5, 8). Considérer la grandeur de Dieu fait prendre conscience de notre petitesse dérivant non seulement de notre créaturalité mais surtout de notre infidélité. L’abîme séparant la sainteté de Dieu de notre impureté devient manifeste. Ce don de la crainte de Dieu se décline de deux façons : une crainte servile et une crainte filiale (ST, II-II, 19, 2).

Dans la confession, la crainte servile ne pousse le pénitent à demander ce sacrement que par peur de l’enfer. Il n’éprouve que de l’attrition mais pas de contrition. Certes, cela suffit pour la validité du sacrement. Il est comme l’esclave : « je n’ai pas envie que mon maître me frappe, donc je reconnais ma faute ». Je ne veux pas aller en enfer, donc il faut que je me confesse. La contrition est meilleure. La crainte filiale reconnaît en Dieu aussi son Père (« Abba » (Ga 4, 6), papa). J’éprouve du remords parce que je n’ai pas été capable de répondre à l’amour que Dieu m’a porté en m’offrant son Fils sur la croix. Le regret est profond : je ne sais pas aimer Dieu comme il faut.

  1. Le don de piété

Le don de piété équilibre le don de crainte de Dieu. Il est nécessaire pour éviter qu’une trop grande crainte ne nous fasse désespérer de l’abîme nous séparant de Dieu. Cet abîme entre les deux rives de l’être est franchissable par le pont de la croix, permis par l’abaissement du Fils de Dieu devenu homme. La piété nous donne le courage d’approcher de Dieu, comme Moïse au buisson ardent (Ex 3). Dieu appelle, l’homme s’approche mais pas non plus de trop près. Ces deux dons sont complémentaires. Il faut à la fois croire que Dieu nous aime et nous jeter dans ces bras comme dans ceux d’un Père (la piété filiale), tout en gardant une distance respectueuse (la crainte) évitant le fusionnel si délétère, typique des temps modernes.

Par le don de piété, comme le fils prodigue (Lc 15, 11-32), nous ne désespérons pas de la miséricorde de Dieu. Nous osons revenir vers lui. Même en ayant mal agi, nous croyons dans la puissance de son pardon car nous faisons confiance, comme un fils envers son père. Cette confiance qu’Il insuffle comme lorsqu’il faut lâcher le vélo et ses petites roulettes à l’arrière. Peut-être allons-nous tomber, mais nous savons qu’il sera là pour nous relever.

  1. Les miracles in genere (en général)

Les miracles du Christ relèvent de différents ordres (ST III, 43-44).

  1. Les corps célestes

Certains miracles concernent les astres comme l’étoile des mages ou l’éclipse du soleil à la mort du Christ. Et plus récemment, le soleil a dansé à Fátima ou, à Međugorje, de nombreux pèlerins virent le miracle du soleil grossissant vers eux.

La puissance de Dieu se manifeste mieux en modifiant l’ordre naturel des corps célestes que des corps inférieurs comme l’homme car la médecine guérit aussi parfois les hommes alors que faire bouger les astres lui est impossible. « Dieu qui a créé et constitué tous les êtres ne fait rien de contraire à la nature, car la nature de chaque être, c’est ce qu’il crée. Ainsi, la nature des astres n’est pas détruite quand leur cours est changé par Dieu alors qu’elle serait détruite si elle était changée par toute autre cause que Dieu » (saint Augustin).

  1. Miracles envers les créatures irrationnelles terrestres

Le second type de miracle concerne les créatures irrationnelles terrestres comme le règne minéral avec le tremblement de terre et les pierres scindées en deux à la Passion du Christ. Bse Anne-Catherine Emmerich dans La douloureuse Passion de NSJC affirme que les pierres se laissent transpercer (Lc 19, 40) au contraire du cœur de l’homme refusant la contrition. Les pierres sont finalement plus perméables à la grâce.

Le figuier desséché concerne le règne végétal, tandis que le règne animal l’est avec la pêche miraculeuse ou la monnaie dans le poisson. Il fallait que tous les genres de la hiérarchie de l’être fussent affectés par les miracles, même si les principaux miracles regardent les hommes qu’il est venu sauver comme le montre l’exorcisme, miracle contre les puissances spirituelles des démons.

Conclusion

Pourquoi le Christ dit-il que nous serons capables d’accomplir de plus grands miracles que lui-même (Jn 14, 12) ? N’est-ce pas au fond porter le don de la piété filiale à l’extrême ? Lorsque le Christ prêche, lui convertit douze personnes principalement, plus les disciples, qui vont eux-mêmes convertir des nations entières. Numériquement, Jésus a condescendu à donner une plus grande capacité d’évangélisation à ses apôtres. De la même manière, Jésus touche les lépreux pour les guérir tandis que saint Pierre les guérit avec son ombre (Ac 5, 12-16). Il faut que les apôtres osent se croire capables d’opérer des miracles, en invoquant le seul nom du Christ (ST, III, 43, 4, ad 2). Nous savons ce qu’il nous reste à faire : espérer contre toute espérance (Rm 4, 18) et prendre au sérieux la prophétie du Christ.

2nd ap. l'Épiphanie (17/01 - lect. thom.) 0

Homélie du 2nd dimanche après l’Épiphanie (17 janvier 2021)

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Lecture thomiste de l’évangile des noces de Cana (Jn 2, 1-11)

  1. Une figure des noces mystiques
  1. Un avant-goût des noces éternelles

Après avoir été manifesté par le témoignage de Jean-Baptiste, Jésus voulut se manifester lui-même. L’Église en ce temps après l’Épiphanie commémore trois événements advenus à peu près au même moment de l’année : l’adoration des mages l’année même de la naissance du Seigneur, son baptême une trentaine d’années plus tard (suivi du jeûne dans le désert et de la tentation par le diable et le témoignage du Baptiste) et les noces de Cana un an après qui inaugura sa prédication publique durant deux ans et demi.

Mystiquement, les noces signifient l’union du Christ et de l’Église, ce grand mystère pour S. Paul (Éph 5, 32). Mais ces épousailles commencèrent dans le sein de la Vierge lorsque Dieu le Père unit la nature humaine à son Fils dans l’unité de la personne divine comme dans la parabole : le Royaume des cieux ressemble à un roi qui fit les noces de son fils (Mt 22, 2). On accède à cette vérité dans l’Église par la foi (Os 2, 22 Vulg) mais l’épouse ne sera introduite dans le lit nuptial de l’Époux que dans la gloire céleste : « Heureux ceux qui ont été appelés au repas des noces de l’Agneau » (Ap 19, 9), à la Résurrection évoquée par le 3e jour : « Après deux jours, il nous rendra la vie ; il nous relèvera le troisième jour : alors, nous vivrons devant sa face » (Os 6, 2), comme un aboutissement des trois âges de l’histoire du salut : après la loi naturelle et la loi écrite sous Moïse vint la loi de grâce.

Cana de Galilée signifie en hébreu « ferveur d’un passage » (transmigration). Les plus dignes de l’union au Christ sont ceux qui, brûlant du zèle d’une appartenance filiale et sans réserve, passent de l’état de péché à la grâce et de la mort à la vie éternelle de gloire (« Voici que je fais toutes choses nouvelles », Ap 21, 5).

  1. Les protagonistes du miracle

La Bienheureuse Vierge Marie est citée la première car Jésus, encore inconnu, n’avait été invité aux noces que parce qu’y on avait convié sa mère. Il montrait ainsi son humilité (« je suis doux et humble de cœur », Mt 11, 29) car celui qui n’avait pas dédaigné de prendre la condition de serviteur, ne dédaigna pas de venir aux noces de ses serviteurs. Il sanctifiait aussi ce sacrement primordial contre tout manichéisme ou puritanisme rejetant le corps. Après celle qui intercède pour nous afin que nous ayons la grâce, puis l’Époux de l’âme, venaient les disciples comme les amis de l’époux et compagnons des noces (Jn 3, 29 et 2 Co 11, 2 : « je vous ai unis au seul Époux : vous êtes la vierge pure que j’ai présentée au Christ »). Chacun des trois protagonistes joue un rôle dans le miracle : à la Mère revient le soin de solliciter le miracle, au Christ de l’accomplir, aux disciples de l’attester.

Le rôle de médiatrice de la Vierge se décompose en deux moments : elle présenta une demande pressante puis donna des instructions. Elle est pénétrée de bonté et de prompte miséricorde. La miséricorde regarde comme sienne l’indigence ou le malheur d’autrui qui afflige son propre cœur. Son attitude est d’un amour respectueux envers le Christ et nous sert de modèle. Nous devons simplement lui présenter notre indigence mais lui laisser choisir la manière dont il nous viendra en aide puisque « nous ne savons pas prier comme il faut » (Rm 8, 26). Elle intervint dès que le problème allait se poser, le vin commençant à manquer. Le moment était venu d’opérer des miracles alors que Jésus s’était comporté jusque-là comme un homme ordinaire. Mais les Juifs de la synagogue demandaient des signes (1 Co 1, 22).

Le vin symbolise trois choses. Par son âpreté, il évoque la justice. Dieu se comportera avec nous comme le bon Samaritain, versant du vin et de l’huile sur nos plaies (Lc 10, 34). À la sévérité de la justice, il mêle la douceur de la miséricorde pour nous attirer vers le repentir : « Seigneur, tu nous as fait boire un vin de larmes » (Ps 59, 5, Vulg : « potasti nos vino compunctionis »). Le vin qui réjouit le cœur de l’homme (Ps 103, 15) est la sagesse qui médite sur la société avec Dieu (« sa compagnie est sans amertume ; partager sa vie ne cause pas de peine, seulement plaisir et joie » Sg 8, 16). Enfin, le vin enivre, épanouit le cœur des vierges (Za 9, 7) comme la charité quand elle nous emplit.

Si le vin manque, c’est que la vraie justice manquait dans l’ancienne Loi, imparfaite : « si votre justice ne surpasse pas celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 5, 20). La sagesse était cachée et figurative de ce qui allait être accompli en Christ, pour que nous puissions nous corriger (1 Co 10, 11). La vraie charité envers Dieu faisait défaut aux Juifs qui n’avaient qu’un esprit de servitude les laissant craintifs alors que nous avons l’esprit d’adoption filiale qui nous fait crier « Abba, Père » (Ro 8, 15 ; 5, 5).

  1. Trois hérésies à rejeter

Les Manichéens et docétistes prétendaient que le Christ n’aurait pas eu un corps véritable mais imaginaire ou apparent. Valentin interprétait « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? » comme si Jésus n’avait rien reçu de la Vierge mais avait eu un corps céleste. Pourtant, « Dieu envoya son Fils, né d’une femme » (Ga 4, 4). Ces hérétiques ne prennent de l’évangile que l’assertion les servant et en oubliant que la Vierge y est appelée « mère de Jésus ».

Les Ébionites, inspirant les musulmans, pensaient Jésus Christ conçu normalement. Elvidius affirmait que la Vierge ne le serait plus après l’enfantement car « femme » impliquerait à leurs yeux la corruption alors qu’au jardin d’Éden était ainsi désignée Ève avant la faute (Gn 3, 12) ! Les priscillianistes avec l’heure qui n’est pas encore venue, croyait à un destin astronomique prédéterminant le Christ. Mais volonté et raison permettent à tout homme de poser des choix libres et le Christ est le créateur des astres. En réalité, c’est l’heure de la Passion du Christ qui n’était pas encore arrivée d’après les plans de la sage divine Providence.

Jésus a deux natures : la divine et l’humaine, dans l’unité d’une seule personne divine. Il faut distinguer ce qui lui convient selon la nature humaine comme la souffrance et ce qui lui convient selon la nature divine comme faire des miracles. Il répond à sa mère demandant un miracle que la nature humaine qu’il a reçue d’elle, ne lui permet pas de le faire. Mais suspendu à la croix, lorsque l’heure sera venue, il reconnaîtra ce qu’il lui doit, la passibilité. Même ainsi rebutée, la Mère de Jésus ne douta pas de la miséricorde de son Fils et donna des instructions aux serviteurs : « faites tout ce qu’il vous dira ». C’est la perfection de la justice qui obéit en toutes choses au Christ. Si les hommes se trompent souvent, Dieu ne se trompe ni ne nous trompe, au point qu’il « faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5, 29).

  1. Le miracle
  1. Les six jarres

Les 6 vases du miracle (en latin hydriae, du grec hydros, qui signifie ‘eau’) servaient aux nombreuses ablutions corporelles et à la purification des coupes et les vases (Mc 7, 3-4). Elles contenaient 2 ou 3 mesures (metretas, de metros). Mystiquement elles évoquent la Trinité qui est soit explicitée totalement (Mt 28, 19), soit s’attarde sur les seuls Père et Fils en sous-entendant seulement leur lien d’amour, l’Esprit-Saint (Jn 14, 23). Ou bien le 2 évoquerait deux conditions des hommes, Juifs et Gentils, à partir desquelles fut construite l’Église tandis que le chiffre 3 renverrait aux fils de Noé par qui fut propagé le genre humain après le déluge.

Le Christ fit remplir les jarres d’eau et n’opéra pas ce miracle à partir de rien, mais à partir d’une matière déjà existante. Si le contraire aurait été plus grand et admirable, c’est moins croyable pour la plupart des hommes. Jésus s’adaptait ainsi à leur capacité. Il réfutait à l’avance les hérétiques comme Marcion et les Manichéens qui prétendaient que le Créateur des choses visibles ne serait pas Dieu mais le diable. Il démontrait que les choses corporelles étaient bonnes et voulues par Dieu. Il signifiait enfin par là qu’il n’établissait pas une doctrine entièrement nouvelle et ne réprouvait pas l’ancienne, mais accomplissait la loi (Mt 5, 17).

  1. Les témoins du miracle : serviteurs et maître du festin

Les serviteurs qui remplirent ces vases étaient de parfaits témoins du miracle qui intervint dès que les jarres furent pleines et que Jésus leur eut ordonné d’y puiser. L’illustre convive qui présidait le festin est appelé « architriclinus », de triclinium pour une tablée avec une rangée de trois lits puisqu’on prenait ses repas allongés. S’il désigne l’ordonnateur du festin, très occupé, qui n’avait encore goûté à rien, le Seigneur voulut qu’il jugeât lui-même ce qui avait été fait et non les convives, en sorte que nul ne pût contester le miracle en disant qu’ils étaient ivres. Mystiquement, les serviteurs désignent les prédicateurs : « Vous puiserez les eaux avec joie aux sources du Sauveur » (Is 12, 3, Vulg.) qui, tels Nicodème, Gamaliel ou Paul étaient expert dans la Loi et y trouvèrent caché le sens évangélique pour le diffuser.

Les miracles du Christ étaient parfaits. Aussitôt guérie, la belle-mère de Pierre se leva pour les servir (Mc 1, 29-31 ; Mt 8, 14-15), le paralytique se releva sur le champ, prit son grabat et rentra chez lui (Jn 5, 9). Ici Jésus ne fit pas de l’eau un vin quelconque, mais le meilleur qui pût être. Rien de perfide dans l’évangile comme ceux qui veulent attirer dans l’erreur par la séduction en appâtant leurs proies par des vins capiteux : « Ne lorgne pas le vin qui rougeoie, si beaux que soient ses reflets dans la coupe, car il va droit au but : il finit par mordre comme un serpent, il pique comme une vipère (basilic) » (Prov 23, 31-32). On dit encore de quelqu’un qu’il sert d’abord le bon vin lorsque, dans les débuts de sa conversion, ayant inauguré une vie de sainteté et toute spirituelle, il retombe finalement dans une vie charnelle : « Comment pouvez-vous être aussi fous ? Après avoir commencé par l’Esprit, allez-vous, maintenant, finir par la chair ? » (Ga 3, 3). Au contraire, le Christ ne nous illusionne pas : « elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent » (Mt 7, 14). Plus l’homme progresse dans la foi au Christ, plus il acquiert de douceur et y goûte une grande suavité même si « je ne vous promets le bonheur dans ce monde mais dans l’autre » comme disait ND de Lourdes à S. Bernadette. « Il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous » (Ro 8, 18).

Des évangiles apocryphes, narrent de nombreux miracles durant l’enfance du Sauveur. Ainsi est démontrée leur fausseté puisqu’il est affirmé que ce fut son premier signe ou miracle. Les disciples furent affirmés dans leur foi même s’ils avaient commencé à croire en lui puisqu’ils l’avaient suivi. Et, s’ils s’étaient attachés à lui comme à un homme de bien, prêchant une doctrine juste et droite, ils croyaient désormais en Lui comme Dieu.

Épiphanie (10/01 - lect. thom.) 0

Homélie de l’Épiphanie (10 janvier 2020)

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Lecture thomiste de Mt 2, 1-12

  1. L’annonce de la naissance du Christ
    1. La naissance du Sauveur est située historiquement, géographiquement

Si Luc avait détaillé la naissance, Matthieu s’attarda plus sur l’adoration des mages. Jésus naquit à Bethléem, de la tribu de Juda (alors que Judée désigne toute la région des Juifs en Israël). La ville du pain convenait pour celui qui dit « Je suis le pain de vie descendu du ciel » (Jn 4, 51). Elle symbolise l’Église car à personne n’est donné le salut, si ce n’est dans la maison du Seigneur en mangeant son corps de salut : « Tu appelleras tes remparts ‘Salut’, et tes portes ‘Louange’ » (Is 60, 18). Hérode le Grand (-73, -4), était bien roi, au contraire de son fils Hérode Antipas (-21, 39), qui tua S. Jean et n’était que tétrarque.

Ainsi s’accomplissait la prophétie de Jacob : « Le sceptre royal n’échappera pas à Juda, ni le bâton de commandement, à sa descendance, jusqu’à ce que vienne celui à qui le pouvoir appartient, à qui les peuples obéiront » (Gn 49, 10). Hérode n’était pas concerné, lui, le premier étranger à régner en Judée. Il était Iduméen, soit les Édomites de Transjordanie qui avaient traversé la Mer Morte. Ensuite, une maladie plus grave requérait un médecin plus grand et meilleur. Or, Israël souffrait la plus grande affliction sous une domination étrangère, et avait besoin du plus grand consolateur qu’un simple prophète : « Quand d'innombrables soucis m'envahissent, tu me réconfortes et me consoles » (Ps 93, 19).

    1. Les témoins

Les Perses appellent ‘mages’ les philosophes et les sages qui vinrent à Jésus parce qu’ils reconnurent dans le Christ la gloire de la sagesse qu’ils possédaient. Ils étaient les prémices des nations abandonnant l’idolâtrie, comme les bergers étaient les premiers juifs à venir adorer le Seigneur qui est la pierre angulaire réunissant les deux peuples (Ep 2, 20 ; 1 P 2, 6), en accueillant ingénus et pécheurs. Les mages symbolisent tous les peuples : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore » (Is 60, 3). Ils venaient d’Orient et ne firent pas le voyage juste en quelques jours depuis la Nativité. Pour Chrysostome, l’étoile leur était apparue deux ans avant la naissance et ils s’étaient préparés. Ou bien suivaient-ils Balaam, plus proche, qui avait prophétisé : « Israël déploiera sa puissance, et de Jacob surgira un dominateur » (Nb 24, 17) ?

Pourquoi vinrent-ils à Jérusalem ? Il était logique de chercher un roi dans la cité royale. Mais il fallait aussi que fût d’abord rendu témoignage au Christ à Jérusalem suivant la prophétie : « Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur » (Is 2, 3). Ils nous figurent. Avec eux, nous nous fondons sur sa naissance (eux par observation astronomique, nous par la foi), mais nous espérons tous le voir face à face (1 Co 13, 12 ; 2 Co 5, 7). Leur foi semblait intrépide puisqu’ils demandaient à un roi où était né le vrai roi des Juifs, sans craindre celui qui ne pouvait tuer que les corps (Mt 10, 28).

    1. L’étoile ne figure pas le destin

Leur vision de l’étoile ne justifie en rien l’hérésie priscillianiste qui croyait au déterministe astrologique, ni les manichéens qui rejetèrent cet évangile qui placerait Jésus sous le coup du destin. Qu’est-ce que le destin ? Beaucoup de choses se produisent par accident, parce que rapporté à une cause inférieure. Si c’est mis en rapport avec une cause supérieure, cela n’est plus fortuit. Si un maître envoie trois personnes inconnues l’une de l’autre et qu’elles se rencontrent, cela paraît, à leurs yeux, accidentel. Mais, d’après l’intention du maître, cela n’est plus fortuit. Nier le destin ne doit pas conduire à rejeter toute providence divine comme Cicéron refusant cette mise en relation avec une autre cause supérieure ordonnatrice.

Mais le destin (fatum) bien compris révèle quelque chose de Dieu (for, faris : dire, révéler). Des astres inanimés ne peuvent suivre un plan rationnel. Rien d’inférieur dans l’ordre de la nature n’agit sur un être supérieur. Toutefois, même si les astres peuvent agir sur la sensibilité ou fonctions inférieures de l’âme régissant le corps : par ex. pour l’accouchement, le sommeil, ils peuvent avoir éventuellement aussi une certaine influence sur les facultés plus élevées de l’âme comme le caractère tout en laissant à l’homme son libre-arbitre par la volonté. Mais Dieu, acte pur, est capable de tout faire concourir au bien de ceux qui l’aiment (Rm 8, 28) par son gouvernement divin. Les tenants du destin, in fine, ne distinguent plus sens et intellect. Tout serait prédéterminé et existerait de manière nécessaire. Tout culte divin serait exclu puisque tout serait écrit, tout comme le gouvernement de la société car il n’y aurait plus lieu de délibérer. Nous attribuerions de la sorte à Dieu la malice des hommes, ce qui déshonorerait le créateur des étoiles. En réalité, toute la vie de Jésus ne dépend pas de l’étoile mais c’est le Christ qui est le destin de l’étoile, puisqu’elle suit l’enfant qui avait été engendré. Cette étoile diffère des étoiles classiques par son intermittence, parce qu’elle est visible le jour, qu’elle n’était pas au firmament puisqu’elle indiqua aux mages une maison précise.

Elle fut créée pour le service de Dieu qui est le roi des cieux, manifesté par un signe céleste : « Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l'ouvrage de ses mains » (Ps 18, 1). Aux Juifs, Dieu voulut être manifesté par des anges, desquels ils avaient reçu la loi (Ga 3, 19) tandis que les Gentils vinrent à la connaissance de Dieu par les créatures (Rm 1, 20). De même, à sa Passion, un signe céleste fut donné à ceux qui descendent aussi d’Abraham : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… Et il déclara : Telle sera ta descendance ! » (Gn 15, 5). Leur intention était d’adorer le Fils de Dieu, qu’ils trouvèrent pourtant enveloppé de viles étoffes. Si leurs yeux étaient remplis à l’extérieur de la lumière de cette étoile, un rayon divin leur faisait une révélation intérieure. On les dit rois à cause de ce passage : « Tous les rois l’adoreront, toutes les nations le serviront » (Ps 71, 11).

  1. S’enquérir du Christ (lieu et personne)
    1. Hérode fut troublé

Le roi Hérode n’était pas l’objet de la venue des mages qui en cherchaient un autre. Son ambition le poussait à préserver son règne étranger de toute concurrence mais il connaissait la prophétie : « le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et dont la royauté ne passera pas à un autre peuple » (Dn 2, 44). Bien sûr, comme son fils, il se trompait sur la nature spirituelle du royaume qui « n’est pas de ce monde » (Jn 18, 36). Mais le Diable était encore plus troublé par la crainte de la destruction totale de son règne : « Maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors » (Jn 12, 31). Si les humbles n’ont rien à perdre, les puissants peuvent perdre leur trône (cf. Lc 1, 52) et Hérode craignait que les Romains ne s’inquiétassent pour le maintien de l’ordre, eux qui devaient donner leur consentement pour être roi.

Le trouble royal rejaillit sur la ville entière de Jérusalem qui était tombée dans l’iniquité : « Les insensés ont horreur de s’écarter du mal » (Pr 13, 19). Les Juifs voulaient plaire à Hérode : « tel celui qui dirige la cité, tels les habitants » (Si 10, 2) pour qu’il ne sévît pas plus contre eux. « Le roi de la terre fut troublé par la naissance du roi du ciel, parce que l’élévation terrestre est d’autant plus abaissée que l’élévation céleste est dévoilée » (S. Grégoire). Cela devrait développer en nous une sainte crainte : « Qu’en sera-t-il du tribunal du juge, alors que le berceau d’un enfant effrayait les rois superbes ? Que les rois craignent celui qui est assis à la droite du Père, et qu’un roi impie a craint alors qu’il tétait le sein de sa mère » (S. Augustin).

    1. Hérode consulta les scribes

Hérode prit les moyens de connaître la vérité et. S’il croyait à la prophétie, il aurait dû savoir qu’on ne pouvait empêcher que le Christ règne ; pourtant, il fit tuer les enfants. S’il n’y croyait pas, pourquoi cherchait-il ? Il était curieux mais pas convaincu et pensait aveuglément pouvoir empêcher Dieu d’agir ! Il accordait foi à un grand nombre de personnes (Sg 4, 26), à l’autorité (parce que grands prêtres, Ml 2, 7) et aux gens instruits dans les saintes écritures, les scribes. Les mages l’avaient appelé roi mais recherchaient le Christ dont ils savaient des Juifs que leur roi légitime était oint.

Bethléem fut choisie pour la naissance du Sauveur afin d’éviter la gloire (Jn 8, 50), au contraire des hommes qui la recherchent dans des endroits nobles. Lui voulut mourir à Jérusalem après y avoir été honoré aux Rameaux, à l’encontre de ceux qui ne veulent pas souffrir là où ils sont honorés. Jésus se privait de la renommée d’une noble origine pour que sa doctrine ne dût rien à la puissance humaine pour s’affirmer. Il montrait aussi sa descendance davidique (Lc 2, 3). La prophétie après l’étoile fait un second témoin puisque la vérité sort de la bouche de deux ou trois témoins (Dt 19, 15) : un signe corporel pour les incroyants, une prophétie pour les croyants (1 Co 14, 22). Hérode voulait aussi vérifier si les Juifs se réjouiraient de cette naissance du Messie. Ils avaient modifié Mi 5, 1 où ne se trouve pas : « Tu n’es pas la moindre » car Hérode étant étranger, n’aurait pas compris. Le chef oint (Dn 9, 25) conduira le peuple d’Israël charnellement et spirituellement. « Berger d'Israël, écoute, toi qui conduis Joseph, ton troupeau : resplendis au-dessus des Kéroubim » (Ps 79, 2) se réfère manifestement à Dieu et non à Zorobabel, né à Babylone.

Si les Juifs connaissaient l’endroit, ils ignoraient le moment, ce qui leur valut la réprimande du Seigneur : « parce que tu n’as pas reconnu le moment où Dieu te visitait » (Lc 19, 44) ; « le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne, la crèche de son maître. Israël ne le connaît pas, mon peuple ne comprend pas » (Is 1, 3). En les envoyant en éclaireurs, Hérode a déjà une intention maligne mais vaine (cf. « Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas », Jn 7, 34) en rusant (Jr 9, 8) sur son désir de rendre hommage à Dieu. Mais un acte manqué trahit le fond de sa pensée puisque « ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur » (Mt 12, 34). Si les mages avaient parlé d’un roi, lui n’évoqua qu’un enfant.

  1. La rencontre
    1. Conduits par l’étoile, joyeux

L’étoile reprit son mouvement en conduisant directement les mages au Christ. Elle qui avait disparu à l’arrivée à Jérusalem, reparut lorsqu’ils s’éloignèrent d’Hérode en raison de la honte des Juifs. Eux, instruits par la loi, auraient dû rechercher le Christ mais le méprisaient alors que les Gentils qui l’ignoraient se mirent à sa suite : « une nation qui ne te connaît pas accourra vers toi, à cause du Seigneur ton Dieu, à cause du Saint d’Israël, car il fait ta splendeur » (Is 55, 5). Maintenant, les mages savaient qu’en plus de l’étoile, la Loi leur avait été utile : « Revenez à l’enseignement et au témoignage » (Is 8, 20). Dieu voulait aussi nous enseigner à nous confier avant tout en lui et non dans les hommes seulement (Is 31, 1). Nous, croyants, ne devons pas rechercher sans cesse des signes mais nous contenter de l’enseignements des prophètes qui annonce tout comme une sûre boussole.

    1. Ils adorèrent le Fils de Dieu en se prosternant

L’étoile signifie le Christ, appelé aussi étoile du matin ou Stella Matutina (Ap 22, 16) et par extension, sa grâce que nous perdons en nous approchant d’Hérode, figure du Diable (« Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière », Ep 5, 8), que nous retrouvons en nous mettant en chemin à la suite du Christ comme les Hébreux qui suivaient la nuée de feu (Ex 13, 21) en sortant d’Égypte.

Cette fois-ci, Jésus fut appelé « enfant » pour qu’on sût que c’était de lui dont Isaïe disait : « Un enfant nous est né » (Is 9, 6). Leur joie est véritable car d’espérance elle devient possession de la vision de Dieu, anticipation de la béatitude du Ciel : « ayez la joie de l’espérance » (Rm 12, 12). Si l’allégresse humaine n’est pas une joie parfaite mais est toujours teintée de tristesse : « Même dans le rire, un cœur peut s’attrister, et au terme, la joie se changer en affliction ! » (Pr 14, 13), la joie véritable et parfaite vient de Dieu : « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu » (Is 61, 10). Elle est grande comme le mystère de sa miséricorde démontrée par l’Incarnation du Fils : « Jubilez, criez de joie, habitants de Sion, car il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël ! » (Is 12, 6).

L’enfant ne différait en rien des autres, ne parlant pas, paraissant faible, etc… De même, la mère était comme l’épouse d’un charpentier. S’ils avaient cherché un roi terrestre, les mages auraient été scandalisés. Mais en voyant des réalités humbles et en contemplant les réalités les plus élevées, ils étaient incités à l’admiration et adorèrent en se prosternant : « Des peuplades s'inclineront devant lui » (Ps 71, 9). L’absence de la mention de Joseph s’explique peut-être par le désir d’insister sur la filiation divine plutôt que l’adoption humaine.

Le nombre des mages est déduit du nombre des cadeaux qui exprimaient leur respect et accomplissaient l’Écriture : « les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande » (Ps 71, 10) et « tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur » (Is 60, 6). Ils expriment bien sûr mystiquement outre la Trinité, les qualités du Christ : il est roi (Jr 23, 5) et reçut donc l’or ; il est prêtre et ils lui offrirent l’encens en sacrifice ; il allait partager la condition mortelle de l’homme et il reçut la myrrhe de l’embaumement qui n’advint que très sommairement. D’autres interprètent comme ce que notre action peut apporter à Dieu : par l’or serait signifiée la sagesse (Pr 2, 4), qui commence avec la crainte de Dieu ; par l’encens, la prière dévote : « Que ma prière devant toi s'élève comme un encens » (Ps 140, 2) ; par la myrrhe, la mortification de la chair (Col 3, 5).

Finalement les mages, une fois remplie leur mission, repartirent en obéissant au songe de Dieu pour retourner dans leur pays par une autre route. Inspirés par la grâce de l’Esprit-Saint, ils discernèrent devoir désobéir à l’ordre inique du tyran hypocrite (Mt 23, 3). Symboliquement, ce pays de Dieu est le Paradis, patrie céleste à laquelle mène la vie droite qui s’éloigne du péché : « Ne dévie ni à droite ni à gauche » (Pr 4, 27). Pour Chrysostome, les mages menèrent une vie sainte et devinrent les collaborateurs de l’apôtre saint Thomas.

Saint-Nom (3/01 - le nom qui sauve) 0

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Le seul Nom qui sauve

Les lecteurs du roman Harry Potter se souviennent que son implacable ennemi, Lord Voldemort, est tellement redouté dans le monde des sorciers qu’ils n’osent le nommer et recourent à la longue périphrase : « Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom ». En effet, classiquement, dans la magie, le nom est déjà comme un appel de l’être à surgir. Mais quittons ce sombre domaine de la sorcellerie pour voir ce qu’il en est dans le domaine divin : tout d’abord du nom de Dieu, puis du nom de Jésus, enfin de la dévotion envers lui.

  1. Le nom de Dieu

Les Juifs respectent tant la transcendance de Dieu qu’ils ne prononcent jamais son nom. Ils lui substituent « Adonaï », « mon Seigneur », lui-même remplacé par « HaShem », « Le Nom », dans la vie de tous les jours. Les Juifs inclinent la tête à chaque fois qu’il est prononcé, d’où cette sorte de balancement au Mur des Lamentations, lorsqu’ils y récitent les psaumes où revient souvent le nom divin. Le prêtre catholique doit, lui aussi, incliner le chef à l’évocation du nom de Jésus, de la Très Sainte Vierge Marie, du saint du jour ou du pape, qui est le doux Christ sur la Terre pour S. Catherine de Sienne.

Le nom de Dieu dans la Bible, le tétragramme YHWH, comprend 4 consonnes ou semi-consonnes. Comme l’hébreu n’écrit normalement pas les voyelles, ces quatre lettres furent ensuite vocalisées, soit en Jéhovah (en intercalant semble-t-il les voyelles d’Adonaï ou du nom de Jésus en hébreu : YeHoshUaH) ou plus communément ensuite YaHWeH = Yahvé. Mais depuis 2001-2008, plusieurs rappels à l’ordre du Saint-Père incitent à remplacer dans la liturgie le nom de Dieu par « le Seigneur » (Dominus), comme le font les Hébreux.

En tout cas, le nom du Père fut révélé à Moïse durant l’épisode du buisson ardent (« Je suis celui qui suis [ego sum qui sum] », Ex 3, 14). On voit que Dieu est l’Être par excellence, dans sa simplicité. Il dit et la chose est, sans distinction entre l’être, le dire et le faire comme pour nous. Bien que le français courant dise souvent : « je crois que Dieu existe », en fait, en philosophie, seul l’homme existe car Dieu, lui, est. La distinction repose sur la permanence : il est Acte Pur, donc sans changement, pleinement lui-même et éternellement alors que nous, créatures, sommes soumis au processus de perfectionnement, ce que les classiques appellent puissance et acte. L’enfant est en puissance un homme, l’homme est en puissance un saint, mais parfois en acte un mécréant ou un vicieux !

Mais plutôt que de parler du nom de Dieu en général, souvent approprié au Père, évoquons celui du Fils, Jésus Christ.

  1. Le Nom de Jésus face aux dérives contemporaines

Le nom de Jésus ne vient pas des hommes, comme celui qu’Adam donne aux animaux qui lui sont présentés (« Le Seigneur Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné », Gn 2, 19). Cela signifierait une forme d’emprise de l’homme sur Dieu. Or Dieu se reçoit car il se donne lui-même, mais ne peut être pris par l’homme (d’où l’horreur de la communion dans la main).

Le nom de Jésus vient de Dieu lui-même, à travers son ange (Lc 1, 31 : « Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus » ; Lc 2, 21 : « il fut appelé du nom de Jésus, nom indiqué par l’ange avant sa conception »). Or, ce nom est celui qui désigne son être profond, à savoir celui de Sauveur.

C’est exactement ce que rappelle saint Pierre dans les Actes : « il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4,12). D’ailleurs, ce nom opère des miracles puisqu’il guérit ainsi le boiteux de la Belle Porte : « Mais Pierre dit : ‘De l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazôréen, marche !’ » (Ac 3, 6). Ensuite, les apôtres furent justement persécutés pour cette raison : « Pour eux, ils s’en allèrent du Sanhédrin, tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom » (Ac 5, 41). D’ailleurs, c’est de ce nom ou plutôt titre, ou état, de « Christ » (l’oint en grec correspondant à l’hébreu Messiah, le Messie) que le nom de Chrétien provient. « C’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent le nom de ‘chrétiens’ » (Ac 11, 26).

Ce nom fut souvent attaqué. La déclaration de la congrégation pour la doctrine de la Foi, Dominus Jesus, du cardinal Ratzinger mais approuvée par Jean-Paul II en 2000, insiste sur l’unicité et l’universalité salvifique de l’Église alors qu’aujourd’hui nombreux sont ceux qui font accroire qu’on pourrait être sauvé même sans croire au Christ Jésus, tombant dans le relativisme contrairement à la Sainte Écriture : « il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés ».

La modernité est sous l’influence du nominalisme qui a drainé un filon de pensée si long (de Guillaume d’Ockham à Georges Berkeley, David Hume et John Stuart Mill). Pour cette hérésie, l’homme ne pourrait connaître les universaux, mais uniquement penser à partir du singulier. Au fond, les choses n’auraient pas de réalité en elles-mêmes. On ne pourrait parler de leur essence ni encore moins la connaître. Les hommes, pour faciliter la communication, se mettraient simplement d’accord, par convention, sur un nom (en latin nomen/nominis > nominalisme) pour désigner la chose. Mais cette convention pourrait changer puisqu’il n’y a pas de réalité en soi, comme le montre Ceci n’est pas une pipe de René Magritte. Aussi est proclamé le primat de la volonté sur la raison, ce qui amorce l’enfermement solipsistique ou l’incommunicabilité de l’individu replié sur lui-même. Comme si l’on voulait mettre aux voix et attendre ce que dirait la majorité.

On comprend ainsi qu’on entende dire : « je dénie à ma réalité corporelle la moindre valeur en soi. J’ai un corps d’homme mais je suis une femme ». Et nous voilà passé à l’idéologie du genre et du transsexualisme. Les mots sont toujours attaqués en premier avant la réalité même : on ne parle plus d’avortement mais d’IVG, ou bien encore le mariage n’a plus de sens. Henrich Heine dans Almansor écrivit : « Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes ». Les livres contiennent des mots et parmi eux des substantifs ou noms communs. Mais aujourd’hui le politiquement correct empêche d’appeler publiquement un « chat un chat et Rollet un fripon » dirait le damné Voltaire. Le politiquement correct est déjà une forme d’autodafé de la pensée réellement libre de décrire et d’adhérer à la vérité. Il convient donc de résister à cette emprise idéologique par la culture. Raison pour laquelle Jean-Paul II, non sans raison, estimait que pour lutter contre les nazis, il fallait plus que les mitraillettes, prendre l’arme des mots avec le théâtre rhapsodique clandestin. Il fit de même contre le communisme qui excellait à manier la dialectique et finalement la pensée pontificale se résumait à : « N’ayez pas peur ! » car la peur laisse entrer dans nos têtes ces totalitaristes qui prétendent régenter nos vies autrement que par l’évangile, que ce soit par idolâtrie de la race, de la classe sociale ou actuellement de la santé.

  1. La dévotion au saint Nom de Jésus

Le Nom de Jésus opère des miracles et fait fuir le démon. Il rassemble les Chrétiens (« Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux » Mt 18, 20). Ils ont été baptisés en son Nom (« Pierre leur répondit : ‘Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du saint Esprit’ », Ac 2, 38). Aussi l’Église conclut-elle toujours ses prières par ce même Nom : « Par Jésus Christ, Votre Fils, Notre Seigneur et Notre Dieu, qui règne avec Vous et le Saint-Esprit, maintenant et pour les siècles des siècles, Amen ». En effet, « tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne » (Jn 15, 16).

http://www.introibo.fr/IMG/jpg/0520bernardin3.jpgChez les Orthodoxes, s’est répandue l’idée qu’il fallait répéter ce Saint-Nom comme on respire, s’inspirant sans doute de : « tout ce que vous pouvez dire ou faire, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâce par lui à Dieu le Père » (Col 2, 17). Ainsi naquit la prière du pèlerin russe répétée sans cesse : « Seigneur, Jésus Christ, Fils de Dieu sauveur, ayez pitié de moi, pécheur ».

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d7/Coat_of_arms_of_Franciscus.svg/200px-Coat_of_arms_of_Franciscus.svg.pngEn Occident, cette dévotion fut surtout mise en forme et promue par le Franciscain saint Bernardin de Sienne (1380-1444). Il utilisait beaucoup dans sa prédication le monogramme IHS peint sur un tableau de bois en lettres gothiques au cœur d’un soleil. IHS dérive en fait du grec IHΣ (pour les trois premières lettres majuscules de Ιησους = Jésus). Puis à cause de la similitude entre l’éta grec et le H latin, on est passé au IESUS, HOMINUM SALVATOR (« Jésus, Sauveur des hommes »). Saint Ignace de Loyola le répandit au-delà des frontières de l’Italie. En route vers Rome, en novembre 1537, il eut à La Storta une vision où le Père céleste le plaçait près de son Fils, Jésus-Christ. C’est de ce jour-là qu’il fut déterminé à appeler le groupe de compagnons qu’il avait formé : Societas Iesu (Compagnie de Jésus). Il adopta le christogramme IHS entouré d’une croix et des trois clous de la crucifixion qui symbolisent les 3 vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. Il fut repris sur les armes du pape François. Mais sa plus belle illustration demeure la fresque Le Triomphe du nom de Jésus du plafond de la nef de l’église du Gesù, église-mère des Jésuites. Cette œuvre du Baciccio illustre cette citation : « Au nom de Jésus, tout genou fléchit au ciel, sur la terre et aux Enfers » (Ph 2, 10).