2nd ap. l'Épiphanie (17/01 - lect. thom.)

Homélie du 2nd dimanche après l’Épiphanie (17 janvier 2021)

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Lecture thomiste de l’évangile des noces de Cana (Jn 2, 1-11)

  1. Une figure des noces mystiques
  1. Un avant-goût des noces éternelles

Après avoir été manifesté par le témoignage de Jean-Baptiste, Jésus voulut se manifester lui-même. L’Église en ce temps après l’Épiphanie commémore trois événements advenus à peu près au même moment de l’année : l’adoration des mages l’année même de la naissance du Seigneur, son baptême une trentaine d’années plus tard (suivi du jeûne dans le désert et de la tentation par le diable et le témoignage du Baptiste) et les noces de Cana un an après qui inaugura sa prédication publique durant deux ans et demi.

Mystiquement, les noces signifient l’union du Christ et de l’Église, ce grand mystère pour S. Paul (Éph 5, 32). Mais ces épousailles commencèrent dans le sein de la Vierge lorsque Dieu le Père unit la nature humaine à son Fils dans l’unité de la personne divine comme dans la parabole : le Royaume des cieux ressemble à un roi qui fit les noces de son fils (Mt 22, 2). On accède à cette vérité dans l’Église par la foi (Os 2, 22 Vulg) mais l’épouse ne sera introduite dans le lit nuptial de l’Époux que dans la gloire céleste : « Heureux ceux qui ont été appelés au repas des noces de l’Agneau » (Ap 19, 9), à la Résurrection évoquée par le 3e jour : « Après deux jours, il nous rendra la vie ; il nous relèvera le troisième jour : alors, nous vivrons devant sa face » (Os 6, 2), comme un aboutissement des trois âges de l’histoire du salut : après la loi naturelle et la loi écrite sous Moïse vint la loi de grâce.

Cana de Galilée signifie en hébreu « ferveur d’un passage » (transmigration). Les plus dignes de l’union au Christ sont ceux qui, brûlant du zèle d’une appartenance filiale et sans réserve, passent de l’état de péché à la grâce et de la mort à la vie éternelle de gloire (« Voici que je fais toutes choses nouvelles », Ap 21, 5).

  1. Les protagonistes du miracle

La Bienheureuse Vierge Marie est citée la première car Jésus, encore inconnu, n’avait été invité aux noces que parce qu’y on avait convié sa mère. Il montrait ainsi son humilité (« je suis doux et humble de cœur », Mt 11, 29) car celui qui n’avait pas dédaigné de prendre la condition de serviteur, ne dédaigna pas de venir aux noces de ses serviteurs. Il sanctifiait aussi ce sacrement primordial contre tout manichéisme ou puritanisme rejetant le corps. Après celle qui intercède pour nous afin que nous ayons la grâce, puis l’Époux de l’âme, venaient les disciples comme les amis de l’époux et compagnons des noces (Jn 3, 29 et 2 Co 11, 2 : « je vous ai unis au seul Époux : vous êtes la vierge pure que j’ai présentée au Christ »). Chacun des trois protagonistes joue un rôle dans le miracle : à la Mère revient le soin de solliciter le miracle, au Christ de l’accomplir, aux disciples de l’attester.

Le rôle de médiatrice de la Vierge se décompose en deux moments : elle présenta une demande pressante puis donna des instructions. Elle est pénétrée de bonté et de prompte miséricorde. La miséricorde regarde comme sienne l’indigence ou le malheur d’autrui qui afflige son propre cœur. Son attitude est d’un amour respectueux envers le Christ et nous sert de modèle. Nous devons simplement lui présenter notre indigence mais lui laisser choisir la manière dont il nous viendra en aide puisque « nous ne savons pas prier comme il faut » (Rm 8, 26). Elle intervint dès que le problème allait se poser, le vin commençant à manquer. Le moment était venu d’opérer des miracles alors que Jésus s’était comporté jusque-là comme un homme ordinaire. Mais les Juifs de la synagogue demandaient des signes (1 Co 1, 22).

Le vin symbolise trois choses. Par son âpreté, il évoque la justice. Dieu se comportera avec nous comme le bon Samaritain, versant du vin et de l’huile sur nos plaies (Lc 10, 34). À la sévérité de la justice, il mêle la douceur de la miséricorde pour nous attirer vers le repentir : « Seigneur, tu nous as fait boire un vin de larmes » (Ps 59, 5, Vulg : « potasti nos vino compunctionis »). Le vin qui réjouit le cœur de l’homme (Ps 103, 15) est la sagesse qui médite sur la société avec Dieu (« sa compagnie est sans amertume ; partager sa vie ne cause pas de peine, seulement plaisir et joie » Sg 8, 16). Enfin, le vin enivre, épanouit le cœur des vierges (Za 9, 7) comme la charité quand elle nous emplit.

Si le vin manque, c’est que la vraie justice manquait dans l’ancienne Loi, imparfaite : « si votre justice ne surpasse pas celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 5, 20). La sagesse était cachée et figurative de ce qui allait être accompli en Christ, pour que nous puissions nous corriger (1 Co 10, 11). La vraie charité envers Dieu faisait défaut aux Juifs qui n’avaient qu’un esprit de servitude les laissant craintifs alors que nous avons l’esprit d’adoption filiale qui nous fait crier « Abba, Père » (Ro 8, 15 ; 5, 5).

  1. Trois hérésies à rejeter

Les Manichéens et docétistes prétendaient que le Christ n’aurait pas eu un corps véritable mais imaginaire ou apparent. Valentin interprétait « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? » comme si Jésus n’avait rien reçu de la Vierge mais avait eu un corps céleste. Pourtant, « Dieu envoya son Fils, né d’une femme » (Ga 4, 4). Ces hérétiques ne prennent de l’évangile que l’assertion les servant et en oubliant que la Vierge y est appelée « mère de Jésus ».

Les Ébionites, inspirant les musulmans, pensaient Jésus Christ conçu normalement. Elvidius affirmait que la Vierge ne le serait plus après l’enfantement car « femme » impliquerait à leurs yeux la corruption alors qu’au jardin d’Éden était ainsi désignée Ève avant la faute (Gn 3, 12) ! Les priscillianistes avec l’heure qui n’est pas encore venue, croyait à un destin astronomique prédéterminant le Christ. Mais volonté et raison permettent à tout homme de poser des choix libres et le Christ est le créateur des astres. En réalité, c’est l’heure de la Passion du Christ qui n’était pas encore arrivée d’après les plans de la sage divine Providence.

Jésus a deux natures : la divine et l’humaine, dans l’unité d’une seule personne divine. Il faut distinguer ce qui lui convient selon la nature humaine comme la souffrance et ce qui lui convient selon la nature divine comme faire des miracles. Il répond à sa mère demandant un miracle que la nature humaine qu’il a reçue d’elle, ne lui permet pas de le faire. Mais suspendu à la croix, lorsque l’heure sera venue, il reconnaîtra ce qu’il lui doit, la passibilité. Même ainsi rebutée, la Mère de Jésus ne douta pas de la miséricorde de son Fils et donna des instructions aux serviteurs : « faites tout ce qu’il vous dira ». C’est la perfection de la justice qui obéit en toutes choses au Christ. Si les hommes se trompent souvent, Dieu ne se trompe ni ne nous trompe, au point qu’il « faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5, 29).

  1. Le miracle
  1. Les six jarres

Les 6 vases du miracle (en latin hydriae, du grec hydros, qui signifie ‘eau’) servaient aux nombreuses ablutions corporelles et à la purification des coupes et les vases (Mc 7, 3-4). Elles contenaient 2 ou 3 mesures (metretas, de metros). Mystiquement elles évoquent la Trinité qui est soit explicitée totalement (Mt 28, 19), soit s’attarde sur les seuls Père et Fils en sous-entendant seulement leur lien d’amour, l’Esprit-Saint (Jn 14, 23). Ou bien le 2 évoquerait deux conditions des hommes, Juifs et Gentils, à partir desquelles fut construite l’Église tandis que le chiffre 3 renverrait aux fils de Noé par qui fut propagé le genre humain après le déluge.

Le Christ fit remplir les jarres d’eau et n’opéra pas ce miracle à partir de rien, mais à partir d’une matière déjà existante. Si le contraire aurait été plus grand et admirable, c’est moins croyable pour la plupart des hommes. Jésus s’adaptait ainsi à leur capacité. Il réfutait à l’avance les hérétiques comme Marcion et les Manichéens qui prétendaient que le Créateur des choses visibles ne serait pas Dieu mais le diable. Il démontrait que les choses corporelles étaient bonnes et voulues par Dieu. Il signifiait enfin par là qu’il n’établissait pas une doctrine entièrement nouvelle et ne réprouvait pas l’ancienne, mais accomplissait la loi (Mt 5, 17).

  1. Les témoins du miracle : serviteurs et maître du festin

Les serviteurs qui remplirent ces vases étaient de parfaits témoins du miracle qui intervint dès que les jarres furent pleines et que Jésus leur eut ordonné d’y puiser. L’illustre convive qui présidait le festin est appelé « architriclinus », de triclinium pour une tablée avec une rangée de trois lits puisqu’on prenait ses repas allongés. S’il désigne l’ordonnateur du festin, très occupé, qui n’avait encore goûté à rien, le Seigneur voulut qu’il jugeât lui-même ce qui avait été fait et non les convives, en sorte que nul ne pût contester le miracle en disant qu’ils étaient ivres. Mystiquement, les serviteurs désignent les prédicateurs : « Vous puiserez les eaux avec joie aux sources du Sauveur » (Is 12, 3, Vulg.) qui, tels Nicodème, Gamaliel ou Paul étaient expert dans la Loi et y trouvèrent caché le sens évangélique pour le diffuser.

Les miracles du Christ étaient parfaits. Aussitôt guérie, la belle-mère de Pierre se leva pour les servir (Mc 1, 29-31 ; Mt 8, 14-15), le paralytique se releva sur le champ, prit son grabat et rentra chez lui (Jn 5, 9). Ici Jésus ne fit pas de l’eau un vin quelconque, mais le meilleur qui pût être. Rien de perfide dans l’évangile comme ceux qui veulent attirer dans l’erreur par la séduction en appâtant leurs proies par des vins capiteux : « Ne lorgne pas le vin qui rougeoie, si beaux que soient ses reflets dans la coupe, car il va droit au but : il finit par mordre comme un serpent, il pique comme une vipère (basilic) » (Prov 23, 31-32). On dit encore de quelqu’un qu’il sert d’abord le bon vin lorsque, dans les débuts de sa conversion, ayant inauguré une vie de sainteté et toute spirituelle, il retombe finalement dans une vie charnelle : « Comment pouvez-vous être aussi fous ? Après avoir commencé par l’Esprit, allez-vous, maintenant, finir par la chair ? » (Ga 3, 3). Au contraire, le Christ ne nous illusionne pas : « elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent » (Mt 7, 14). Plus l’homme progresse dans la foi au Christ, plus il acquiert de douceur et y goûte une grande suavité même si « je ne vous promets le bonheur dans ce monde mais dans l’autre » comme disait ND de Lourdes à S. Bernadette. « Il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous » (Ro 8, 18).

Des évangiles apocryphes, narrent de nombreux miracles durant l’enfance du Sauveur. Ainsi est démontrée leur fausseté puisqu’il est affirmé que ce fut son premier signe ou miracle. Les disciples furent affirmés dans leur foi même s’ils avaient commencé à croire en lui puisqu’ils l’avaient suivi. Et, s’ils s’étaient attachés à lui comme à un homme de bien, prêchant une doctrine juste et droite, ils croyaient désormais en Lui comme Dieu.