Épiphanie (10/01 - lect. thom.)

Homélie de l’Épiphanie (10 janvier 2020)

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Lecture thomiste de Mt 2, 1-12

  1. L’annonce de la naissance du Christ
    1. La naissance du Sauveur est située historiquement, géographiquement

Si Luc avait détaillé la naissance, Matthieu s’attarda plus sur l’adoration des mages. Jésus naquit à Bethléem, de la tribu de Juda (alors que Judée désigne toute la région des Juifs en Israël). La ville du pain convenait pour celui qui dit « Je suis le pain de vie descendu du ciel » (Jn 4, 51). Elle symbolise l’Église car à personne n’est donné le salut, si ce n’est dans la maison du Seigneur en mangeant son corps de salut : « Tu appelleras tes remparts ‘Salut’, et tes portes ‘Louange’ » (Is 60, 18). Hérode le Grand (-73, -4), était bien roi, au contraire de son fils Hérode Antipas (-21, 39), qui tua S. Jean et n’était que tétrarque.

Ainsi s’accomplissait la prophétie de Jacob : « Le sceptre royal n’échappera pas à Juda, ni le bâton de commandement, à sa descendance, jusqu’à ce que vienne celui à qui le pouvoir appartient, à qui les peuples obéiront » (Gn 49, 10). Hérode n’était pas concerné, lui, le premier étranger à régner en Judée. Il était Iduméen, soit les Édomites de Transjordanie qui avaient traversé la Mer Morte. Ensuite, une maladie plus grave requérait un médecin plus grand et meilleur. Or, Israël souffrait la plus grande affliction sous une domination étrangère, et avait besoin du plus grand consolateur qu’un simple prophète : « Quand d'innombrables soucis m'envahissent, tu me réconfortes et me consoles » (Ps 93, 19).

    1. Les témoins

Les Perses appellent ‘mages’ les philosophes et les sages qui vinrent à Jésus parce qu’ils reconnurent dans le Christ la gloire de la sagesse qu’ils possédaient. Ils étaient les prémices des nations abandonnant l’idolâtrie, comme les bergers étaient les premiers juifs à venir adorer le Seigneur qui est la pierre angulaire réunissant les deux peuples (Ep 2, 20 ; 1 P 2, 6), en accueillant ingénus et pécheurs. Les mages symbolisent tous les peuples : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore » (Is 60, 3). Ils venaient d’Orient et ne firent pas le voyage juste en quelques jours depuis la Nativité. Pour Chrysostome, l’étoile leur était apparue deux ans avant la naissance et ils s’étaient préparés. Ou bien suivaient-ils Balaam, plus proche, qui avait prophétisé : « Israël déploiera sa puissance, et de Jacob surgira un dominateur » (Nb 24, 17) ?

Pourquoi vinrent-ils à Jérusalem ? Il était logique de chercher un roi dans la cité royale. Mais il fallait aussi que fût d’abord rendu témoignage au Christ à Jérusalem suivant la prophétie : « Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur » (Is 2, 3). Ils nous figurent. Avec eux, nous nous fondons sur sa naissance (eux par observation astronomique, nous par la foi), mais nous espérons tous le voir face à face (1 Co 13, 12 ; 2 Co 5, 7). Leur foi semblait intrépide puisqu’ils demandaient à un roi où était né le vrai roi des Juifs, sans craindre celui qui ne pouvait tuer que les corps (Mt 10, 28).

    1. L’étoile ne figure pas le destin

Leur vision de l’étoile ne justifie en rien l’hérésie priscillianiste qui croyait au déterministe astrologique, ni les manichéens qui rejetèrent cet évangile qui placerait Jésus sous le coup du destin. Qu’est-ce que le destin ? Beaucoup de choses se produisent par accident, parce que rapporté à une cause inférieure. Si c’est mis en rapport avec une cause supérieure, cela n’est plus fortuit. Si un maître envoie trois personnes inconnues l’une de l’autre et qu’elles se rencontrent, cela paraît, à leurs yeux, accidentel. Mais, d’après l’intention du maître, cela n’est plus fortuit. Nier le destin ne doit pas conduire à rejeter toute providence divine comme Cicéron refusant cette mise en relation avec une autre cause supérieure ordonnatrice.

Mais le destin (fatum) bien compris révèle quelque chose de Dieu (for, faris : dire, révéler). Des astres inanimés ne peuvent suivre un plan rationnel. Rien d’inférieur dans l’ordre de la nature n’agit sur un être supérieur. Toutefois, même si les astres peuvent agir sur la sensibilité ou fonctions inférieures de l’âme régissant le corps : par ex. pour l’accouchement, le sommeil, ils peuvent avoir éventuellement aussi une certaine influence sur les facultés plus élevées de l’âme comme le caractère tout en laissant à l’homme son libre-arbitre par la volonté. Mais Dieu, acte pur, est capable de tout faire concourir au bien de ceux qui l’aiment (Rm 8, 28) par son gouvernement divin. Les tenants du destin, in fine, ne distinguent plus sens et intellect. Tout serait prédéterminé et existerait de manière nécessaire. Tout culte divin serait exclu puisque tout serait écrit, tout comme le gouvernement de la société car il n’y aurait plus lieu de délibérer. Nous attribuerions de la sorte à Dieu la malice des hommes, ce qui déshonorerait le créateur des étoiles. En réalité, toute la vie de Jésus ne dépend pas de l’étoile mais c’est le Christ qui est le destin de l’étoile, puisqu’elle suit l’enfant qui avait été engendré. Cette étoile diffère des étoiles classiques par son intermittence, parce qu’elle est visible le jour, qu’elle n’était pas au firmament puisqu’elle indiqua aux mages une maison précise.

Elle fut créée pour le service de Dieu qui est le roi des cieux, manifesté par un signe céleste : « Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l'ouvrage de ses mains » (Ps 18, 1). Aux Juifs, Dieu voulut être manifesté par des anges, desquels ils avaient reçu la loi (Ga 3, 19) tandis que les Gentils vinrent à la connaissance de Dieu par les créatures (Rm 1, 20). De même, à sa Passion, un signe céleste fut donné à ceux qui descendent aussi d’Abraham : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… Et il déclara : Telle sera ta descendance ! » (Gn 15, 5). Leur intention était d’adorer le Fils de Dieu, qu’ils trouvèrent pourtant enveloppé de viles étoffes. Si leurs yeux étaient remplis à l’extérieur de la lumière de cette étoile, un rayon divin leur faisait une révélation intérieure. On les dit rois à cause de ce passage : « Tous les rois l’adoreront, toutes les nations le serviront » (Ps 71, 11).

  1. S’enquérir du Christ (lieu et personne)
    1. Hérode fut troublé

Le roi Hérode n’était pas l’objet de la venue des mages qui en cherchaient un autre. Son ambition le poussait à préserver son règne étranger de toute concurrence mais il connaissait la prophétie : « le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et dont la royauté ne passera pas à un autre peuple » (Dn 2, 44). Bien sûr, comme son fils, il se trompait sur la nature spirituelle du royaume qui « n’est pas de ce monde » (Jn 18, 36). Mais le Diable était encore plus troublé par la crainte de la destruction totale de son règne : « Maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors » (Jn 12, 31). Si les humbles n’ont rien à perdre, les puissants peuvent perdre leur trône (cf. Lc 1, 52) et Hérode craignait que les Romains ne s’inquiétassent pour le maintien de l’ordre, eux qui devaient donner leur consentement pour être roi.

Le trouble royal rejaillit sur la ville entière de Jérusalem qui était tombée dans l’iniquité : « Les insensés ont horreur de s’écarter du mal » (Pr 13, 19). Les Juifs voulaient plaire à Hérode : « tel celui qui dirige la cité, tels les habitants » (Si 10, 2) pour qu’il ne sévît pas plus contre eux. « Le roi de la terre fut troublé par la naissance du roi du ciel, parce que l’élévation terrestre est d’autant plus abaissée que l’élévation céleste est dévoilée » (S. Grégoire). Cela devrait développer en nous une sainte crainte : « Qu’en sera-t-il du tribunal du juge, alors que le berceau d’un enfant effrayait les rois superbes ? Que les rois craignent celui qui est assis à la droite du Père, et qu’un roi impie a craint alors qu’il tétait le sein de sa mère » (S. Augustin).

    1. Hérode consulta les scribes

Hérode prit les moyens de connaître la vérité et. S’il croyait à la prophétie, il aurait dû savoir qu’on ne pouvait empêcher que le Christ règne ; pourtant, il fit tuer les enfants. S’il n’y croyait pas, pourquoi cherchait-il ? Il était curieux mais pas convaincu et pensait aveuglément pouvoir empêcher Dieu d’agir ! Il accordait foi à un grand nombre de personnes (Sg 4, 26), à l’autorité (parce que grands prêtres, Ml 2, 7) et aux gens instruits dans les saintes écritures, les scribes. Les mages l’avaient appelé roi mais recherchaient le Christ dont ils savaient des Juifs que leur roi légitime était oint.

Bethléem fut choisie pour la naissance du Sauveur afin d’éviter la gloire (Jn 8, 50), au contraire des hommes qui la recherchent dans des endroits nobles. Lui voulut mourir à Jérusalem après y avoir été honoré aux Rameaux, à l’encontre de ceux qui ne veulent pas souffrir là où ils sont honorés. Jésus se privait de la renommée d’une noble origine pour que sa doctrine ne dût rien à la puissance humaine pour s’affirmer. Il montrait aussi sa descendance davidique (Lc 2, 3). La prophétie après l’étoile fait un second témoin puisque la vérité sort de la bouche de deux ou trois témoins (Dt 19, 15) : un signe corporel pour les incroyants, une prophétie pour les croyants (1 Co 14, 22). Hérode voulait aussi vérifier si les Juifs se réjouiraient de cette naissance du Messie. Ils avaient modifié Mi 5, 1 où ne se trouve pas : « Tu n’es pas la moindre » car Hérode étant étranger, n’aurait pas compris. Le chef oint (Dn 9, 25) conduira le peuple d’Israël charnellement et spirituellement. « Berger d'Israël, écoute, toi qui conduis Joseph, ton troupeau : resplendis au-dessus des Kéroubim » (Ps 79, 2) se réfère manifestement à Dieu et non à Zorobabel, né à Babylone.

Si les Juifs connaissaient l’endroit, ils ignoraient le moment, ce qui leur valut la réprimande du Seigneur : « parce que tu n’as pas reconnu le moment où Dieu te visitait » (Lc 19, 44) ; « le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne, la crèche de son maître. Israël ne le connaît pas, mon peuple ne comprend pas » (Is 1, 3). En les envoyant en éclaireurs, Hérode a déjà une intention maligne mais vaine (cf. « Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas », Jn 7, 34) en rusant (Jr 9, 8) sur son désir de rendre hommage à Dieu. Mais un acte manqué trahit le fond de sa pensée puisque « ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur » (Mt 12, 34). Si les mages avaient parlé d’un roi, lui n’évoqua qu’un enfant.

  1. La rencontre
    1. Conduits par l’étoile, joyeux

L’étoile reprit son mouvement en conduisant directement les mages au Christ. Elle qui avait disparu à l’arrivée à Jérusalem, reparut lorsqu’ils s’éloignèrent d’Hérode en raison de la honte des Juifs. Eux, instruits par la loi, auraient dû rechercher le Christ mais le méprisaient alors que les Gentils qui l’ignoraient se mirent à sa suite : « une nation qui ne te connaît pas accourra vers toi, à cause du Seigneur ton Dieu, à cause du Saint d’Israël, car il fait ta splendeur » (Is 55, 5). Maintenant, les mages savaient qu’en plus de l’étoile, la Loi leur avait été utile : « Revenez à l’enseignement et au témoignage » (Is 8, 20). Dieu voulait aussi nous enseigner à nous confier avant tout en lui et non dans les hommes seulement (Is 31, 1). Nous, croyants, ne devons pas rechercher sans cesse des signes mais nous contenter de l’enseignements des prophètes qui annonce tout comme une sûre boussole.

    1. Ils adorèrent le Fils de Dieu en se prosternant

L’étoile signifie le Christ, appelé aussi étoile du matin ou Stella Matutina (Ap 22, 16) et par extension, sa grâce que nous perdons en nous approchant d’Hérode, figure du Diable (« Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière », Ep 5, 8), que nous retrouvons en nous mettant en chemin à la suite du Christ comme les Hébreux qui suivaient la nuée de feu (Ex 13, 21) en sortant d’Égypte.

Cette fois-ci, Jésus fut appelé « enfant » pour qu’on sût que c’était de lui dont Isaïe disait : « Un enfant nous est né » (Is 9, 6). Leur joie est véritable car d’espérance elle devient possession de la vision de Dieu, anticipation de la béatitude du Ciel : « ayez la joie de l’espérance » (Rm 12, 12). Si l’allégresse humaine n’est pas une joie parfaite mais est toujours teintée de tristesse : « Même dans le rire, un cœur peut s’attrister, et au terme, la joie se changer en affliction ! » (Pr 14, 13), la joie véritable et parfaite vient de Dieu : « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu » (Is 61, 10). Elle est grande comme le mystère de sa miséricorde démontrée par l’Incarnation du Fils : « Jubilez, criez de joie, habitants de Sion, car il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël ! » (Is 12, 6).

L’enfant ne différait en rien des autres, ne parlant pas, paraissant faible, etc… De même, la mère était comme l’épouse d’un charpentier. S’ils avaient cherché un roi terrestre, les mages auraient été scandalisés. Mais en voyant des réalités humbles et en contemplant les réalités les plus élevées, ils étaient incités à l’admiration et adorèrent en se prosternant : « Des peuplades s'inclineront devant lui » (Ps 71, 9). L’absence de la mention de Joseph s’explique peut-être par le désir d’insister sur la filiation divine plutôt que l’adoption humaine.

Le nombre des mages est déduit du nombre des cadeaux qui exprimaient leur respect et accomplissaient l’Écriture : « les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande » (Ps 71, 10) et « tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur » (Is 60, 6). Ils expriment bien sûr mystiquement outre la Trinité, les qualités du Christ : il est roi (Jr 23, 5) et reçut donc l’or ; il est prêtre et ils lui offrirent l’encens en sacrifice ; il allait partager la condition mortelle de l’homme et il reçut la myrrhe de l’embaumement qui n’advint que très sommairement. D’autres interprètent comme ce que notre action peut apporter à Dieu : par l’or serait signifiée la sagesse (Pr 2, 4), qui commence avec la crainte de Dieu ; par l’encens, la prière dévote : « Que ma prière devant toi s'élève comme un encens » (Ps 140, 2) ; par la myrrhe, la mortification de la chair (Col 3, 5).

Finalement les mages, une fois remplie leur mission, repartirent en obéissant au songe de Dieu pour retourner dans leur pays par une autre route. Inspirés par la grâce de l’Esprit-Saint, ils discernèrent devoir désobéir à l’ordre inique du tyran hypocrite (Mt 23, 3). Symboliquement, ce pays de Dieu est le Paradis, patrie céleste à laquelle mène la vie droite qui s’éloigne du péché : « Ne dévie ni à droite ni à gauche » (Pr 4, 27). Pour Chrysostome, les mages menèrent une vie sainte et devinrent les collaborateurs de l’apôtre saint Thomas.