Saint-Nom (3/01 - le nom qui sauve)

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Le seul Nom qui sauve

Les lecteurs du roman Harry Potter se souviennent que son implacable ennemi, Lord Voldemort, est tellement redouté dans le monde des sorciers qu’ils n’osent le nommer et recourent à la longue périphrase : « Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom ». En effet, classiquement, dans la magie, le nom est déjà comme un appel de l’être à surgir. Mais quittons ce sombre domaine de la sorcellerie pour voir ce qu’il en est dans le domaine divin : tout d’abord du nom de Dieu, puis du nom de Jésus, enfin de la dévotion envers lui.

  1. Le nom de Dieu

Les Juifs respectent tant la transcendance de Dieu qu’ils ne prononcent jamais son nom. Ils lui substituent « Adonaï », « mon Seigneur », lui-même remplacé par « HaShem », « Le Nom », dans la vie de tous les jours. Les Juifs inclinent la tête à chaque fois qu’il est prononcé, d’où cette sorte de balancement au Mur des Lamentations, lorsqu’ils y récitent les psaumes où revient souvent le nom divin. Le prêtre catholique doit, lui aussi, incliner le chef à l’évocation du nom de Jésus, de la Très Sainte Vierge Marie, du saint du jour ou du pape, qui est le doux Christ sur la Terre pour S. Catherine de Sienne.

Le nom de Dieu dans la Bible, le tétragramme YHWH, comprend 4 consonnes ou semi-consonnes. Comme l’hébreu n’écrit normalement pas les voyelles, ces quatre lettres furent ensuite vocalisées, soit en Jéhovah (en intercalant semble-t-il les voyelles d’Adonaï ou du nom de Jésus en hébreu : YeHoshUaH) ou plus communément ensuite YaHWeH = Yahvé. Mais depuis 2001-2008, plusieurs rappels à l’ordre du Saint-Père incitent à remplacer dans la liturgie le nom de Dieu par « le Seigneur » (Dominus), comme le font les Hébreux.

En tout cas, le nom du Père fut révélé à Moïse durant l’épisode du buisson ardent (« Je suis celui qui suis [ego sum qui sum] », Ex 3, 14). On voit que Dieu est l’Être par excellence, dans sa simplicité. Il dit et la chose est, sans distinction entre l’être, le dire et le faire comme pour nous. Bien que le français courant dise souvent : « je crois que Dieu existe », en fait, en philosophie, seul l’homme existe car Dieu, lui, est. La distinction repose sur la permanence : il est Acte Pur, donc sans changement, pleinement lui-même et éternellement alors que nous, créatures, sommes soumis au processus de perfectionnement, ce que les classiques appellent puissance et acte. L’enfant est en puissance un homme, l’homme est en puissance un saint, mais parfois en acte un mécréant ou un vicieux !

Mais plutôt que de parler du nom de Dieu en général, souvent approprié au Père, évoquons celui du Fils, Jésus Christ.

  1. Le Nom de Jésus face aux dérives contemporaines

Le nom de Jésus ne vient pas des hommes, comme celui qu’Adam donne aux animaux qui lui sont présentés (« Le Seigneur Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné », Gn 2, 19). Cela signifierait une forme d’emprise de l’homme sur Dieu. Or Dieu se reçoit car il se donne lui-même, mais ne peut être pris par l’homme (d’où l’horreur de la communion dans la main).

Le nom de Jésus vient de Dieu lui-même, à travers son ange (Lc 1, 31 : « Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus » ; Lc 2, 21 : « il fut appelé du nom de Jésus, nom indiqué par l’ange avant sa conception »). Or, ce nom est celui qui désigne son être profond, à savoir celui de Sauveur.

C’est exactement ce que rappelle saint Pierre dans les Actes : « il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4,12). D’ailleurs, ce nom opère des miracles puisqu’il guérit ainsi le boiteux de la Belle Porte : « Mais Pierre dit : ‘De l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazôréen, marche !’ » (Ac 3, 6). Ensuite, les apôtres furent justement persécutés pour cette raison : « Pour eux, ils s’en allèrent du Sanhédrin, tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom » (Ac 5, 41). D’ailleurs, c’est de ce nom ou plutôt titre, ou état, de « Christ » (l’oint en grec correspondant à l’hébreu Messiah, le Messie) que le nom de Chrétien provient. « C’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent le nom de ‘chrétiens’ » (Ac 11, 26).

Ce nom fut souvent attaqué. La déclaration de la congrégation pour la doctrine de la Foi, Dominus Jesus, du cardinal Ratzinger mais approuvée par Jean-Paul II en 2000, insiste sur l’unicité et l’universalité salvifique de l’Église alors qu’aujourd’hui nombreux sont ceux qui font accroire qu’on pourrait être sauvé même sans croire au Christ Jésus, tombant dans le relativisme contrairement à la Sainte Écriture : « il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés ».

La modernité est sous l’influence du nominalisme qui a drainé un filon de pensée si long (de Guillaume d’Ockham à Georges Berkeley, David Hume et John Stuart Mill). Pour cette hérésie, l’homme ne pourrait connaître les universaux, mais uniquement penser à partir du singulier. Au fond, les choses n’auraient pas de réalité en elles-mêmes. On ne pourrait parler de leur essence ni encore moins la connaître. Les hommes, pour faciliter la communication, se mettraient simplement d’accord, par convention, sur un nom (en latin nomen/nominis > nominalisme) pour désigner la chose. Mais cette convention pourrait changer puisqu’il n’y a pas de réalité en soi, comme le montre Ceci n’est pas une pipe de René Magritte. Aussi est proclamé le primat de la volonté sur la raison, ce qui amorce l’enfermement solipsistique ou l’incommunicabilité de l’individu replié sur lui-même. Comme si l’on voulait mettre aux voix et attendre ce que dirait la majorité.

On comprend ainsi qu’on entende dire : « je dénie à ma réalité corporelle la moindre valeur en soi. J’ai un corps d’homme mais je suis une femme ». Et nous voilà passé à l’idéologie du genre et du transsexualisme. Les mots sont toujours attaqués en premier avant la réalité même : on ne parle plus d’avortement mais d’IVG, ou bien encore le mariage n’a plus de sens. Henrich Heine dans Almansor écrivit : « Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes ». Les livres contiennent des mots et parmi eux des substantifs ou noms communs. Mais aujourd’hui le politiquement correct empêche d’appeler publiquement un « chat un chat et Rollet un fripon » dirait le damné Voltaire. Le politiquement correct est déjà une forme d’autodafé de la pensée réellement libre de décrire et d’adhérer à la vérité. Il convient donc de résister à cette emprise idéologique par la culture. Raison pour laquelle Jean-Paul II, non sans raison, estimait que pour lutter contre les nazis, il fallait plus que les mitraillettes, prendre l’arme des mots avec le théâtre rhapsodique clandestin. Il fit de même contre le communisme qui excellait à manier la dialectique et finalement la pensée pontificale se résumait à : « N’ayez pas peur ! » car la peur laisse entrer dans nos têtes ces totalitaristes qui prétendent régenter nos vies autrement que par l’évangile, que ce soit par idolâtrie de la race, de la classe sociale ou actuellement de la santé.

  1. La dévotion au saint Nom de Jésus

Le Nom de Jésus opère des miracles et fait fuir le démon. Il rassemble les Chrétiens (« Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux » Mt 18, 20). Ils ont été baptisés en son Nom (« Pierre leur répondit : ‘Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du saint Esprit’ », Ac 2, 38). Aussi l’Église conclut-elle toujours ses prières par ce même Nom : « Par Jésus Christ, Votre Fils, Notre Seigneur et Notre Dieu, qui règne avec Vous et le Saint-Esprit, maintenant et pour les siècles des siècles, Amen ». En effet, « tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne » (Jn 15, 16).

http://www.introibo.fr/IMG/jpg/0520bernardin3.jpgChez les Orthodoxes, s’est répandue l’idée qu’il fallait répéter ce Saint-Nom comme on respire, s’inspirant sans doute de : « tout ce que vous pouvez dire ou faire, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâce par lui à Dieu le Père » (Col 2, 17). Ainsi naquit la prière du pèlerin russe répétée sans cesse : « Seigneur, Jésus Christ, Fils de Dieu sauveur, ayez pitié de moi, pécheur ».

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d7/Coat_of_arms_of_Franciscus.svg/200px-Coat_of_arms_of_Franciscus.svg.pngEn Occident, cette dévotion fut surtout mise en forme et promue par le Franciscain saint Bernardin de Sienne (1380-1444). Il utilisait beaucoup dans sa prédication le monogramme IHS peint sur un tableau de bois en lettres gothiques au cœur d’un soleil. IHS dérive en fait du grec IHΣ (pour les trois premières lettres majuscules de Ιησους = Jésus). Puis à cause de la similitude entre l’éta grec et le H latin, on est passé au IESUS, HOMINUM SALVATOR (« Jésus, Sauveur des hommes »). Saint Ignace de Loyola le répandit au-delà des frontières de l’Italie. En route vers Rome, en novembre 1537, il eut à La Storta une vision où le Père céleste le plaçait près de son Fils, Jésus-Christ. C’est de ce jour-là qu’il fut déterminé à appeler le groupe de compagnons qu’il avait formé : Societas Iesu (Compagnie de Jésus). Il adopta le christogramme IHS entouré d’une croix et des trois clous de la crucifixion qui symbolisent les 3 vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. Il fut repris sur les armes du pape François. Mais sa plus belle illustration demeure la fresque Le Triomphe du nom de Jésus du plafond de la nef de l’église du Gesù, église-mère des Jésuites. Cette œuvre du Baciccio illustre cette citation : « Au nom de Jésus, tout genou fléchit au ciel, sur la terre et aux Enfers » (Ph 2, 10).