Septuagésime (31/1/21 - lect. thom.)

Homélie de la Septuagésime (dimanche 31 janvier 2021)

 

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

La parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20, 1-16)

Jésus traita de l’accès au royaume des Cieux auquel certains croyaient parvenir indûment. Or, seront repoussés soit ceux qui prétendent y entrer en raison de leur ancienneté, soit de leur origine selon la chair (à la suite de notre extrait).

  1. L’embauche des ouvriers par le maître de la vigne (v. 1-7)
    1. Un propriétaire qui embauche

Le maître de la vigne sortit pour embaucher des ouvriers à plusieurs heures du jour. L’employeur est Dieu, dont la famille est le monde entier, mais, d’une manière particulière, la créature raisonnable, l’homme (Gn 2, 15). Le Père gouverne tout avec sagesse (Sg 14, 3). Cette vigne est pour S. Grégoire la S. Église (Is 5, 7) dont il confie le soin à l’homme : « Dieu a confié à chacun son prochain » (Si 17, 12, Vulg.).

Les embauchés doivent œuvrer pour mériter. Comme des journaliers (Jb 7, 1), ils doivent travailler comme le veut le maître qui passe avant eux : « Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour ? » (Lc 17, 8). Ainsi, si nous travaillons dans la vigne de l’Église, nous devons tout rapporter à Dieu : « Tout ce que vous faites (…), faites-le pour la gloire de Dieu » (1 Co 10, 31). De même qu’il faut d’abord cultiver pour manger, nous devons d’abord préparer le salut : le nôtre et celui de nos frères, puis chercher les réalités temporelles : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33). L’ouvrier s’adonne totalement à l’œuvre du Seigneur (1 Co 15, 58, Vulg) pour ne pas se présenter devant lui les mains vides (Ex 23, 15).

    1. Les diverses heures d’embauche

Toute l’histoire de ce siècle pourrait être lue comme un seul jour. « À tes yeux, mille ans sont comme hier, c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit » (Ps 89, 4). Ces diverses heures pourraient évoquer les âges de l’histoire du Salut : d’Adam à Noé, par des messagers et des apparitions, le Seigneur avertissait d’aller dans la vigne de la justice ; de Noé jusqu’à Abraham durant laquelle le Seigneur avertissait beaucoup par des anges. La sixième heure irait d’Abraham jusqu’à David, et la neuvième, de David jusqu’au Christ. Regroupées, elles pourraient évoquer les deux peuples qui sont associés : Juifs et Gentils. Les ouvriers de la onzième heure peuvent signifier les Gentils qui ne servaient pas Dieu, mais les idoles. Mais ils étaient excusés avant le Christ car ils n’avaient pas eu les prophètes comme les Juifs : « Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ; nul autre n’a connu ses volontés » (Ps 147, 20).

Mais cela pourrait aussi se rapporter à la vie de l’homme. L’enfance rappellerait la précocité de l’appel de certains élus comme Jérémie, Daniel et Jean Baptiste. La seconde sortie évoquerait l’adolescence durant laquelle le soleil de l’intelligence commence à répandre ses rayons. De même, il commence à faire chaud sur cette place signifiant la vie présente où l’on débat, vend et achète non sans conflit car « le monde entier est au pouvoir du Mauvais » (1 Jn 5, 19). Sont désœuvrés ceux qui agissent mal ou simplement ne font pas le bien. Ainsi n’obtiennent-ils pas la fin qu’est la vie éternelle (« la paresse enseigne bien des vices », Si 33, 29). La sixième heure serait la jeunesse, perfection au zénith de la vie comme le soleil au zénith du jour. La neuvième heure signifierait la vieillesse. Les deux étant regroupée car la manière de vivre n’évolue plus.

Les premiers rappellent la spontanéité de l’enfance, peut-être plus sensible aux appels de l’Esprit tandis que les seconds, déjà plus mûrs, agissent par leur propre jugement. Mais ils firent confiance sur le montant salarial, n’ayant pas plus creusé la question de la rétribution. Les derniers seraient peut-être excusables par un côté car avant, Dieu savait qu’ils n’auraient pas été réceptifs. Mais ils subissent quand même le reproche de l’oisiveté. La onzième heure est l’époque du Christ, celle du choix (« Mes enfants, c’est la dernière heure », 1 Jn 2, 18) pour ou contre le Fils comme pour un jugement : « À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils » (He 1, 1). Aussi à la fin d’une vie, après la vieillesse vient la décrépitude et la mort. Mais, même décrépits, le Seigneur « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4) et leur laisse cette dernière chance. Ils n’avaient pas l’air d’avoir voulu faire quelque chose, peut-être parce que, selon Aristote : « il existe une différence entre les adolescents et les vieillards, car les adolescents sont entièrement tournés vers l’espoir, mais les vieillards (…) vers leurs souvenirs » (Éthique à Nicomaque). Les premiers qui se trouvaient sur la place se comportaient comme s’ils voulaient obtenir quelque chose. Les deniers, plus pour observer.

    1. Le salaire

L’embauche des premiers avait précisé le salaire journalier d’un denier (denarius < dies, diei : jour). Il s’agit de la vie éternelle durant laquelle nous lui serons semblables (1 Jn 3, 2). Portant l’effigie du roi, ici Dieu, cette pièce de monnaie montre qu’il faut ici-bas observer le décalogue pour lui ressembler (Mt 19, 17).

« Le Seigneur rendra à chacun selon sa justice et sa fidélité » (1 Sm 26, 23). Aux seconds la rétribution ne fut pas précisée comme pour les premiers : « Je vous donnerai ce qui est juste » (v. 4, cf. « chacun recevra son propre salaire suivant la peine qu’il se sera donnée », 1 Co 3, 8). Adam pécha et, en goûtant au fruit de l’arbre défendu, il connut sa rémunération. N’étant pas né avec le péché originel, ses sens étaient meilleurs et lui permirent de connaître davantage la vérité, y compris sur la fin. Pour les seconds, s’appliquerait plutôt le fait que Dieu donne toujours plus qu’on ne l’imagine : « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé » (1 Co 2, 9). De plus, parmi ces seconds, certains pourraient rattraper les premiers en travaillant avec plus d’ardeur ou un fainéant ne mériterait rien du tout. « L’ouvrage de chacun sera mis en pleine lumière » (par le feu) (1 Co 3, 13).

  1. Le versement de la rétribution (v. 8)
    1. Qui récompense et quand ?

Suivant notre double grille de lecture temporelle, le soir indique la fin d’une vie avec le jugement particulier ou la fin des temps avec le jugement général qui récapitule en quelque sorte la somme des jugements particuliers avec une dimension effectivement publique où chacun voit la rétribution de l’autre (mais à cette différence qu’il comprendra pour faire triompher la justice de Dieu !).

La Trinité entière est le maître de la vigne et le Christ, l’intendant, recevra le pouvoir de ressusciter (« Appelle les ouvriers ») et de juger : « il lui a donné pouvoir d’exercer le jugement, parce qu’il est le Fils de l’homme (…). L’heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix » (Jn 5, 27-28).

Commencer, étonnamment, par les derniers s’explique par ceux qui reçurent les sacrements, ce qui leur conféra une grâce plus grande qu’aux premiers : « Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres » (Ep 3, 5). L’Esprit Saint était donné plus abondamment (Jn 7, 39) et provoque une certaine joie de la conversion des pécheurs par la miséricorde divine (Lc 15, 10).

    1. Égale récompense ou différence ?

Sous un aspect, la récompense sera égale et, sous un autre, non. Car la béatitude peut être envisagée selon son objet, et ainsi elle est unique pour tous : on voit Dieu ou on ne le voit pas face à face. Mais selon la participation à l’objet, tous n’y participeront pas également, car tous ne verront pas aussi clairement (« Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures », Jn 14, 2). Comme si tous allaient vers l’eau et que l’un avait un contenant plus grand qu’un autre : la rivière s’offre en entier à tous, mais tous n’y puisent pas également. Ainsi, celui qui a une âme plus élargie par la charité recevra davantage.

La protestation peut étonner dans le contexte de la vie éternelle vu que murmurer, c’est déjà pécher (1 Co 10, 10) par jalousie du bien que reçoit l’autre, à la manière du fils aîné dans la parabole du Fils prodigue. Certains auront attendu leur récompense plus longtemps que d’autres. Le peuple juif murmura contre le peuple des Gentils parce que celui-ci était considéré comme son égal alors qu’eux avaient porté le poids du jour et de la chaleur. Lorsque l’espoir est longtemps différé, l’âme s’afflige, surtout que les Juifs gémissaient sous le lourd fardeau de la Loi, reconnu même par S. Pierre (Ac 15, 10).

Dans la réplique, le maître considère pourtant ceux qui le critiquent comme des amis et plus des serviteurs car il les avait appelés à lui de sa propre initiative en les choisissant (Jn 15, 15-16). Personne n’est lésé car Dieu ne peut donner plus que lui-même, le denier, la gloire éternelle. Le maître de la vigne présente sa miséricorde. « Alors ? Avons-nous une supériorité ? Pas entièrement ! » (Rm 3, 9).

Chacun est toujours libre de faire ce qu’il veut de ce qui lui appartient au contraire du débiteur ou du serviteur qui ne récompense qu’au mérite en prélevant sur le bien de son maître. Mais le maître peut donner sans raison de mérite préexistant, comme par munificence de miséricorde, et sans acception de personne. Si on s’afflige de la bonté reçue par un autre, c’est qu’on est vraiment mauvais, parce qu’envers lui, s’est manifesté sa justice tandis que c’était la miséricorde envers autrui ?

Les derniers deviendront les égaux des premiers, de sorte qu’il n’y aura pas de différence dans l’accès au Paradis (chacun a reçu un denier). Ou bien vraiment, une certaine hiérarchie dans la préséance, due à la différence dans la charité qui classe au Ciel, mettra une distinction bousculant les préjugés (l’étranger en Dt 28, 44, ou « les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu », Mt 21, 31). Voire, nous pouvons comprendre que si tous sont appelés, il n’y a que peu d’élus (Mt 7, 14) prêts à passer par la porte étroite. S’agirait-il alors du feu éternel qui serait la punition du murmure ?