2e après l'Épiphanie (16/02/23 - noces Cana)

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Le miracle des noces de Cana

Alors qu’en cette fin du temps de Noël (qui se clôture liturgiquement le 13 janvier avec la fête du Baptême de Notre Seigneur), les fidèles retiennent plus l’adoration des rois-mages, on associe classiquement à cet événement la commémoration de deux autres : le baptême de Jésus et les noces de Cana. Ces trois mystères sont liés spirituellement : l’étoile a conduit l’âme à la foi, l’eau sanctifiée du Jourdain lui a conféré la pureté, le festin nuptial l’unit à son Dieu. Maintenant qu’il a éclairé et purifié l’âme, il veut l’enivrer du vin de son amour.

  1. Contexte (l’interprétation de Dom Guéranger)
  1. Des noces le sixième jour où le vin manque

Le premier miracle de Jésus intervint après son baptême. Le second qui se déroula à Cana fut la guérison du fils du fonctionnaire royal. Ces noces survinrent le sixième jour (3 jours évoqués individuellement par « lendemain » en Jn 1, 29.35.43, plus 3 jours en Jn 2, 1). Or, c’est précisément le sixième jour qu’intervint la création d’Adam et Ève (Gn 1, 24-31), sommet de l’acte créateur avant le repos du septième jour, et premier sacrement de l’Histoire, le seul sacrement qui eût survécu à la chute. Justement, Jésus assiste à des noces avec Sa Mère et Ses disciples.

Les Gentils ou païens non-Juifs n’avaient pas encore accès au doux vin de la charité car la synagogue n’avait produit que des raisins sauvages. La parabole des vignerons homicides (Mt 21, 33-46 ; Mc 12, 1-12 ; Lc 20, 9-19) se référait à l’Ancien Testament : « Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité. Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais. Et maintenant, habitants de Jérusalem, hommes de Juda, soyez donc juges entre moi et ma vigne ! Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? J’attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle donné de mauvais ? » (Is 5, 1-4). Les Juifs ne produisirent pas le fruit attendu d’eux, soit partager l’Alliance avec les autres peuples, communiquer la foi au seul vrai Dieu, l’Unique.

Le Christ est la vrai Vigne : « Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève ; tout sarment qui porte du fruit, il le purifie en le taillant, pour qu’il en porte davantage » (Jn 15, 1-2). Lui seul réjouit le cœur de l’homme (Ps 103/104, 15) si bien qu’avec David nous puissions dire : « ma coupe est débordante » (Ps 23, 5). Jésus fait entrer véritablement dans la Terre Promise, dont le signe de reconnaissance était cette grappe de la vallée d'Eshkol si grosse qu’ils durent la porter à deux sur une perche (Nb 13, 23-24). Mais le don de cette patrie fut dénigré par les explorateurs (à l’exception de Caleb) car il leur était trop grand (figuré par les fils d’Anaq).

  1. Les jarres ou vases de vin

Or, Jésus, qui est de nature divine mais a assumé une nature humaine, veut nous diviniser. Là est le sens de cette goutte d’eau versée dans le vin du calice à la messe en récitant cette prière secrète : « Dieu qui d’une manière admirable avez créé la nature humaine dans sa noblesse, et l’avez restaurée d’une manière plus admirable encore, accordez-nous, selon le mystère de cette eau et de ce vin, de prendre part à la divinité de celui qui a daigné partager notre humanité, Jésus-Christ votre Fils, notre Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec vous en l’unité du Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il ». De la faiblesse de l’eau, l’homme est appelé à revêtir la force du vin.

Il fait de nous des vases d’élection, vas electionis comme S. Paul converti sur le chemin de Damas d’après la mission confiée à Ananias qui devait le baptiser : « Mais le Seigneur lui dit : ‘Va ! car cet homme est le vase d’élection que j’ai choisi pour faire parvenir mon nom auprès des nations, des rois et des fils d’Israël’ » (Ac 9, 15, Vulg). De vases de colère, nous sommes devenus vases d’élection : « Et si Dieu, voulant manifester sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec beaucoup de patience des vases de colère voués à la perte, s’il l’a fait, n’est-ce pas aussi pour faire connaître la richesse de sa gloire en faveur des vases de miséricorde que, d’avance, il a préparés pour la gloire ? Ces vases de miséricorde, c’est nous, qu’il a appelés non seulement d’entre les Juifs, mais aussi d’entre les nations » (Rm 9, 23, Vulg.). Après avoir purifié nos âmes par l’eau du baptême, Jésus veut les emplir jusqu’à ras-bord de sa félicité, de son vin enivrant.

  1. Le signe ou miracle (l’interprétation des exégètes)
  1. Un signe de l’alliance entre Israël et son Dieu

Chez S. Jean, les signes ou miracles suivent une typologie dont la séquence est caractérisée à partir de cet exemple de Cana : situation (v. 1-2), requête (v. 3-5), intervention (v. 6-8), constat du prodige (v. 9-10), finale admirative (v. 11). Le miracle ou « signe » inclut toujours deux aspects : démonstratif car il suscite la foi des disciples en Jésus ; expressif car il manifeste la gloire de Celui qui l’opère. Ce qui recoupe la distinction entre « signe » et « symbole ». De soi, le premier renvoie à autre chose que lui-même. Le second est déjà, en lui-même épiphanie d’une réalité secrète, présence de ce qu’il signifie.

Cana appartient à la catégorie des miracles-dons : les autres types de miracles expriment un aspect du salut, le miracle-don symbolise la gratuité et surabondance de la vie que Dieu communique à l’homme, sans foi préalable. Il dit l’initiative de Dieu dans la rencontre avec son peuple. Le récit est dual : d’abord Jésus/noce, puis intendant/marié.

À Cana, en attendant le règne de Dieu souvent comparé à un banquet où est servi abondamment le vin qui réjouit le cœur de l’homme, Jésus donne un vin supérieur qui accomplit le premier vin déjà servi. Il y a continuité entre les deux vins. L’alliance atteint en figure la perfection grâce à l’action de Jésus. Les partenaires des noces sont Israël et Dieu. Israël est l’épousée, symbolisée par la mère de Jésus et les servants. Marie personnifie la Sion messianique qui rassemble autour d’elle ses enfants à la fin des temps. Les servants sont les Juifs soucieux d’obéir à l’Envoyé de Dieu, exprimant le désir des croyants de l’alliance nouvelle. Le marié désigne Dieu lui-même, Jésus qui permet cette alliance par son Incarnation.

Derrière les paroles de Marie, le peuple d’Israël avoue sa détresse en attendant l’accomplissement des noces eschatologiques promises par Dieu à travers les prophètes comme Osée. Il dit sa disponibilité à faire ce qu’il demande. Jésus répond à l’espérance d’Israël indirectement, d’une manière encore cachée aux convives, en donnant un vin meilleur, celui des noces de la fin des temps. « La Ville sainte, la Jérusalem nouvelle, je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari. Alors arriva l’un des sept anges aux sept coupes remplies des sept derniers fléaux, et il me parla ainsi : ‘Viens, je te montrerai la Femme, l’Épouse de l’Agneau’ » (Ap 21, 2.9).

  1. Jésus et sa mère devant l’heure

« Femme » renvoie à Ève désignée ainsi, issha en hébreu (Gn 2, 23). Si la première Ève avait induit Adam qui l’avait écouté à désobéir, la nouvelle Ève induit son Fils qui l’écoute malgré tout à ramener l’humanité à l’obéissance à Dieu. Une autre interprétation, non-exclusive de l’autre, affirme qu’en sa mère, Jésus voit désormais la « Femme », plus seulement l’Israël qui lui a donné le jour, mais Sion qui attend et espère le salut définitif. « Mon heure » provient des milieux apocalyptiques et désigne le moment où s’accomplit définitivement le dessein de Dieu, inéluctable comme le « jour du Seigneur ». Nous sommes au début du ministère évangélisateur de Jésus qui manifeste sa gloire par le prototype des signes. L’heure renvoie au-delà à l’heure de la Croix, celle du retour dans la gloire du Père.

« Que me veux-tu ? » est littéralement « quoi moi et toi ? » (= Τί ἐμοὶ καὶ σοί, γύναι) ou : « qu’y a-t-il de commun entre nous ? ». Cela surprend mais Jésus est désormais entièrement dédié à sa mission de Fils du Père. Les liens familiaux y sont totalement subordonnés comme au recouvrement au Temple (Lc 2, 41-52) ou lorsque sa mère et « ses frères » le firent appeler et qu’il répondit « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ?’. Puis, étendant la main vers ses disciples, il dit : ‘Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère’ » (Mt 12, 46-50, Mc 3, 31-35, Lc 8, 19-21). Mais, en ce jour de Cana, la volonté du Père passe par celle de la Mère et Jésus opère le miracle.

L’origine de l’eau, inconnue, renvoie à l’eau de la création originelle. L’alliance de Dieu avec Israël est ici ressaisie depuis son premier stade. Elle passe dans l’alliance nouvelle, comme l’eau passe dans le vin. Comme ce vin résulte d’une conjonction entre la parole de Jésus et l’eau de la création versée dans les jarres juives, Israël exerce une réelle activité. S’il n’a pas produit le résultat, par ses intuitions et son obéissance, il a coopéré à l’action du Messie. Cependant seuls les disciples virent la gloire que Jésus manifesta, formant la première communauté de l’Alliance nouvelle. Marie introduisit les disciples à la confiance en Dieu et à son obéissance. Elle écoute et met en pratique cette parole. Elle a cette confiance que Dieu ne le lui refusera pas et s’adresse directement aux disciples dont elle est déjà la Mère comme au pied de la Croix (Jn 19, 26-27). Ces paroles de la Vierge Marie rappellent ce que pharaon disait de Joseph : « Mais Pharaon dit à tous les Égyptiens : ‘Allez trouver Joseph (Ite ad Joseph), et faites ce qu’il vous dira’ » (Gn 41, 55). Outre l’homonymie entre le patriarche et le père nourricier de Jésus, les deux pourvoient à leurs persécuteurs, qui de blé qui de vin, les deux espèces eucharistiques.

Lorsqu’ils étaient au Sinaï, les Hébreux avaient acquiescé : « Moïse vint rapporter au peuple toutes les paroles du Seigneur et toutes ses ordonnances. Tout le peuple répondit d’une seule voix : ‘Toutes ces paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique’ » (Ex 24, 3.7, cf. Ex 19, 8 ; Dt 5, 27). Moïse était le médiateur de la loi, transmettait la parole divine. Désormais c’est Jésus, plein de grâce et de vérité, la Parole faite chair, qui doit être obéi. Il est sujet de la Loi mais possède aussi l’autorité de l’interpréter comme il convient. Les jarres de pierre symbolisent les tables de la Loi, écrites sur des tables de pierre. En plus du décalogue, 613 mitzvot ou préceptes ordonnaient par exemple les ablutions des Juifs. Jésus accomplit la Loi que Marie, qui lui est antérieure pour sa nature humaine, était prête à accueillir. La vacuité exprime la stérilité de la Loi. Le remplissage à ras bord des six jarres de 40 litres chacune, évoque la surabondance divine, comme les corbeilles de restes après la multiplication des pains.

Conclusion

Le signe ou miracle manifeste la gloire de Dieu. Jésus est bien, par sa substance, Fils de Dieu le Père. Les disciples, mais d’autres aussi, croient en Jésus : ce signe provoque la foi, comme Nathanaël qui voyait déjà à l’œuvre la gloire de Dieu ou Marthe à qui Jésus disait à propos de la résurrection de Lazare : « Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu » (Jn 11, 40).

Dans ce schéma de la première semaine dans la vie publique de Jésus, le Fils de Dieu passa au départ inaperçu, puis fut désigné par Jean-Baptiste comme l’Agneau qui enlève le péché du monde. Les premiers contacts furent noués avec les apôtres (Simon, Philippe, Nathanaël). Le Christ fut reconnu comme le Messie qui conduit au Ciel comme l’échelle de Jacob (sens christologique du texte). Les apôtres se constituent par leur noyau et cheminent dans la foi (sens ecclésial), éduqués par Marie (sens mariologique). On passe de l’ancienne à la nouvelle Alliance, avec les sacrements (baptême, Eucharistie et mariage).

Date de dernière mise à jour : 16/01/2022