3e ap Épiphanie (23/01/2022 - lect. thom. épître)

Homélie du 3e dimanche après l’Épiphanie (23 janvier 2022)

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Lecture thomiste de l’épître (Rm 12, 16-21)

  1. Une obligation vertueuse

Après avoir enseigné la charité à l’égard des nécessiteux, S. Paul parle de celle envers ses ennemis. L’apôtre des Gentils enseigne que la charité renferme trois vertus : la bienveillance qui veut du bien au prochain, sans jamais lui vouloir de mal (v. 14) ; la concorde, qui donne aux amis la même volonté et les mêmes répulsions (v. 15) ; la bienfaisance qui fait du bien à celui que l’on aime, sans jamais le blesser (v. 17).

  1. La concorde

Continuant ce qu’il a entamé la semaine passée, S. Paul dit : « Ne vous fiez pas à votre propre jugement » (v. 16). Après l’orgueil, il renverse dans notre extrait le second obstacle à la concorde que constitue la prétention d’être sage ou prudent. Il ne faut pas penser qu’il n’y a de prudent que ce qui nous paraît tel : « Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux et qui êtes prudents à votre jugement ! » (Is 5, 21, Vulg.).

  1. La bienveillance

« Ne rendez à personne le mal pour le mal, appliquez-vous à bien agir aux yeux de tous les hommes » (v. 17) montre ce qui appartient à la bienveillance en condamnant ce qui lui est opposé. On ne doit faire du mal à qui que ce soit, ni par un motif de vengeance, ni sous prétexte de défense.

D’abord la vengeance (v. 17a) : « Si j’ai rendu le mal à ceux qui m’en avaient fait » (Ps 7, 5, Vulg.), « Ne rendez pas le mal pour le mal » (1 P 3, 9). Formellement, il est interdit de rendre le mal pour le mal, par haine ou vengeance, en nous réjouissant du mal du prochain. Au contraire si, pour le châtiment d’une faute dont un individu s’est rendu coupable, le juge, selon la justice, inflige le mal de peine proportionnellement à la malice de la faute, matériellement ce juge inflige un mal, formellement et en soi il fait le bien. Exécuter un meurtrier convaincu d’homicide n’est pas rendre le mal pour le mal, mais faire le bien pour le mal et on peut se réjouir du triomphe ultime du bien, ce qui vaut pour l’enfer car personne n’échappera finalement au souverain juge. S. Paul lui-même livra à Satan un chrétien coupable d’inceste, afin que la peine qui frappait son corps sauvât son âme : « il faut livrer cet individu au pouvoir de Satan, pour la perdition de son être de chair ; ainsi, son esprit pourra être sauvé au jour du Seigneur » (1 Co 5, 5).

Ensuite, l’Apôtre enseigne quels biens il faut faire au prochain : « Procurant le bien non seulement devant Dieu, mais aussi devant tous les hommes » (v. 17b, Vulg., cf. 2 Co 8, 21). Faites ce qui leur est agréable : « Ne donnez pas occasion de scandale ni aux Juifs, ni aux Gentils, ni à l’Église de Dieu, comme moi-même je m’efforce de plaire à tous et en toutes choses » (1 Co 10, 32). Mais il serait répréhensible si on le faisait pour obtenir l’estime des hommes : « Ce que vous faites pour devenir des justes, évitez de l’accomplir devant les hommes pour vous faire remarquer. Sinon, il n’y a pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux » (Mt 6, 1). Mais il est louable de faire le bien pour la gloire de Dieu : « que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 16).

La raison de ces deux règles est qu’en s’abstenant de rendre le mal aux méchants, et en procurant le bien devant les hommes, nous ayons la paix avec tous. « Vivez en paix avec tous les hommes » (v. 18) rappelle « recherchez activement la paix avec tous » (He 12, 14). Deux conditions sont toutefois posées. « Autant que possible »  car la malice du prochain empêche quelquefois que nous ayons la paix avec lui si on ne pouvait avoir la paix sans consentir à sa malice, ce qui ne serait pas permis : « je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » (Mt 10, 34). « Pour ce qui dépend de vous » s’entend que si les méchants agissent de leur côté contre la paix, nous devons, autant qu’il est en nous, agir de manière à avoir la paix avec eux : « Avec ceux qui haïssaient la paix, j’étais pacifique » (Ps 119, 7).

  1. Vindicare
  1. Ne pas faire de mal au prochain sous prétexte de se défendre

S. Paul pose d’abord la règle : « ne vous faites pas justice vous-mêmes » au sens de « Ne vous défendez pas vous-mêmes ». La préfiguration du Christ avec le serviteur souffrant montre l’attitude qu’il eut : « J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats » (Is 50, 6) et « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche » (Is 53, 7). Cette prophétie rappelle l’enseignement du Maître : « eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre » (Mt 5, 39). Cependant, on peut tempérer ce précepte par l’exemple même du Sauveur giflé (Jn 18, 22) : « Jésus lui répliqua : ‘Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ? Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?’ » (Jn 18, 23).

Cet acte d’offrir l’autre joue doit donc être en disposition dans le cœur. Le Sauveur était disposé non seulement à recevoir un soufflet sur l’autre joue mais encore, pour le salut des hommes, à être crucifié dans tout son corps. On pratique intelligemment ce précepte lorsqu’on croit qu’il sera utile à autrui et produira en lui la correction et la concorde, même si on n’obtenait pas ce résultat. Cette patience disponible dans le cœur s’allie à la bienveillance ne rendant pas le mal pour le mal qui siège dans la volonté. Mais il faut, également, souvent agir contre le gré de certains personnes qui doivent être frappés avec une bienveillante sévérité !

  1. « Laissez agir la colère de Dieu »

Au v. 19, S. Paul explique pourquoi s’abandonner au seul vrai juste juge. Confiez-vous à Dieu qui, par son jugement, peut vous défendre et vous venger car il prend soin de nous (1 P 5, 7) : « le jugement appartient à Dieu » (Dt 1, 17). Cela s’entend des cas où nous ne nous pouvons faire autrement selon la justice des hommes. Ceux qui prétendraient par exemple qu’il serait inutile, dès ici-bas, de s’efforcer à faire triompher la justice malgré tout seraient aussi ridicules que ceux qui croiraient qu’il ne faudrait pas s’efforcer d’évangéliser car Dieu ferait miséricorde à tous. Ou encore pour les pécheurs qu’ils n’auraient pas à expier ici-bas car il y aurait de toute façon le Purgatoire, sauf qu’autrement certains iraient directement en enfer s’ils n’avaient au moins entamé leur pénitence !

En effet, recourir à l’autorité du juge pour demander justice contre les méchants, convient si l’on agit sans motif de haine. Par extension se couvrir de l’autorité du supérieur fait aussi passer la colère, c’est-à-dire le jugement de Dieu, dont les princes sont les ministres : « En effet, ce n’est pas pour rien que l’autorité détient le glaive. Car elle est au service de Dieu : en faisant justice, elle montre la colère de Dieu envers celui qui fait le mal » (Rm 13, 4). Dans le régime de Chrétienté, l’Église déférait les hérétiques ou sorcières au bras armé séculier, son auxiliaire. S. Paul lui-même se défendit contre les Juifs et réclama la force armée (Ac 23, 31).

« Car l’Écriture dit » prouve ses assertions d’abord par voie d’autorité. ‘Vindicare’ désigne d’abord en latin ‘réclamer un droit’, avant ‘se venger’. Cependant, là où le mot ‘ultio, -nis’ paraît, il s’agit de notre vengeance que l’on gomme soigneusement avec la nouvelle idolâtrie sur Dieu. Là où le latin (‘Deus ultionum Dominus; Deus ultionum libere egit’) et le grec (‘Ὁ θεὸς ἐκδικήσεων κύριος, ὁ θεὸς ἐκδικήσεων ἐπαρρησιάσατο’) lisent « le Seigneur est le Dieu des vengeances » (Ps 93, 1, Vulg.), le modernisme l’affadit en « Dieu qui fais justice, Seigneur, Dieu qui fais justice, parais » ! Pourtant : « Un Dieu jaloux et vengeur, tel est le Seigneur ! Il se venge, le Seigneur, il est empli de fureur ! Le Seigneur se venge de ses adversaires, lui, il garde rancune à ses ennemis. Le Seigneur est lent à la colère, et sa puissance est grande, mais il ne laisse absolument rien d’impuni, lui, le Seigneur » (Na 1, 2).

S. Paul cite une autorité scripturaire (Prov. 25, 21) sur la bienveillance à témoigner à nos ennemis en les secourant dans la nécessité qui rappelle : « Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 44). La parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 24-43) montre que si, ici-bas nous ne pouvons obtenir un monde parfait, car il est entremêlé de bons et de mauvais, au jour du jugement personnel et dernier, tout sera passé au crible à la critique car crise en grec signifie départager, faire le tri.

« En agissant ainsi, tu entasseras sur sa tête des charbons ardents » (v. 20). Un sens paraît obvie : si vous lui faites du bien, le mauvais impénitent sera condamné aux flammes éternelles, puni de son ingratitude. Mais S. Thomas d’Aquin répugne à cette interprétation au nom de la charité alors que c’est contradictoire avec l’humilité de laisser juger celui seul qui sonde les reins et les cœurs et qui envoie en enfer les impénitents. Il s’échine à y voir les flammes de la charité : « ses flammes (de l’amour) sont des flammes de feu, fournaise divine » (Ct 8, 6) divine invitant à aimer à sa suite les pécheurs comme nous.

S. Paul confirme ensuite par un raisonnement : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien » (v. 21). Il est naturel à l’homme de vouloir vaincre son adversaire et de ne pas se laisser vaincre par lui. C’est le propre de la passion de colère. Or est vaincu par son adversaire celui qui est entraîné vers lui, comme l’eau est vaincue quand, par l’action du feu, elle passe à l’état de chaleur. Si un homme de bien, à raison du mal qu’un autre lui fait, est entraîné à lui faire du mal en retour, il est vaincu par le méchant. Au contraire, par le bien que nous faisons à notre ennemi, nous le forçons à nous aimer, le bon a vaincu le méchant : « Or la victoire remportée sur le monde, c’est notre foi » (1 Jn 5, 4) « C’est eux qui reviendront vers toi, et non pas toi qui reviendras vers eux » (Jr 15, 19).