4e ap Épiphanie (30/01/22 - tempête apaisée)

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Le bois qui sauve et la tempête apaisée (Mt 8, 23-27)

  1. « Voici le bois de la Croix sur lequel est suspendu le salut du monde »
  1. Noé sauvé par le bois de l’arche, sauva l’humanité de l’anéantissement

Ce verset inaugure l’adoration solennelle du bois de la Croix le Vendredi Saint. Il met en avant le lien entre le bois et le salut, le moyen d’échapper à une menace de mort. La tempête apaisée présente quelques hommes sur une embarcation de bois menacés par la mort. Ce thème du bois salvifique pour l’humanité parcourt toute la Bible.

Face au déluge, Noé ne fut sauvé, avec huit personnes, que par le bois de l’arche. L’humanité perdue par le péché fut recréée par Dieu à partir d’un seul couple : « Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre, et que toutes les pensées de son cœur se portaient uniquement vers le mal à longueur de journée. Le Seigneur se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre ; il s’irrita en son cœur et il dit : ‘Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés – et non seulement les hommes mais aussi les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel – car je me repens de les avoir faits’ » (Gn 6, 5-7).

S. Pierre interprète ce passage : « Ceux-ci, jadis, avaient refusé d’obéir, au temps où se prolongeait la patience de Dieu, quand Noé construisit l’arche, dans laquelle un petit nombre, en tout huit personnes, furent sauvées à travers l’eau » (1 P 3, 20). Il fait une lecture sacramentelle de ces événements historiques : « C’était une figure du baptême qui vous sauve maintenant : le baptême ne purifie pas de souillures extérieures, mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite et il sauve par la résurrection de Jésus Christ » (1 P 3, 21). Les huit personnes évoquent les sept sacrements et l’Église qui les administre, parfois considérée à la manière d’un huitième sacrement.

L’eau et la mort symbolisent l’ensevelissement avec le Christ pour ressusciter avec lui : « Dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec lui et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts » (Co 2, 12, cf. Rm 6, 4). Mais les sacrements ne sont pas figurés que par le seul signe de l’eau au baptême. 40 jours après avoir accosté l’arche au Mont Ararat, Noé lâcha après le corbeau par deux fois une colombe (Gn 8, 7-11). Ces trois essais d’oiseau rappellent les trois jours de la mort. La colombe revint avec le rameau d’olivier qui produit l’huile dont sont faites les saintes huiles utilisées pour certains sacrements (baptême, confirmation, ordre, extrême-onction).

  1. Moïse sauvé par son panier sauva les Juifs de l’esclavage d’Égypte

L’eau et le bois renvoient encore à Moïse dans son panier. « Lorsqu’il lui fut impossible de le tenir caché plus longtemps, elle prit une corbeille de jonc, qu’elle enduisit de bitume et de goudron. Elle y plaça l’enfant, et déposa la corbeille au bord du Nil, au milieu des roseaux » (Ex 2, 3). Le Nil était tout à la fois le fleuve nourricier d’Égypte mais aussi un fleuve menaçant par ses crues au point que Nasser dut faire ériger le barrage d’Assouan (1960-1970). La plaie du Nil changé en sang évoque ce double aspect de vie et de mort, du baptême dans l’eau et le sang, du rachat de la mort. Le nom même de Moïse est révélateur. « Elle lui donna le nom de Moïse, en disant : ‘ Je l’ai tiré des eaux’ » (Ex 2, 10) : מֹשֶׁה : MSH, Mosheh ou Moshé de MSYTHW, Mechitihou.

Comme Jésus dans notre évangile, Moïse commanda, par l’entremise de Dieu, aux eaux et aux vents : tant pour la première plaie (Ex 7, 14-25), que lors du passage de la Mer Rouge (Pessah signifie ce passage). La mer conserve cette ambivalence. Si elle laissa passer les Hébreux vers leur patrie donnée par Dieu le Père, elle tua les Égyptiens lancés à leur poursuite et leur servit de tombeau : « Moïse étendit le bras sur la mer. Le Seigneur chassa la mer toute la nuit par un fort vent d’est ; il mit la mer à sec, et les eaux se fendirent. Les fils d’Israël entrèrent au milieu de la mer à pied sec, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche. Les Égyptiens les poursuivirent ; tous les chevaux de Pharaon, ses chars et ses guerriers entrèrent derrière eux jusqu’au milieu de la mer (…) Le Seigneur dit à Moïse : ‘Étends le bras sur la mer : que les eaux reviennent sur les Égyptiens, leurs chars et leurs guerriers !’. Moïse étendit le bras sur la mer. Au point du jour, la mer reprit sa place ; dans leur fuite, les Égyptiens s’y heurtèrent, et le Seigneur les précipita au milieu de la mer. Les eaux refluèrent et recouvrirent les chars et les guerriers, toute l’armée de Pharaon qui était entrée dans la mer à la poursuite d’Israël. Il n’en resta pas un seul » (Ex 14, 21-23, 26-29)

Moïse sauva son peuple. Le chemin qui le conduit au salut passe par l’obéissance à la Loi reçue juste après, de l’autre côté de la Mer Rouge. Ces 10 commandements sont gravés sur des tables de pierre conservées dans l’arche d’alliance.

  1. Josué conduisit le peuple élu en Terre Promise par le bois de l’arche d’alliance

N’oublions pas un troisième épisode marquant. L’arche d’alliance traversa les eaux du Jourdain pour entrer dans la Terre de la Promesse. Josué, le successeur de Moïse, malgré la vocalisation différente, porte littéralement le même prénom que Jésus : « Dieu sauve » (Yeshouah). « Or, le Jourdain coule à pleins bords pendant toute la saison des moissons. Dès que les prêtres qui portaient l’arche furent arrivés au Jourdain, et que leurs pieds touchèrent l’eau, les eaux s’arrêtèrent en amont et se dressèrent comme une seule masse sur une grande distance, à partir d’Adame, ville voisine de Sartane ; et en aval, les eaux achevèrent de s’écouler vers la mer de l’Araba, la mer Morte. Le peuple traversa à la hauteur de Jéricho. Les prêtres qui portaient l’arche de l’Alliance du Seigneur restèrent immobiles, sur la terre sèche, au milieu du Jourdain. Alors tout Israël traversa à pied sec, jusqu’à ce que toute la nation eût fini de passer le Jourdain » (Jos 3, 15-17).

L’arche d’alliance produit donc un miracle similaire à celui de Moïse. Pour sortir d’Égypte comme pour entrer en Israël, la démarche est répétée, manifestant la puissance de Dieu pour ses élus contre ses ennemis : « À ceci, vous reconnaîtrez que le Dieu vivant est au milieu de vous, et qu’il vous mettra en possession du pays des Cananéens, des Hittites, des Hivvites, des Perizzites, des Guirgashites, des Amorites et des Jébuséens » (Jos 3, 10).

  1. Abandonner nos vies à la Providence divine
  1. Le frêle esquif de nos vies ballotté par les tempêtes

« Que diable allait-il faire dans cette galère ? » (Les fourberies de Scapin II, 7). Ne pourrions-nous pas en dire autant que Géronte de nos vies ? N’avons-nous pas l’impression d’être des galériens, comme si nous portions tout le poids du monde, à suer sang et eau pour tâcher de progresser spirituellement, socialement, mais vainement ? La tempête est en réalité une grande agitation, secousse (σεισμὸς μέγας = seismos megas), mouvement (motus magnus). Motus signifie aussi le mouvement de nos passions. Nos émotions peuvent nous secouer.

Pire que l’adversité, cette tempête n’est pas extérieure mais intérieure. Si la mort rôde autour de nous, celle du péché est en nous. La mort physique sépare l’âme du corps. Mais la mort spirituelle agit de même. Notre âme vagabonde papillonne sans cesse loin du corps, s’attachant à mille choses, à tous les tracas de la vie, nous empêchant de vivre en nous-mêmes, d’être présents à nous-mêmes pour l’être ensuite aux autres. La mort spirituelle peut aussi être celle du corps mystique dont nous sommes membres qu’est l’Église.

  1. La fragile barque de l’Église

La métaphore de la barque de l’Église est usuelle. D’ailleurs la partie principale d’une église encadrées par des colonnes et collatéraux s’appelle nef ou bateau. La Navicella, fresque du Giotto, impressionna S. Catherine de Sienne (1347-1380), qui, le 29 janvier 1380, porta tout le poids des misères de l’Église de son temps. Le Grand Schisme d’Occident (1378-1417) vit s’affronter 2 voire 3 papes.

Le poids de la navicella pesait tellement sur ses épaules qu’elle en vacilla comme sa statue, voisine du château Saint-Ange. La référence scripturaire constitue un peu un mixte des deux avec l’autre tempête apaisée en Mt 14, 24-33 qui insiste plus sur la foi vacillante de Pierre qui doute et auquel Jésus doit tendre la main pour le sortir des eaux sur lesquelles il marchait mais commençait à s’enfoncer. Notre évangile parle plutôt la foi de tous les apôtres inquiets d’être submergés. La devise parisienne s’appliquerait très bien à l’Église : « Fluctuat nec mergitur » (il est battu par les flots mais ne sombre pas).

Le cardinal Ratzinger, à la messe d’entrée en conclave qui aboutit à son élection, compara l’Église à une barque prenant l’eau de toute part. Pourtant, la situation a encore empiré aujourd’hui ! Les rats malheureusement ne quittent pas le navire mais cherche à y pratiquer des brèches mortifères. Nous voulons rester, prier et souffrir avec et pour l’Église qui pourtant semble se saborder elle-même tant les solutions existent, paraissent évidentes mais sont soigneusement évitées. S. Augustin enjoignait : « Reste donc dans ce vaisseau, et prie Dieu » (Sermon LXXV) mais comme Jonas (Jon 1, 15), peut-être serons-nous jetés par-dessus bord par nos frères embarqués et mal avisés qui croiraient s’en tirer en persécutant des frères.

À la fin mai 1862, S. Jean Bosco eut le songe des trois blancheurs dans lequel le pape menait un combat naval apocalyptique à la tête de la nef de l’Église contre laquelle se déchaînaient les forces des ténèbres. Les deux piliers auxquels amarrer solidement la nef de l’Église étaient l’Eucharistie et la Vierge Immaculée, formant avec le Pape les trois blancheurs. Au moins deux ne peuvent jamais défaillir.

  1. La foi agit sur Jésus

Dans les deux épisodes (Mt 8 et 14), la foi réveille, suivant le terme même de ressuscite (ἤγειραν, ἐγερθεὶς) Jésus, qui, en réalité, tient la barre du gouvernail de l’Église. Aussi modeste soit-elle (ὀλιγόπιστοι), la foi « ressuscite Jésus », le met en branle, ne saurait le laisser insensible, si bien qu’il manifeste sa puissance car la foi le reconnaît comme Dieu.

L’Impératrice Zita compara sa vie à un bouchon chahuté sur les eaux : on est ballotté, sans savoir où l’on va, on a aucune prise sur rien. Mais elle en profitait pour réaffirmer sa foi en s’abandonnant encore et toujours à la Divine Providence. La tranquillité qui survient (v. 26) évoque la paix qui est la tranquillité de l’ordre selon S. Augustin, (« Pax omnium rerum, tranquillitas ordinis »).

Conclusion

Cette tranquillité, cette paix, sont-elles de ce monde ? Rien n’est moins sûr ! Nous devons prier pour l’Église, sa hiérarchie, pour qu’ils restent fidèles. Les apôtres eux-mêmes crurent un temps que Jésus serait un fantôme (Mt 14, 26). Les hommes dont des prélats, sont tentés par l’hérésie du refus des conséquences de l’Incarnation, avatars du protestantisme. L’Eucharistie est le corps du Christ, la Vierge est mère du Fils de Dieu en lui donnant un corps et une âme humaine. Le prêtre représente le corps du Christ qu’il donne. Les sacrements sont les signes visibles et corporels de l’action invisible et efficace de Dieu. Les reliques des saints témoignent corporellement de leur union à Dieu. Au milieu d’une tempête qui ne semble jamais vouloir s’apaiser, ils sont nos piliers, auxquels jeter l’ancre de notre espérance (He 6, 19-20).

Date de dernière mise à jour : 31/01/2022