Épiphanie (09/01/22 - évang. d'ap. B. XVI)

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L’Épiphanie du Seigneur

Méditons l’évangile (Mt 2, 1-12) des mages d’après Benoît XVI[1]. Comme la Nativité (Lc 2, 1-21) indiquait un cadre historique et géographique avec l’empereur Auguste, le roi Hérode donne l’enracinement chronologique car il mourut en - 4 av. JC, terminus ante quem pour dater la Nativité, placée généralement vers - 7 ou - 6. Dans les deux cas, Auguste et Hérode, le pouvoir politique usurpe des qualités de Jésus : le prince de la paix pour le premier et le sauveur, rédempteur d’Israël pour le second.

      1. Les personnages
  1. Les mages

Les mages recouvrent quatre sens principaux :

  • membres de la caste sacerdotale perse. L’époque hellénistique les considérait représenter une authentique religion, fortement influencés par la philosophie (Aristote en parle).
  • détenteurs et pratiquants d’un savoir et pouvoir surnaturels
  • magiciens
  • escrocs, séducteurs comme Bar-Jésus, magicien « fils du diable, ennemi de toute justice » (Ac 13, 10).

Le terme est ambivalent. La religiosité peut conduire à une vraie connaissance, celle de Jésus-Christ ou si elle le refuse, devenir démoniaque et destructrice. Chez Matthieu, la sagesse philosophique et religieuse met ces trois hommes en chemin. Des tablettes cunéiformes retrouvées montrent que Babylone était un grand centre d’astronomie scientifique, mais déclinant à l’époque de Jésus. Des religions païennes s’interrogent sur le vrai Dieu, à la manière de Socrate. Même Abraham quitta sa terre natale pour se rendre en Terre Promise à l’appel d’un Dieu qu’il ne connaissait pas encore. D’autres ont vu ces signes mais ne se mirent pas en route pour rencontrer le Sauveur, pourtant attendu à cette période-là, comme attesté par Tacite, Suétone et Flavius Josèphe qui parle d’un dominateur du monde qui sortirait de Juda (De bello Iudaicorum III, 399-408). Les mages suivirent la science en observant la nature et n’arrivent qu’à Jérusalem. Là, ils durent s’en remettre à l’Écriture Sainte pour découvrir, grâce aux lettrés juifs réunis par Hérode, la localité exacte : Bethléem. Science et foi vont de pair et s’éclairent mutuellement.

Les rois mages sont saisis d’une grande joie (Mt 2, 10) lorsque réapparaît l’étoile. L’homme est heureux quand il est touché par la lumière de Dieu et voit son espérance se réaliser. Il a trouvé et s’est laissé trouver. L’adoration n’évoque pas Joseph alors que Matthieu raconte l’enfance de Jésus du point de vue du père adoptif. Mais là, seule la mère du roi est évoquée (Jér 13, 18). Comprenons qu’il est le vrai Fils de Dieu, né d’une Vierge. La proskynèse montre qu’il est Dieu, comme l’encens. La myrrhe annonce les rites funéraires prévus par Nicodème (Jn 19, 39). Mais Jésus n’en avait plus besoin contre la mort parce que la vie même de Dieu avait vaincu la mort. L’or évoque quant à lui sa royauté.

L’Écriture n’affirme pas qu’ils seraient rois. Mais la Tradition de l’Église a toujours lu ces textes à la lumière d’autres passages : « Les rois de Tarsis et des îles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande » (Ps 71 (72), 10) ; « Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi (…). Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur. Tous les troupeaux de Qédar s’assembleront chez toi » (Is 60, 1-7).

Les trois cadeaux furent associés aux trois continents de l’époque (Europe, Asie, Afrique) et on en fit trois couleurs de peau car le Royaume de Dieu rassemble toute race, langue, peuple et nation (Ap 5, 9). Mais jusque vers 1450, l’histoire de l’art exprimait cette universalité non géographiquement mais chronologiquement par les trois âges de la vie (un jeune homme imberbe, un homme mûr portant une barbe et un vieillard à la barbe blanchie).

  1. L’étoile

Les théologiens s’interrogèrent pour trouver à quel corps céleste (planète, comète etc…) pouvait correspondre l’étoile. Certains l’estiment impossible car relevant du miracle ou symbolisant un ange (S. Jean Chrysostome[2]). L’Orient ancien associait souvent les astres et les divinités (d’où les planètes et constellations nommées d’après la mythologie). D’ailleurs, en quelque sorte arrivait la fin de l’astrologie (S. Grégoire de Nazianze) car la Révélation juive et chrétienne opéra une démythisation. Dieu place les astres : « Dieu fit les deux grands luminaires : le plus grand pour commander au jour, le plus petit pour commander à la nuit ; il fit aussi les étoiles » (Gn 1, 16) qui n’influent plus sur le destin des hommes en réalité conduits par la main paternelle de la Divine Providence. Jésus est supérieur à toutes les puissances angéliques (Col, Eph). Ce n’est pas l’étoile qui détermine le destin de l’Enfant-Dieu mais l’Enfant qui guide l’étoile ! L’homme, adopté par Dieu, est plus grand que l’univers entier.

Toutefois, des scientifiques, après Johannes Kepler en 1604, démontrèrent que la conjonction des planètes Jupiter et Saturne dans la constellation du Poisson eut lieu entre les années - 7 et - 6 (années souvent retenues pour dater la naissance de Jésus). Elle pourrait avoir été interprétée par les rois mages car le roi (des dieux Jupiter, Zeus, Mardouk des Babyloniens), du temps (Chronos, Saturne) naquit en Israël (le Poisson). Une supernova pourrait indiquer la nouvelle étoile comme l’indiquent des tables chinoises en - 4, une « étoile lumineuse était apparue et avait été vue durant un temps prolongé » (Friedrich Wieseler, Göttingen). Bien sûr, l’astre issu de Jacob est avant tout le Christ, soleil de toute l’humanité.

  1. Hérode

À Jérusalem, les mages allèrent d’abord au palais royal d’Hérode, parlant typiquement des païens : « où se trouve le ‘roi des Juifs’ ». Les fils de la promesse auraient quant à eux parlé du roi d’Israël. Ce titre nous rappelle la Croix (Mc 15, 9 ; Jn 19, 19-22) tant dans le dialogue entre Pilate et Jésus que pour le titulum accroché au-dessus de sa tête sur ordre du païen romain qu’était le procurateur de Judée. Royauté et Croix sont indissociablement liées dans la vie de Jésus. D’ailleurs l’étonnant trouble qui s’empare de la ville rappelle la Passion : « Comme Jésus entrait à Jérusalem, toute la ville fut en proie à l’agitation, et disait : ‘Qui est cet homme ?’ » (Mt 21, 10). L’attitude d’Hérode peut évoquer la nôtre. Ce qui, dans une perspective de foi est une étoile d’espérance, est dans un premier temps, dans notre la vie de tous les jours seulement cause d’ennui, motif de préoccupation et peur. Dieu dérange notre confortable quotidien.

Les citations de l’Écriture sont modifiées par l’évangéliste. Michée (5, 1) dit : « Et toi, Bethléem Éphrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël ». transformé en : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël » (Mt 2, 6). De l’affirmation du plus petit clan de Juda (LXX), il nie qu’il serait le moindre. En réalité, toute la stratégie divine est ici à l’œuvre. Ce qui est grand naît de ce qui semble petit et insignifiant selon les critères du monde comme le roi David oublié par son père Jessé (1 Sm 16, 7), alors que ce qui est grand aux yeux du monde, se brise et disparaît comme dans le Magnificat : « Il renverse les puissants de leur trône, Il élève les humbles » (Lc 1, 52). Matthieu se réfère aussi à 2 Sm 5, 2. Jésus est le vrai Messie. Mieux que David, il est le berger d’Israël plein de sollicitude aimante et tendresse. Mais les Juifs ne se mettent pas à la suite des mages et restent sur les certitudes.

Hérode était très cruel. Il avait fait exécuter sa femme, plusieurs de ses fils (Alexandre et Aristobule puis Antipater en -4) qu’il croyait menacer son pouvoir. Aucun scrupule ne l’arrête. L’historicité du massacre des Innocents ne saurait être mise en doute sous prétexte que ce serait un motif littéraire rappelant Moïse. La Haggadah de Moïse, transmise par Flavius Josèphe, est postérieure. Elle parle d’un roi à naître d’origine hébraïque. Pharaon aurait ordonné de jeter dans le fleuve tous les enfants hébreux mais un songe à son père aurait sauvé l’enfant. Ce serait pour tuer Moïse que tous les enfants juifs auraient tués alors qu’en réalité les Égyptiens craignaient le poids démographique de leurs esclaves hébreux (Ex 1-2).

      1. Les lieux
  1. Bethléem de Judée

Bethléem est la cité du roi David. La précision que c’est en Judée est plus théologique que géographique. Bénissant son fils Juda, Jacob dit : « Le sceptre royal n’échappera pas à Juda, ni le bâton de commandement, à sa descendance, jusqu’à ce que vienne celui à qui le pouvoir appartient, à qui les peuples obéiront » (Gn 49, 10). Le vrai Messie n’était pas le roi David, simple anticipation terrestre, mais bien le vrai Fils de Dieu, Jésus Christ.

Le prophète Balaam, fils de Béor (attesté depuis 1967 par une inscription de Transjordanie) fut chargé par le roi de Moab de maudire Israël et périt par l’épée des Juifs (Nb 31 8 ; Jos 13, 22). Mais bien que sa mort soit présentée comme une peine pour induire à l’idolâtrie, il avait finalement béni le peuple élu : « Ce héros, je le vois – mais pas pour maintenant – je l’aperçois – mais pas de près : Un astre se lève, issu de Jacob, un sceptre se dresse, issu d’Israël » (Nb 24, 17). Un païen, serviteur d’idoles étrangères, reconnut la vraie nature de Jésus comme plus tard les rois-mages. Cette prophétie païenne circulait parmi les non-Juifs qui savaient d’où viendrait le salut et la vraie souveraineté.

  1. Nazareth en Galilée

Joseph reçoit un songe. Il écoute le message divin délivré par l’ange. Il est capable de discernement, est obéissant, résolu et pratique. Il rentre d’Égypte en Galilée. S. Matthieu y voit la réalisation de la prophétie : « D’Égypte, j’appelai mon fils » (Os 11, 1). Mais chez Osée, les fils d’Israël appelés par Dieu, ne répondent pas : « plus on les appelait, plus ils s’écartaient » (Os 11, 2). Jésus répondit vraiment et nous libéra de l’esclavage du péché et de la mort par son attitude filiale envers Dieu le Père. L’exode définitif est inauguré par le retour de Jésus. Lui, le Fils, s’exila en assumant une nature humaine (kénose en Ph 2) pour nous faire sortir de toute aliénation et nous ramener à la maison, terre du Père, notre patrie céleste.

Rachel pleure ses fils (Mt 2, 18 ; Jr 31, 15). Or Israël, le royaume du Nord, est issu de ces deux tribus de Joseph et Benjamin, les deux fils qu’elle a donnés à Jacob/Israël. Contrairement à Jérémie, S. Matthieu ne cite pas les paroles consolantes qui suivent immédiatement (Jr 31, 16). Pour lui, le tombeau de Rachel était près de Bethléem et la seule lamentation rappelle que l’unique consolation face à la mort est la Résurrection. Uniquement là l’injustice est dépassé : « ils ne sont plus ».

Après Hérode le Grand, Joseph veut éviter son successeur le plus cruel, Archélaüs qui régnait en Judée. Il renonça donc à Bethléem et préféra le royaume d’Antipas, la Galilée. Pourtant : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1, 46). C’est que la grande lumière surgit de ce qui était la terre des ténèbres (Is 8, 23-9, 2).

Nazôréen (Mt 2, 23) démontre que Jésus est l’héritier de la promesse. Les disciples de Jésus étaient appelés ainsi dans le monde sémitique et chrétiens dans le monde gréco-romain (Ac 11, 26). Il n’est pas à rattacher au nazir comme Samson (Jg 13, 5-7) car Jésus ne suivait pas l’interdit d’alcool. Cependant, ce qualificatif vaut éminemment pour lui car il signifie être consacré à Dieu, depuis le sein maternel jusqu’au jour de sa mort. Peut-être faut-il le dériver de nézer, le rejeton sorti de la souche de Jessé (Is 11, 1). La Vierge enfantera (Is 7), celui qui sera la lumière dans les ténèbres (Is 9), le rejeton sur lequel reposera l’Esprit-Saint (Is 11). La souche était quasi-morte mais un nouveau commencement s’opéra.

Conclusion

À la suite des mage, mettons-nous intérieurement en chemin vers Jésus, la véritable étoile du matin ou stella matutina (Ap 2, 28), guidée par Marie, stella maris, l’étoile de la mer qui nous rassure au milieu des tempêtes.

 

[1] Ratzinger, Joseph, Benoît XVI, L’enfance de Jésus, Flammarion, Paris, 2012, chap. 4 : les mages d’Orient et la fuite en Égypte, p. 127-168.

[2] In Matth. Hom. VI, 2, in PG 57, 64 : « pour juger que cette étoile n’était pas une étoile ordinaire, ni même une étoile, mais une vertu invisible, qui se cachait sous cette forme extérieure, il ne faut que considérer quel était son cours et son mouvement. Il n’y a pas d’astre, pas un seul, qui suive la même direction que celui-ci ».