Sts. Pierre et Paul (3 juillet 2016)

Homélie de la Solennité des Saints Pierre et Paul (3 juillet 2016)

La difficile unité de l’Église autour du Pape

La fin juin et début juillet ont une tonalité pontificale, au sens de papale, insoupçonnée au-delà de l’évidence. Non seulement nous fêtons le 29 juin la solennité des Sts. Pierre et Paul, la plus connue, mais d’autres jours les évoquent. Il faut commencer par citer le 30 juin la commémoration de St. Paul qui reprend tout de même en double oraison la mémoire de St. Pierre. Elle fut instituée le lendemain de la célèbre date du 29 par St. Grégoire le Grand qui voulait épargner à son peuple romain de faire 2 stations le même jour aux basiliques St. Pierre-du-Vatican et St. Paul-hors-les-murs. Cela n’est pas sans rappeler la configuration entre l’ancienne date de la Chaire de St. Pierre (le 18 janvier[1]) et la conversion de St. Paul (25 janvier) car nous avons alors des cycles Pierre-Paul au milieu de l’hiver et au début de l’été. Mais d’autres dates sont chargées d’histoire. Parmi les autres dates encore à forte connotation pontificale, mentionnons le 1er juillet la fête du Précieux Sang de Jésus-Christ et le 2 juillet la Visitation de la Sainte Vierge Marie. Cela ne semble pas en rapport avec le Pape. Et pourtant !

  1. Le 1er juillet, fête du Précieux Sang : 1849

Un prêtre romain important, St. Gaspard del Bufalo (mort en 1836) obtint en 1822 que la fête du Précieux Sang fût déplacée du temps de la Passion au 1er juillet. Ce prêtre romain dont les reliques se trouvent à Sta. Maria in Trivio, juste à gauche de la fontaine de Trevi, fut un grand missionnaire dans les limites des États Pontificaux[2].

Le 24 novembre 1848, le Pape Bienheureux Pie IX dut s’enfuir de Rome qu’il ne contrôlait plus et qui était passée avec la Révolution sous le pouvoir des libéraux. Son premier ministre Pellegrino Rossi avait même été poignardé 9 jours plus tôt au palais de la Chancellerie. La République italienne fut proclamée par les émeutiers le 9 février. Le Souverain Pontife ne put revenir dans ses États qu’avec l’aide du prince-président Louis-Napoléon Bonaparte qui envoya un corps expéditionnaire, commandé par le Général Oudinot qui devait libérer Rome et la remettre au Pape. « Les 28, 29 et 30 juin, sous l’égide des Apôtres, la fille aînée de l’Église, fidèle à son glorieux passé, balayait les remparts de la Ville éternelle ; le 2 juillet, fête de Marie, s’achevait la conquête. Bientôt un double décret notifiait à la Ville et au monde (Urbi et orbi) la reconnaissance du Pontife, et la manière dont il entendait perpétuer par la sainte Liturgie le souvenir de ces événements. Le 10 août, de Gaète même, lieu de son refuge pendant la tourmente, Pie IX, avant d’aller reprendre le gouvernement de ses États, s’adressait au Chef invisible de l’Église et la Lui confiait par l’établissement de la fête du 1er juillet, lui rappelant que, pour cette Église, il avait versé tout Son Sang. Peu après, rentré dans sa capitale, il se tournait vers la Très Saint Vierge Marie, le Vicaire de l’Homme-Dieu renvoyait à celle qui est le Secours des chrétiens l’honneur de la victoire remportée au jour de sa glorieuse Visitation, et statuait que la fête du 2 juillet serait élevée du rite double-majeur à celui de seconde classe pour toutes les Églises : prélude à la définition du dogme de la Conception immaculée (1854), que l’immortel Pontife projetait dès lors, et qui devait achever l’écrasement de la tête du serpent » (Dom Guéranger, l’Année liturgique).

  1. Le 2 juillet, fête de la Visitation
    1. Une fête du pontife romain : 1389-1451

La Visitation n’est pas seulement liée à la récupération des États Pontificaux (certes provisoire, jusqu’en 1871, aussi longtemps que durerait Napoléon III et ses zouaves). La fixation de la Visitation au 2 juillet rappelle aussi la fin des divisions de l’Église au temps du Grand Schisme. Il y avait déjà eu dans l’histoire de tristes précédents où des Papes avaient été chassés de leur siège apostolique[3] ou l’avaient quitté volontairement. Le plus célèbre fut l’épisode d’Avignon (1309-1378) : lorsque mourut le pape Grégoire XI, revenu à Rome suivant les instances de Ste. Catherine de Sienne, l’élection de son successeur conduisit à 2 papes (Avignon et Rome) et même trois à un moment lorsque les conciles s’en mêlèrent.

Jean de Jenstein (Jan z Jenštejna) (1348-1400), archevêque de Prague (1379-1396), joua un grand rôle dans l’invocation de la Mère de Dieu face à ces troubles. Face au Grand Schisme, il soutenait le pape de Rome et dans un synode adopta en 1386 cette fête de la Visitation le 2 juillet. Il composa aussi un office, très répandu dans le Saint-Empire. Il pria le Pape Urbain VI d’étendre cette fête à l’Église universelle. L’idée était que l’aide de la Très Sainte Vierge Marie, dont la visitation à Elisabeth fut féconde en grâce, était nécessaire pour résoudre les graves difficultés qui assaillaient l’Église depuis 1378. Le 6 avril 1389, le Pape décréta cette extension mais mourut avant la promulgation de la bulle. C’est donc son successeur Boniface IX qui la promulgua sous le nom de Superni benignitate Conditoris grâce encore à Jenstein, alors présent à Rome pour le jubilé de 1390[4]. En raison des divisions entre les différents papes, seuls les diocèses relevant de l’obédience romaine appliquèrent alors la bulle.

Le Grand Schisme prit officiellement fin en 1417 avec l’élection du pape Martin V (suite à la déposition de deux antipapes Jean XXIII et Grégoire XII). Mais il ne fut pas la seule crise de la papauté de la fin du Moyen Âge. Puisque c’est le concile de Constance (1414-1418) qui avait contribué à résoudre cette crise entre papes de Rome et d’Avignon, les pères conciliaires en conçurent quelque orgueil et s’efforcèrent de faire triompher des idées fausses : le conciliarisme, la prétendue supériorité du concile sur le pape. Le collège des évêques pourrait ainsi lui imposer ses idées. Vous voyez vers où pointent déjà ces idées jusqu’aux remous de l’après-Vatican II et la collégialité ! Cette crise conciliaire dura de 1414 à 1449. Et là encore, symboliquement, la fête de la Visitation joua un rôle. Les Pères du Concile de Bâle les plus extrémistes dans leurs thèse conciliaristes déposèrent le pape Eugène IV en 1440 en élisant l’antipape Félix V (Amédée VIII, comte de Savoie). Mais dans une sorte de geste de conciliation avec Rome, la date du 1er juillet fut toutefois promulguée dans sa 43è session grâce à l’habileté d’Æneas Silvio Piccolomini, envoyé du vrai Pape (futur pape Pie II). Ainsi, toute l'Église devait la fêter, même ceux des anciennes obédiences non romaines. Nicolas V le rappela en 1451.

  1. Dimension spirituelle avec St. Jean-Baptiste

Le choix de la date du 2 juillet se réfère en Occident au cycle de St. Jean-Baptiste qui s’intercale avec ce cycle très romain ou pontifical (papal). St. Jean-Baptiste naquit le 24 juin. C’est d’ailleurs le seul saint, à part la Très Sainte Vierge Marie, pour lequel est fêté la Nativité (normalement, on retient liturgiquement plutôt la naissance au Ciel). Comme tout garçon juif, il fut circoncis le 8e jour, soit le 1er juillet. Et on avait donc placé au lendemain, 2 juillet, le départ de la Mère de Dieu de chez sa cousine Élisabeth.

Placer à cette date la Visitation évoque donc plutôt la fin du séjour que le début. La Sainte-Écriture affirme qu’aussitôt après l’Annonciation (25 mars), la Vierge était partie (certains pensent avec St. Joseph) : « En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée » (Lc 1, 39). La Vierge Marie demeura chez Élisabeth et Zacharie trois mois : « Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle » (Lc 1, 56). Il est vraisemblable qu’elle resta jusqu’à la naissance voire la circoncision du Précurseur, même si le texte l’évoque après pour des raisons logiques. Comme il était impossible de charger plus encore le temps de l’Annonciation qui tombe souvent vers la fin du Carême et la Semaine Sainte[5], la réforme liturgique d’après Vatican II choisit de le placer dans la forme ordinaire au 31 mai[6] pour prétendument clôturer le mois marial[7], mais non sans chambardements[8]. Par contre, la fête a alors assumé de nouveau une liturgie propre contrairement au missel de St. Pie V.

Cependant, on peut regretter que ne se soit perdue une certaine dimension. En effet, le choix du 2 juillet provient de l’Orient même s’il a été revisité par le génie propre de l’Église latine. Bien que la liturgie byzantine ne connaisse pas de fête commémorant le mystère de la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth, l’Église de Constantinople célèbre une grande fête mariale le 2 juillet : la déposition du Vêtement de la Théotokos à l’église des Blachernes. Ces reliques avaient été rapportées de Jérusalem à Constantinople par un patrice du nom de Galbios en 472, l’Empereur Léon I fit construire une église pour les conserver et celle-ci fut consacrée en 473. Dissimulées lors de l’invasion des Avars en 619, les reliques furent solennellement restituées aux Blachernes le 2 juillet de la même année et fêtées à cette date depuis lors[9].

Outre la vénération des reliques, cette fête est surtout l’occasion d’exprimer la confiance dans le secours de la Mère de Dieu invoquée comme « refuge des hommes » (cf. Marie-Auxiliatrice ou Refuge des pécheurs). Son vêtement est considéré comme un « abri sûr » et un « manteau protecteur »[10]. Cette tradition fait écho à l'histoire d’Élie. Lorsque le prophète était monté au ciel, il avait laissé à Elisée son manteau et son esprit prophétique (2 R 13,-15). Marie, en montant au ciel, imite Élie, et nous laisse son manteau. Elle nous laisse son esprit, c'est à dire l'esprit de la Femme de l'Alliance, l'esprit marial, qui fait adhérer à l'Esprit Saint.

Les Croisés qui conquirent Constantinople en 1204, voulurent importer cette fête en Occident, ce qui fut lié à St. Jean-Baptiste. C’est grâce aux Franciscains que ce culte se répandit après que le chapitre général de l’Ordre séraphique présidé par saint Bonaventure introduisit au calendrier de l’Ordre, outre les fêtes de sainte Anne et de sainte Marthe, la Conception de Marie (le 8 décembre) et sa Visitation (le 2 juillet). L’idée était, au lendemain de l’Octave de la Nativité du Précurseur, de conclure une octave commencée au chant du Benedictus par le chant du Magnificat faisant de cette octave une seule journée liturgique.

Conclusion

En ces temps troublés de l’Église et du rôle du Saint-Père, il est bon d’invoquer à la fois les princes des apôtres et la Très Sainte Vierge Marie, reine des apôtres qui les entourait de sa présence maternelle au Cénacle (cf Ac 1, 12-14 joint à Ac 2, 1-4). St. Jean-Paul II a, dans son encyclique Mulieris Dignitatem (15 août 1988), n° 27 évoqué un double principe de l’Église, pétrinien et marial qui est déjà à l’œuvre dans ce désir des Papes d’associer à l’exercice de leur pouvoir la Mère de Dieu. Cette complémentarité iconique des rôles masculin et féminin est à approfondir : « Ce profil marial est aussi fondamental et caractéristique de l’Église – sinon davantage – que le profil apostolique et pétrinien, auquel il est profondément uni. [...] la dimension mariale de l’Église précède la dimension pétrinienne, tout en lui étant étroitement unie et complémentaire. Marie, l’Immaculée, précède toute autre personne et, bien sûr, Pierre lui-même et les Apôtres. Non seulement parce que Pierre et les Apôtres, issus de la masse du genre humain qui naît sous le péché, font partie de l’Église ‘sancta ex peccatoribus’, mais aussi parce que leur triple munus n’entend à rien d’autre qu’à former l’Église dans cet idéal de sainteté qui est déjà préformé et préfiguré en Marie. Comme l’a si bien dit un théologien contemporain, ‘Marie est ‘la Reine des Apôtres’, sans revendiquer pour elle les pouvoirs apostoliques. Elle a autre chose et beaucoup plus’ (Balthasar, Hans-Urs, Neue Klarstellungen) ».


[1] Aujourd’hui décalée au 22 février date où elle était célébrée à Antioche.

[2] Il a fondé un ordre missionnaire du Précieux Sang dont un rameau tient toujours haut et fort le flambeau traditionnel dans son monastère de Schellenberg dans la principauté de Liechtenstein (abritant l’archevêque de Vaduz, Mgr. Haas) et un autre en Thurgovie (St. Pelagiberg).

[3] Durant la Querelle des Investitures, en particulier Grégoire VII ou la lutte du Sacerdoce et de l’Empire, sous la Révolution française avec Pie VI déporté et mourant à Valence en 1799 et Pie VII en juillet 1809 prisonnier à Savone, Fontainebleau entre autres.

[4] Le document publié en 1390 porte la date du couronnement de Boniface IX, c’est-à-dire le 9 novembre 1389.

[5] Il fut un temps où on fêta cet événement durant le temps de l’Avent, le vendredi des Quatre-Temps, mais il ne s’agissait que d’une simple mémoire et la liturgie du jour ne médita pas plus le mystère. La collecte du troisième dimanche de l’Avent (« gratiæ tuæ visitationis illustra »), la première et la cinquième oraison du samedi des Quatre-Temps (« concede propitius ut ex tua visitatione consolemur » et « pietatis tuæ visitatione consolemur ») considéraient la venue du Sauveur dans notre chair comme une visitation.

[6] Calendarium Romanum ex decreto sacrosancti œcumenici Concilii Vaticani II instauratum auctoritate Pauli PP. VI promulgatum, editio typica, Romæ, T.P.V., 1969, p. 93 : « que soit désormais transférée (la fête de la Visitation) au dernier jour du mois de mai, entre les solennités de l’Annonciation du Seigneur et la Nativité de St. Jean-Baptiste, ce qui correspond mieux à la narration de l’Évangile) ».

[7] Puisque le 31 mai est la fête de Marie-Reine dans la forme extraordinaire et donc on l’honorait bien !

[8] Le compromis du 31 mai qui entraîne comme conséquence le déplacement de la fête de Marie-Reine au 22 août et celui du Cœur Immaculé de Marie au samedi qui suit la solennité du Sacré-Cœur. Le conformisme au texte évangélique valait-il la peine de tous ces bouleversements ?

[9] Salaville, S., Marie dans la liturgie byzantine ou gréco-slave, in Du Manoir, H., Maria, études sur la sainte Vierge, tome I, Paris, Beauchesne, 1949, p. 247 à 326 et Sartor D., Visitazione, in Nuovo Dizionario di Mariologia, Milano, Paoline, 1985, p. 1476. Les références viennent du site introibo.

[10] L’art consacrera cette dévotion à la Vierge au manteau sous lequel viennent se réfugier les pécheurs.