5e dim ap Pentecôte (9 juillet 2017)

Homélie du 5e dimanche après la Pentecôte (9 juillet 2017)

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La colère (1)

« Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement » (Mt 5, 22). Alors qu’on croit souvent que le christianisme serait moins contraignant que le judaïsme qui l’a précédé, l’extrait de ce dimanche montre qu’en réalité, Jésus est encore plus exigeant que la loi de Moïse. Voyons l’exemple d’un des sept péchés capitaux : la colère. Commençons aujourd’hui par en voir le mécanisme, d'après St. Thomas d'Aquin.

  1. La colère : une passion primordiale
    1. Punir une injustice (ST I-II, 46, 1)

La colère est une des passions de l’âme, qui en soi comme toute passion, relève donc de la sphère affective, émotionnelle. Elle n’est pas tellement contrôlable en ce qui la fait surgir et on ne doit pas s’y attarder trop du point de vue de la responsabilité morale. Après, elle pourra devenir peccamineuse si on la raison ne reprend pas le dessus sur cette passion.

De nombreuses passions concourent à produire la colère : on nous a infligé de la tristesse par un mal qu’on subit injustement, estime-t-on. On a le désir et l’espoir de la revanche (desiderium et spes ulciscendi). Ne réduisons pas nécessairement le mot de vengeance à une simple petite vindicte revancharde. N’oublions pas que c’est l’un des attributs de Dieu qualifié de Deus ultor (le Dieu vengeur) (Jér. 51, 56). Expression qui est d’ailleurs rendue aujourd’hui par « le Seigneur est un Dieu qui rétribue, qui rend à chacun son dû ». Et cela n’est rien d’autre que la définition de la justice (« ius suum unicuique »[1]) qui a bien cette dimension de rétablir les droits de la personne victime. Simplement, cette tâche rétributive appartient d’abord à Dieu ou à ceux à qui ce pouvoir a été confié : « non vosmetipsos vindicantes, carissimi, sed date locum irae, scriptum est enim: ‘Mihi vindicta (à moi la vengeance), ego retribuam’, dicit Dominus » (Rm 12, 19) rendu par « Bien-aimés, ne vous faites pas justice vous-mêmes, mais laissez agir la colère de Dieu. Car l’Écriture dit : ‘C’est à moi de faire justice, c’est moi qui rendrai à chacun ce qui lui revient, dit le Seigneur’ ».

De fait, Aristote précise : « L’homme en colère a l’espoir de punir, et il désire que la vengeance soit à sa portée ». Du coup, Avicenne remarque que si l’auteur du dommage a une supériorité considérable, il ne s’ensuit pas de colère mais seulement de la tristesse car on n’est pas en mesure de changer les choses et faire cesser ou réparer l’injustice subie. À qui le petit peut-il alors s’en remettre si ce n’est à Dieu : « Un pauvre crie ; le Seigneur entend » (Ps 33, 7). Et tant pis si la vengeance devait malheureusement être repoussée au jugement particulier à la mort de chacun. La justice de Dieu implique l’enfer : qui oserait prétendre qu’il serait qu’Hitler côtoie Mère Teresa au Paradis ?

  1. La colère a-t-elle pour objet le bien ou le mal ? (ST I-II, 46, 2)

La colère n’est pas entièrement mauvaise. Elle est une passion mixte. « La colère aspire à la vengeance » (St. Augustin). Or le désir de la vengeance aspire au bien puisque la vengeance relève de la vertu de justice. De même, la colère implique toujours de l’espoir, source de plaisir qui ont pour objet le bien. La colère porte donc également sur le bien.

Aimer quelqu’un, c’est ne vouloir que du bien (« ti voglio bene » disent les Italiens) à celui qui apparaît en soi-même comme un bien. Haïr quelqu’un, c’est vouloir du mal à quelqu’un perçu comme mauvais. Ces deux passions sont simples et non pas composées. A contrario, l’objet de la colère se dédouble toujours : la vengeance est désirée et espérée comme un bien, une manière de rétablir la justice (de là vient qu’on trouve plaisir à se venger) mais celui dont on cherche à se venger est perçu comme un être opposé et nuisible, ayant commis un mal de faute. Raison pour laquelle un mal de peine devrait lui être infligé.

  1. Colère et raison (ST I-II, 46, 3-5)

Dans les deux aspects, une certaine difficulté apparaît qui range cette passion dans l’irascible : cela demande un certain effort pour surmonter les obstacles. Mais cela n’empêche pas une certaine collaboration de la passion avec la raison : par exemple en cherchant quelle peine pourra être la plus adaptée. Par contre la longue préméditation (le comte de Monte Cristo) pour nuire le plus possible relève a priori plus de la haine car la colère est plus dans l’impulsivité.

Métaphysiquement, on peut définir l’homme comme un animal raisonnable. Si l’on considère son genre (animal), il tend plus vers le concupiscible donc à conserver son être tant individuellement que pour l’ensemble de l’espèce en recherchant respectivement la nourriture, le repos et à se reproduire. Mais si on l’envisage du côté de l’espèce (rationnel), il tend plus à la colère car on cherche plus raisonnablement à écarter ceux qui nous font obstacle. Aristote écrit qu’il est plus humain de punir (la colère) que d’être doux.

  1. Distinctions à faire
    1. Colère et haine (ST I-II, 46, 6-7)

St. Augustin, dans sa "Règle", compare la haine à la poutre, et la colère à la paille de la parabole. Colère et haine ont matériellement le même objet : on veut du mal à quelqu’un. À celui que l’on déteste dans la haine, à celui contre lequel on s’irrite dans la colère. Mais l’objet formel diffère dans les deux cas : le mal de l’ennemi détesté est voulu par celui qui hait en tant qu’il est un mal alors que le colérique envisage le mal de son adversaire sous l’apparence du bien pour faire justice. La haine consiste à vouloir du mal au mauvais tandis que la colère veut du bien au mauvais. C’est donc beaucoup moins grave. Le problème est souvent que la colère n’obéit pas au précepte de la raison lorsqu’elle se venge.

Dans le désir du mal à infliger, la colère est moins grave que la haine car quand un homme en colère constate que le mal qu’il a infligé dépasse la mesure de la justice, il éprouve de la pitié. « L’homme en colère, s’apitoie en maintes circonstances, celui qui hait, jamais » (Aristote). Mais du point de vue de l’intensité du désir, la colère laisse moins de place à la pitié que ne fait la haine, car le mouvement de la colère est plus impétueux et donc on peut se laisser emporter plus facilement et plus loin qu’à froid comme un haineux.

La vengeance passe par l’application d’une peine : la souffrance vient de ce qu’elle est contraire à la volonté de la personne punie. Le colérique veut qu’il se reconnaisse responsable par sa propre injustice de ce qui lui arrive. Mais celui qui hait n’a cure de tout cela : il veut le mal d’autrui purement et simplement.

La haine est aussi plus grave car sa cause est plus durable. La colère vient d’un ébranlement de l’âme provoqué par un outrage tandis que la haine vient d’un certain état d’âme qui nous fait tenir pour contraire ou nuisible l’objet détesté. La colère se dissipe plus vite qu’une disposition habituelle (elle retombe aussi vite qu’elle apparaît) : « la haine est plus incurable que la colère » (Aristote).

La colère ne survient pas contre quelqu’un contre lequel on ne peut se venger comme un mort ou une chose insensible. Elle est particulière alors que la haine peut être générale contre toute une catégorie de personnes car on constate un désaccord qui oppose telle manière d’être à nos propres dispositions. La colère, quant à elle, est causée par l’acte de quelqu’un qui nous a lésé.

  1. Différentes espèces de colère (ST I-II, 46, 8)

Les Pères de l’Église évoquent trois espèces de colère en distinguant ce qui lui donne un certain développement :

  • Les vifs (aculi) s’emportent rapidement (fiel : une colère qui s’enflamme subitement).
  • Les amers (amari) : la tristesse, qui entretient la colère et dont le souvenir se prolonge, se rattache à la rage qui tourne en manie, du verbe latin manere, demeurer.
  • Les implacables (difficili) : l’objet du désir, la revanche, se rattache à la fureur qui ne s’apaise qu’en punissant.

Suivant leur effet, St. Grégoire le Grand distingue trois degrés dans la colère : « la colère sans voix, la colère qui s’accompagne de cris, et la colère qui s’exprime en parole » en se référant à notre passage (Mt 5, 22) : « ‘Celui qui se met en colère contre son frère’ : c’est la colère muette. ‘Celui qui dira à son frère ‘Raca’’ : c’est la colère qui se manifeste par des cris plus que par des paroles vraiment formulées. Enfin : ‘Celui qui dira à son frère : ‘Fou’’ : c’est la colère qui se traduit en un langage parfaitement expressif ».

 

[1] II-II, 58, 1 (utrum convenienter definiatur quod iustitia est constans et perpetua voluntas ius suum unicuique tribuens) et arg. 1 et 5 ; cf. II-II, 57, 4, ad 1.