7e dim ap Pentecôte (23 juillet 2017)

6e dimanche après la Pentecôte (16 juillet 2017)

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NB : toute ressemblance avec des personnes existant réellement serait fortuite.

Une histoire du pouvoir épiscopal (2)

  1. Les contre-pouvoirs face au gouvernement de l’évêque
    1. Diversité des formations de prêtres

Les prêtres sont ordonnés après avoir été formés. Or, la question des lieux de formation est essentielle pour assurer la saine doctrine du candidat au sacerdoce. Les séminaires sont d’une création relativement récente, à partir du XVIe siècle avec le concile de Trente[1]. Mais ils ne s’imposèrent réellement qu’au début du XXe siècle avec St. Pie X qui le rendit obligatoire. Jusqu’alors, on avait trois voix de formation :

  • La voie universitaire (de type allemand) qui est héritée des écoles cathédrales puis des universités. Les étudiants (pas tous destinés à la prêtrise) sont formés dans des collèges qui forment l’universitas professorum et studiorum comme il en subsiste à Oxford et Cambridge. Les séminaires romains ont en grande partie conservé ce modèle (le séminaire n’est pas le lieu de formation académique).
  • La voie des séminaires tels qu’on les connaît aujourd’hui qui relient lieux de formation et lieux de vie communautaire.
  • La cléricature extérieure, beaucoup plus développée qu’on ne le pense. Le jeune garçon restait dans sa famille et fréquentait, en élève externe, la faculté, l’école du séminaire (comme Pie XII au Capranica), voire même était formé par un prêtre qui le présentait à l’évêque pour l’ordination. C’est ainsi que St. Jean-Marie Vianney, pourtant saint patron des curés de l’univers, fut formé par l’Abbé Balley à Écully après avoir été renvoyé du séminaire St. Irénée de Lyon.

St. Vincent de Paul fut présenté aux ordres sur recommandation de sa seule famille et protecteurs. Il fut tonsuré à Bidache le 20 décembre 1596 par l’évêque de Tarbes puis ordonné prêtre le 23 septembre 1600 non pas par l’évêque de Dax ni de Toulouse (où il passa son baccalauréat en théologie) mais par celui de Périgueux (avec lettres dimissioriales du vicaire général de Dax pour son évêque encore retenu à Bordeaux)[2]. Il n’avait que 19 ans, ne respectant donc pas l’âge minimal requis. On choisissait donc d’abord son lieu de formation et après on trouvait un évêque pour vous ordonner une fois qu’on avait en vue un bénéfice.

Mgr. Marcel Lefebvre fut envoyé au séminaire pontifical français de Rome le 25 octobre 1923 sur la propre initiative de ses parents qui voulaient à tout prix éviter l’esprit gallican ou moderniste des séminaires français. Jusqu’à très récemment, les familles payant la formation des futurs prêtres, avaient donc leur mot à dire dans le lieu de formation et indirectement dans l’avancement vers les ordres.

  1. Les contre-pouvoirs internes aux diocèses : les chapitres

Nous avons vu que le pouvoir de nomination des évêques était très limité. Mais nous ne pouvons taire le fait qu’avant même que le roi ne prit en charge nombres de nominations épiscopales en 1516, les élections médiévales des évêques se faisaient par les chapitres cathédraux. Le rôle du clergé de la ville épiscopale, puis plus spécifiquement celui de l’église cathédrale, devint progressivement prépondérant dans les élections épiscopales, jusqu’à devenir exclusif, par élimination du peuple d’abord puis des autres laïcs nobles, enfin des autres clercs. Progressivement à partir du XIe siècle, les clercs des campagnes furent écartés, sans doute parce que plus directement soumis à leur patron avec l’émergence de la vassalité. Les nobles n’intervinrent plus à partir de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècles[3].

Le rôle des chanoines était essentiel dans l’administration des diocèses. À tel point que vis-à-vis de l’évêque, le chapitre ne cessa d’affirmer son autonomie. À Strasbourg, celui-ci perdit rapidement le droit de nommer les chanoines qui se cooptèrent entre eux. Avant l’élection épiscopale, les membres du chapitre imposaient au candidat certaines obligations concernant l’administration future du diocèse. L’élu s’engageait par serment à respecter ces servitudes, ainsi que le fit l’évêque Guebhard, comte d’Urach (1131-1141) qui fut le premier du genre. L’administration diocésaine revenait aussi en grande partie aux chanoines qui occupaient nombre de fonctions à la curie épiscopale. Et nombre de procès historiques entre chapitres et évêques montrent qu’ils sauvegardaient jalousement leurs droits. Toujours aujourd’hui, en Suisse alémanique, trois chapitres cathédraux conservent d’importants privilèges : Coire, Bâle et St-Gall. Dans le premier, le chapitre élit l’évêque sur proposition d’une terna (liste de trois noms) proposée par le Saint-Siège. Dans d’autres, c’est le chapitre qui établit la terna et le pape qui choisit.

En France, à la fin du XVIIIe siècle, on comptait 655 chapitres, dont 129 cathédraux. Le reste formait donc les collégiales. Ils regroupaient environ 12.000 chanoines qui vivaient normalement non pas en communauté[4] mais dans des maisons groupées autour de l’église qu’ils desservaient et où ils récitaient l’office canonial. On en trouve de beaux exemples en Angleterre à Canterbury, Salisbury, Winchester. Nombre de chapitres étaient concentrés dans le Sud-Est mais les plus riches par leur patrimoine et leurs revenus se situaient, essentiellement dans le Nord. Strasbourg était particulièrement illustre. La révolution supprima les chapitres collégiaux le 21 août 1790 pour s’accaparer leurs nombreux biens. Aujourd’hui, les chapitres cathédraux ne sont plus guère qu’une fonction purement honorifique, une médaille en chocolat pour des prêtres âgés qu’on veut distinguer par une croix pectorale et une soutane filtée.

  1. Les contre-pouvoirs internes aux diocèses : les curés à vie

La conception classique du concile de Trente était stricte quant à la stabilité : « à l’avenir, personne ne peut être ordonné, qui ne soit attaché (adscribatur) à l’Église pour le service de laquelle il a été accepté, de façon qu’il n’y ait plus de clercs à résidence variable et incertaine ». N’oublions pas non plus que le clerc s’engageait pour un titre et n’était pas supposé changer celui-ci sur l’arbitraire de l’évêque puisque l’incardination valait pour un lieu (locus) bien précis et non pas pour un diocèse complet. La stabilité allait jusque-là. Mais les papes durent assouplir les règles (Innocent XIII en 1723 pour l’Espagne, Benoît XIII en 1724) car la généralisation des séminaires rendait impossible d’accomplir les devoirs que ce rattachement impliquait.

Il n’en demeure pas moins que, jusqu’en 1983, le droit canonique prévoyait des curés nommés à vie. CIC (1917) 454 : « § 1 Ceux qui sont préposés, en qualité de recteur propre, à l’administration d’une paroisse doivent y être établis d’une manière stable. Cela n’empêche pas cependant qu’ils puissent en être écartés selon les règles du droit. § 2 Tous les curés n’obtiennent pas le même degré de stabilité. Ceux qui obtiennent le degré supérieur sont habituellement appelés inamovibles ; ceux qui n’ont que le degré inférieur sont dits amovibles ».

Nous sommes bien loin des curés nommés à titre tellement provisoire, pour souvent 6 ans seulement ! Ce qui empêche d’établir toute autorité réelle sur le peuple de Dieu. Nous sommes arrivés actuellement à un jeu de chaises musicales inversé : à chaque changement, c’est une personne de moins et une chaise en trop qui subsiste ! Autrefois, tout le monde connaissait le curé et lui connaissait ses ouailles, appliquant à la lettre le précepte de Jésus : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent » (Jn 10, 27) si bien qu’il y un rapport personnel était nécessairement établi : « Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom » (Jn 10, 3). On ne pouvait pas tricher sur la réception des sacrements lorsqu’on vivait en état de péché public car le curé connaissait la situation particulière de chacun. Ce que la conception managériale du sacerdoce moderne empêche totalement, rendant anonyme toute relation, aussi à cause de l’étendue géographique et du nombre de « paroissiens » théoriques.

Conclusion :

Pour tirer une première conclusion historique, il est certain que le concordat de Napoléon en 1802 n’a pas aidé en transposant une conception de type politico-administratif sur l’Église avec le décalque entre la carte des départements et celle des diocèses et l’équivalence entre préfet pour l’État et évêque dans l’Église. Alors que cela ne correspondait pas à notre propre tradition.

Seconde conclusion, d’ordre plus théologique : il est intéressant de constater qu’avec ce renforcement historique sans précédent du pouvoir épiscopal, il fallut trouver une justification d’ordre théologique. Et le concile de Vatican II décida de trancher un point si débattu dans l’histoire de la théologie. Aujourd’hui on affirme que l’épiscopat est la « plénitude du sacrement de l’Ordre » (Lumen Gentium 21). Pendant des siècles on tenait qu’il n’était qu’un degré plus élevé dans la potestas ou pouvoir de juridiction (qui peut se perdre) sans qu’il y ait nécessairement une supériorité dans la potestas ou pouvoir d’ordre (donné par le sacrement). De St. Jérôme à St. Thomas d’Aquin et toute la grande scholastique, on a toujours affirmé que ce n’était qu’une distinction dans le degré de juridiction mais pas d’ordre. Tout étant centré sur l’Eucharistie, on disait qu’un évêque n’ajoutait rien pour l’Eucharistie à un simple prêtre. On disait que les trois degrés dans l’ordre étaient prêtre, diacre et sous-diacre (en-dessous, on parlait d’institution pour les 4 ordres mineurs de portier, lecteur, exorciste et acolyte). Aujourd’hui on dit qu’il n’y a plus 7 degrés puisque les ordres mineurs furent supprimés dans la forme ordinaire mais que l’épiscopat, le presbytérat et le diaconat forment les trois degrés. On ne disait pas ordonner évêque mais sacrer ou consacrer, ce qui n’était pas sans rappeler la bénédiction d’un moine comme Père Abbé dans un monastère ayant rang d’abbaye. Lequel était souvent crossé et mitré sans avoir tous les pouvoirs d’un évêque. Cela n’évolua qu’à partir du concile de Trente mais même jusqu’à Pie XII, on affirmait pas la sacramentalité de l’épiscopat.

Pourtant, il ne fait pas de doute que l’épiscopat est d’institution divine, que les évêques sont successeur des apôtres et qu’ils ont donc un rôle éminent. Encore faut-il ne pas succéder à Judas ! Le propre du l’épiscopat du point de vue sacramentel est assurément d’ordonner. Les six autres sacrements, même la confirmation, peuvent être donnés par un prêtre (soit que l’évêque délègue à un vicaire général, épiscopal ou qu’un curé confirme un catéchumène à la Vigile de Pâques en donnant comme dans la tradition orientale les trois sacrements du baptême, de l’Eucharistie et de la confirmation ensemble).

Jamais l’ordination n’a été déléguée. N’ordonne qu’un évêque. Le rôle principal – et quel rôle magnifique ! – de l’évêque est donc d’engendrer spirituellement des prêtres, une belle manière de manifester la paternité divine. Or, ce rôle est de moins en moins rempli puisqu’il arrive trop souvent que trop de séminaristes ou prêtres soient persécutés par ceux-là même qui devraient être leur père, les chérir, les défendre, les faire grandir (l’autorité ne signifie pas autre chose en latin : auctoritas venant d’augere, grandir), garder comme la prunelle de leurs yeux les séminaristes (du latin semen, seminis : jeune pousse comme pour une pépinière). De même, en ne laissant pas une légitime autonomie aux prêtres (pourtant censés être leurs collaborateurs dans la nouvelle théologie) par le haut et en rognant par le bas leur pouvoir par une exacerbation du rôle des laïcs, qu’on ne s’étonne pas qu’il y ait si peu de prêtres aujourd’hui : c’est une punition divine. Pourtant, il ne faut pas grand-chose pour renverser la vapeur ! Dieu appelle bien, mais visiblement pas des hommes ayant l’heur de plaire aux évêques actuels. Le Figaro titrait récemment qu’un quart des prêtres ordonnés en France étaient issus des rangs traditionnalistes ! Seuls chez nous le ratio fidèle/vocation est si élevé, le même que dans les années 1950. Parce que nous, nous savons encore ce qu’est et doit être un prêtre, un vrai.

Bibliographie : Lemesle, Bruno, Le gouvernement des évêques : la charge pastorale au milieu du Moyen Âge, PU Rennes, 2015.

 

[1] Le premier prototype de séminaire, d’avant le concile de Trente, date de 1457 avec l’Almum Collegium Capranica à Rome. Ensuite, après le concile, le Collegium romanum (1551-1565) de St. Ignace de Loyola étant plutôt une université, il fallut attendre son Collegium Germanicum (1552). En-dehors de Rome, c’est St. Charles Borromée qui ouvrit en 1564 à Milan son premier séminaire. En France, ce fut beaucoup plus tardif, malgré l’intuition claire de St. Vincent de Paul avec les Lazaristes (créés en 1625) il fallut attendre 1643 et St. Jean-Eudes.

[2] Guillaume, Marie-Joëlle, Vincent de Paul. Un saint au Grand Siècle, Perrin, 2015, p. 37-45.

[3] Lettre d’Alexandre III (1159-1181) au chapitre de Brême du 29 juin 1180 (in PL 200, col. 1271) et décrétale, puis concile d’Avignon (1209). Cf. Gaudemet, Jean, Les élections dans l’Église latine des origines au XVIe s., Fernand Lanore, Paris, 1979, p. 167.

[4] Dans certains cas, les cloîtres attenant aux cathédrales évoquent un style plus monastique mais d’une époque plus ancienne et l’usage tendait à la sécularisation des chapitres.