7e dimanche Pentecôte (8 juillet)

Homélie du 7e dimanche après la Pentecôte (8 juillet 2018)

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Faire un juste usage de sa liberté pour répondre à l’appel de Dieu

  1. L’homme est fait pour se donner : une liberté bien embarrassante
    1. La liberté en jachère

L’épître montre que la condition humaine consiste à se donner. Notre liberté humaine doit servir à quelque chose et ne saurait rester en jachère. Si l’Union Européenne verse des primes pour ne pas utiliser toutes nos terres, le démon aussi tâche de nous inciter à éviter de nous engager clairement, en refusant un état de vie entier : le mariage ou la consécration à Dieu. Il présente sous des atours plus avantageux le concubinage voire le papillonnage. Pourtant, Dieu n’a créé que ces 2 états de vie-là, car le veuvage n’est que passager après le mariage et le célibat ne devrait être que provisoire le temps de trouver l’âme sœur. Encore faut-il se mettre en disposition intérieure pour l’accueillir de manière réaliste.

De même qu’une personne appelée à se consacrer à Dieu dans la vie religieuse ou le sacerdoce ne pourrait pas dire : ‘je ne trouve pas le diocèse ou la congrégation adaptés’ puisqu’elle pourrait au moins émettre des vœux privés entre les mains de son confesseur et construire son propre équilibre de vie avec son directeur spirituel ; de même, la personne célibataire doit renoncer à chercher l’époux idéal qui n’existe pas. Dieu ne nous demande jamais l’impossible et chacun doit croire qu’il a en lui, par la grâce, et autour de lui, par la Divine Providence, les moyens de construire sa vie en union à Dieu et conformité à la voie de sanctification que Dieu lui offre. Le célibat non consacré, même s’il peut constituer une souffrance respectable, ne saurait constituer un état de vie en soi. Il doit alors être vécu dans une dimension sponsale clairement assumée comme un don de sa vie à Dieu et aux autres.

  1. La liberté pour se détacher de Dieu ou s’attacher à Dieu ?

Mais revenons à cette liberté qui doit être une liberté pour faire quelque chose (libertas offerendi seipsum ad amandum/faciendum) et non pas simplement une absence de contrainte (libertas sive solutione a quocumque vinculo). La vraie liberté dépend donc du choix de ce à quoi on se lie. Car lien il y aura nécessairement : il ne peut en être autrement. Il n’y a pas de personnes qui seraient des « particules élémentaires » comme des monades sans lien aucun les unes avec les autres (et malgré les déceptions qu’autrui nous inflige !). Voici donc l’alternative : soit on choisit d’adhérer à la Vérité qu’est Jésus Christ en l’aimant (puisque je définis la liberté comme une adhésion amoureuse à la Vérité, extérieure à nous-même, nous libérant ainsi du solipsisme subjectiviste), soit on prétend se passer de Lui (ce qui revient à choisir contre Lui puisqu’il n’y a pas de position neutre : « qui n’est pas avec moi est contre moi » (Mt 12, 30)). Celui qui refuse de servir le Christ (qui pourtant élève Ses serviteurs au rang d’amis et leur a donné Sa vie sur la Croix !), doit bien comprendre que, même inconsciemment, il se range à la suite du démon, s’écriant avec lui : « non serviam ! ». En effet, croyant se choisir soi-même, il choisit Satan.

C’est la raison pour laquelle l’épître établit un strict parallèle, renforcé dans sa dimension antithétique par le double chiasme central. Le chiasme désigne en littérature cette figure de style qui consiste à croiser des éléments (χιασμός = khiasmós : disposition en croix, croisement) provenant de la lettre grecque khi (« X ») en forme de croix) sur un modèle ABBA. Ici « impureté » et « sainteté » contre « justice » et « injustice » d’une part. D’autre part « esclaves du péché » et « esclave de Dieu », « libre au péché » et « libre face à la justice ».

Esclavage des membres

Impureté

 

Injustice

Esclaves du péché

Libres face à la justice

Fruits faisant rougir : mort

Justice

Sainteté

Libres au péché

Esclaves de Dieu

Fruits : sainteté, vie éternelle

 

  1. Dieu attend notre réponse
    1. Dieu suspendu à nos lèvres pour Se donner

Finalement, la lettre même du texte montre que nous sommes à la croisée des chemins. Nous sommes devant un carrefour : que choisirons-nous ? « C’est lui qui, au commencement, a créé l’homme et l’a laissé à son libre arbitre. Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix » (Sir 15, 14-17).

Dieu attend ainsi notre réponse presque avec autant de bienveillante sollicitude qu’Il attendait le Fiat de la Très Sainte Vierge Marie lorsque le monde était comme suspendu à ses lèvres immaculées lors de l’Annonciation. Le chantre inspiré de la Mère de Dieu, St. Bernard de Clairvaux, écrit[1] :

« Tu l’as entendu, ô Vierge : tu concevras un fils, non d’un homme mais de l’Esprit Saint. L’ange, lui, attend ta réponse : il est temps pour lui de retourner vers celui qui l’a envoyé. Nous aussi, nous attendons, ô notre Dame. Accablés misérablement par une sentence de condamnation, nous attendons une parole de pitié. Or voici, elle t’est offerte, la rançon de notre salut. Consens, et aussitôt nous serons libres. Dans le Verbe éternel de Dieu, nous avons tous été créés ; hélas, la mort fait son œuvre en nous. Une brève réponse de toi suffit pour nous recréer, de sorte que nous soyons rappelés à la vie.

Ta réponse, ô douce Vierge, Adam l’implore tout en larmes, exilé qu’il est du paradis avec sa malheureuse descendance ; il l’implore, Abraham, il l’implore, David, ils la réclament tous instamment, les autres patriarches, tes ancêtres, qui habitent eux aussi le pays de l’ombre de la mort. Cette réponse, le monde entier l’attend, prosterné à tes genoux. Et ce n’est pas sans raison, puisque de ta parole dépendent le soulagement des malheureux, le rachat des captifs, la délivrance des condamnés, le salut enfin de tous les fils d’Adam, de ta race entière.

Ne tarde plus, Vierge Marie. Vite, réponds à l’ange, ou plutôt, par l’ange réponds au Seigneur. Réponds une parole et accueille la Parole ; prononce la tienne et conçois celle de Dieu ; profère une parole passagère et étreins la Parole éternelle.

Pourquoi tarder ? Pourquoi trembler ? Crois, parle selon ta foi et fais-toi tout accueil. Que ton humilité devienne audacieuse, ta timidité, confiante. Certes il ne convient pas en cet instant que la simplicité de ton cœur virginal oublie la prudence ; mais en cette rencontre unique ne crains point la présomption, Vierge prudente. Car si ta réserve fut agréable à Dieu dans le silence, plus nécessaire maintenant est l’accord empressé de ta parole. Heureuse Vierge, ouvre ton cœur à la foi, tes lèvres à l’assentiment, ton sein au Créateur. Voici qu’au dehors le Désiré de toutes les nations frappe à ta porte. Ah ! Si pendant que tu tardes il passait son chemin, t’obligeant à chercher de nouveau dans les larmes celui que ton cœur aime. Lève-toi, cours, ouvre-lui : lève-toi par la foi, cours par l’empressement à sa volonté, ouvre-lui par ton consentement. Voici, dit-elle, la servante du Seigneur : que tout se passe pour moi selon ta parole ».

  1. La grâce de la fidélité : un oui continué

Une fois qu’on a choisi, tâchons de ne pas regretter, de ne pas conduire sans vie au travers d’un rétroviseur : « Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais » (Mt 5, 37). De même, il importe d’être sensible au temps de Dieu, Son temps opportun (kairos) qui peut passer : « Un autre encore lui dit : ‘Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison’. Jésus lui répondit : ‘Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu’ » (Lc 9, 61-62).

Si l’on choisit Dieu, il faut lui rester fidèle, même si ce sera parfois cahin-caha. Le choix de Dieu est finalement à reposer chaque jour, comme chaque jour, on doit recevoir le pain quotidien de notre âme (la manne au désert pourrissant chez qui en faisait provision). Dans un monde français très imbu des diplômes et encore plus des concours, il n’est pas rare d’entendre citer – surtout chez les fonctionnaires – leur brillante réussite in illo tempore. Mais pourquoi avoir réussi à obtenir un bon classement il y a 20 ou 30 ans à un concours donnerait une rente à vie, quasi une sinécure ? Est-ce si normal alors que « le monde libre » de l’entreprise doit prouver chaque jour de quoi il est capable pour survivre ?

N’en est-il pas ainsi pour le Royaume des Cieux ? Le combat spirituel ne finit jamais. Qui prétendrait qu’il est si solidement établi dans la grâce du Christ qu’il ne risquerait plus rien et serait assuré à 100% de son salut ? L’inquiétude pour son âme peut être un aiguillon stimulant car, après tout, la charité sur laquelle nous serons jugée, étant une vertu théologale, ne connaît pas d’excès. Comme le disait S. Jean-Paul II de la charité : « il n’y en a jamais assez, il en faut toujours plus » (charity is never enough, still more !). Pourtant si nous n’avons jamais de certitude sur notre admission au Ciel, immédiatement après notre mort ou sur un Purgatoire relativement léger (bien des saints furent « inquiets » et se croyaient tout juste bons à être damnés comme Ste. Thérèse. Sans doute à force de développer une telle délicatesse pour débusquer tout péché), nous devons pourtant cheminer avec tranquillité et paix, confiant dans la Divine Providence et dans l’espérance, faisons notre part !

Conclusion :

L’Évangile énumère des arbres (vigne, figuier, ronces, ne manque que l’olivier) comme pour la succession complexe de Gédéon entre Jotam et Abimélech (Jg 9, 8-15) l’usurpateur et meurtrier de presque tous les 70 fils légitimes. Finalement, il s’agit de porter du fruit (la succession d’un côté, la fécondité missionnaire de l’autre). De soi-même, on ne peut pas porter de bon fruit. Seulement si nous nous laissons greffer sur la Croix, la sève du Précieux Sang de Jésus-Christ (vénération du mois de juillet !) passera. Comme la mûre, il faut parfois le cueillir sur les ronces « de tribulis » donnant tribulation, comme si l’épreuve était un chemin parsemé de ronce, voire de barbelés. Il y aura toujours des ronces dans nos vies, risquant d’étouffer ce fruit (parabole du semeur en Mc 4, 7). On ne peut pas échapper à la couronne d’épines. Essayons de les vivre en union à Dieu pour leur donner un sens et sortir d’une vaine absurdité car celui qui persévère jusqu’au bout, malgré la couronne d’épines, atteint son but et vit avec Dieu en son Paradis pour, enfin, recevoir la couronne de gloire.

 

[1] Homélie à la louange de la Vierge Marie, Traduction Orval, Editions cisterciennes 4, 1966, p. 53-54.