8e dimanche Pentecôte (15 juillet)

Homélie du 8e dimanche après la Pentecôte (15 juillet 2018)

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Les bons intendants

Méditons l’évangile de ce dimanche (Lc 16, 1-9) en recourant aux meilleures interprétations des Pères de l’Église utilisés par S. Thomas dans sa Catena aurea in Lucam.

  1. Toujours garder à l’esprit la perspective de l’au-delà
    1. Du bon usage des memento mori face au tabou de la mort

Les hommes se trompent souvent quant aux biens d’ici-bas, croyant qu’ils les posséderaient comme maîtres absolus et les recherchant en conséquence comme les biens les plus importants. Or, c’est le contraire qui est vrai car nous n’avons pas été placés dans cette vie comme des maîtres dans la maison qui leur appartient en propre, mais semblables à des hôtes et à des étrangers, nous sommes conduits là où nous ne voulons pas aller, et dans le temps où nous y pensons le moins, c’est-à-dire vers la mort qui peut nous surprendre comme un voleur. Nous ne sommes que les dispensateurs de biens qui ne vous appartiennent pas et nous devons agir comme ayant reçu la vie en fermage, c’est-à-dire devant rendre des comptes de notre gestion d’intendants (S. Jean Chrysostome).

Et le premier de ces biens, avant d’être les biens extérieurs, est le bien de la vie. Érasme a dit « la vie n’est qu’une longue préparation à la mort ». La première erreur consiste à se croire immortel. Aujourd’hui, le tabou s’est déplacé du sexe sur la mort. On meurt désormais souvent seul dans sa chambre d’hôpital au lieu d’être entouré comme autrefois par sa famille, ses amis et ses voisins. Après avoir caché l’agonisant (avant de le supprimer par l’euthanasie), on escamote le mort avec la solution expresse de l’incinération du cadavre. Plus de corps, plus de tombe, plus de lieu de recueillement. Et hop ! On passe à autre chose. La mort devient virtuelle comme dans les jeux vidéo. Le langage est comme toujours touché. On dit « partir », « quitter », « s’éteindre », voire au mieux « décéder » mais presque plus « mourir ». On ne recherche plus la vie éternelle et le salut mais la santé, sans doute en jouant sur l’ambivalence du mot salus ! Autrefois, les chrétiens voulaient être des saints et acceptaient de mourir jeunes éventuellement comme martyrs. Aujourd’hui, les générations actuelles veulent être centenaires et après les progrès de la médecine, espèrent dans ceux de la technologie. L’homme augmenté n’est qu’une immortalité au rabais (dons d’organe en prélevant tout ce qui serait défaillant, quitte à élaborer de clones ou êtres justes produits pour cela comme dans The Island de Michael Bay, 2005).

  1. La fin du labeur : quitter cette vallée de larmes

Si nous faisons usage de ces biens mis à notre disposition pour satisfaire notre propre volonté dominée par les passions, nous sommes infidèles à la volonté du maître et légitime propriétaire : nous dissipons ses biens que nous avons cru nôtres. Nous ne sommes que dépositaires de la vie donnée par Dieu et aussi reprise par lui : « tel qui jouissait d’une parfaite santé à midi, meurt avant la fin du jour (…) et cette administration nous est ôtée de différentes manières. Mais l’économe fidèle qui s’occupe sérieusement de son administration, a comme saint Paul un ardent désir d’être dégagé des liens du corps et d’être avec Jésus-Christ (Ph 1, 23). Celui au contraire dont toutes les affections sont pour la terre, voit arriver avec anxiété la fin de sa vie car il a tout misé sur l’ici-bas plus que sur l’au-delà.

La mort arrête les comptes. Alors, il ne servira plus à rien de vouloir travailler, il sera trop tard. Ce sera le temps soit de la récompense, soit de la punition. « Si vous n’avez rien fait ici-bas, tous vos projets pour la vie future sont superflus, et il ne vous servira pas davantage de mendier » comme le montrent les vierges folles imprévoyantes qui mendièrent en vain auprès des vierges prudentes (Mt 25). « Celui qui en effet pense au jour de sa mort, et cherche en faisant le bien à rendre moins accablant le poids de ses péchés, soit en remettant leurs dettes à ceux qui lui doivent, soit en donnant aux pauvres d’abondantes aumônes, celui-là distribue les biens du Seigneur pour se faire beaucoup d’amis qui rendront de lui devant son juge un bon témoignage, non par leurs discours, mais en manifestant ses bonnes œuvres ; et ils lui prépareront par leur témoignage un lieu de rafraîchissement[1] ».

  1. Comment se préparer à l’au-delà ? Détachement et dons
    1. Le détachement des biens de ce monde

Le modèle du détachement nous en est donné par Job : « Nu je suis sorti du ventre de ma mère, nu j’y retournerai. Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris : Que le nom du Seigneur soit béni ! » (Job 1, 21).

Pourquoi le maître loue-t-il cet intendant mauvais ? S’il fait l’aumône, c’est avec l’argent de son maître et non pas le sien. La prudence qui est louée recouvre plusieurs acceptions. Il ne s’agit pas de la vertu mais plutôt la ruse qualifiant le serpent de Gn 3, 1 qui le rend supérieur de ce point de vue-là à tous les animaux. Cet esprit de ruse est porté au mal. Mais Jésus distingue entre les enfants de lumière et les enfants de ce siècle, comme ailleurs entre les enfants du royaume et les enfants de perdition, car on est fils de celui dont on fait les œuvres.

Or, il arrive que dans l’administration des choses humaines, nous prenions des dispositions prudentes à l’égard de nos biens, et nous ayons un soin extrême de nous ménager un lieu de refuge dans le cas ou notre administration nous serait ôtée ; tandis que dans l’administration des choses divines nous ne savons pas prévoir ce qui pourra nous être utile pour l’avenir.

  1. Se faire des amis qui puissent nous accueillir

« Les richesses du monde au contraire sont appelées richesses d’iniquité, parce qu’elles ne sont point véritables, car elles sont remplies de pauvreté, et sujettes à mille vicissitudes : si elles étaient de véritables richesses, elles vous donneraient de la sécurité » (S. Augustin). « Ou bien encore on les appelle richesses d’iniquité, parce qu’elles ne sont qu’entre les mains des méchants qui placent en elles leur confiance et toute l’espérance de leur félicité. Au contraire lorsque les justes sont maîtres de ces richesses, ils ont entre les mains le même argent, mais leurs richesses à eux sont toute célestes et toutes spirituelles » (idem).

Les moyens qui nous sont indiqués sont l’aumône et le partage. Le partage n’est pas que celui de l’argent même s’il l’est aussi. Il peut s’agir du partage de son temps, de son amour lorsqu’on s’occupe des autres avec gratuité, on diffuse la charité. Et mieux vaut toujours commencer là où cela est plus facile, dans son cercle des prochains plutôt qu’un autrui un peu fantasmé. La charité étant contagieuse, elle se diffusera petit à petit à des cercles plus larges.

Cette réduction du poids de la dette peut être entendue comme le poids du péché porté solidairement ? S. Augustin y voit plutôt la nécessité de donner beaucoup plus que les Juifs en aumône : au moins la double dîme voire la moitié comme Zachée de ses biens (Lc 19) ?

« Si donc les hommes ne veulent pas se trouver les mains vides après leur mort, qu’ils placent avant leur dernier jour, leurs richesses dans les mains des pauvres » (S. Grégoire le Grand).

En effet, l’argent n’est qu’un moyen et pas une fin. « Si donc nous sommes infidèles dans ces petites choses, comment pourrons-nous obtenir le don véritable et fécond des grâces de Dieu, qui imprime à nos âmes le sceau de la ressemblance divine ? Et la suite fait voir que tel est le sens des paroles du Sauveur : ‘Et si vous n’avez pas été fidèles dans un bien étranger, qui vous donnera votre bien propre ?’ » (S Cyrille). Le Seigneur nous « donne le vrai sens de ces paroles en ajoutant : « Si vous n’avez pas été fidèles dans les richesses trompeuses, qui vous confiera les biens véritables ? » Les petites choses sont donc les richesses d’iniquité, c’est-à-dire les biens de la terre qui ne sont rien pour ceux qui ont le goût des choses du ciel. Or, je pense qu’on est fidèle dans les petites choses, lorsque l’on consacre ces richesses si peu importantes au soulagement de l’infortune. Les richesses nous sont comme étrangères, parce qu’elles sont en dehors de notre nature, elles ne naissent pas avec nous, elles ne meurent pas avec nous ; Jésus-Christ, au contraire, est véritablement à nous, parce qu’il est la vie des hommes, et [en venant parmi eux,] il est venu dans son propre bien (Jn 1, 4.11 » (S. Cyrille).

Conclusion :

« Ce que chacun de vous a reçu comme don de la grâce, mettez-le au service des autres, en bons gérants de la grâce de Dieu qui est si diverse » (1 P 4, 10).

 


[1] Il s’agit du refrigerium du canon : « Ipsis, Dómine, et ómnibus in Christo quiescéntibus, locum refrigérii, lucis et pacis, ut indúlgeas , deprecámur ».