5e Pentecôte (5/07/2020 - lect. thom.)

Homélie du 5e dimanche après la Pentecôte (5 juillet 2020)

 

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Lecture thomiste de l’évangile (Mt 5, 20-24)

 

I)              Une loi exigeante mais praticable par l’Esprit-Saint

a.     Intériorisation contre extériorisation

 

La loi des Juifs est difficile à tenir car très pointilleuse. L’Écriture reconnaît qu’elle n’est de facto pas praticable. Mais elle sert à dénoncer le péché des hommes : « pourquoi la Loi ? Elle a été ajoutée, pour que les transgressions soient rendues manifestes (…) ? S’il nous avait été donné une loi capable de nous faire vivre, alors vraiment la Loi rendrait juste. Mais l’Écriture a tout enfermé sous la domination du péché, afin que ce soit par la foi en Jésus Christ que la promesse s’accomplisse pour les croyants » (Ga 3, 19.21-22). Pourtant, la loi évangélique est encore plus exigeante finalement mais aussi plus praticable car l’Esprit nous est donné pour l’intérioriser et que la grâce nous permet de la vivre joyeusement.

 

Dieu ne commande pas ce qui est infaisable car c’est lui qui fait avec nous, autrement, il tomberait sous la condamnation qu’il adresse lui-même aux pharisiens : « Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt » (Mt 23, 4). En effet, la vertu rend heureux car elle est un art du bien vivre, un mode d’emploi de la vie droite. La vraie justice permet de pratiquer les vertus. Jésus ne dit pas que scribes et pharisiens seraient des hommes d’iniquité, puisqu’il parle de leur justice. Il confirme la vérité de l’Ancien Testament en le comparant avec le Nouveau. Ils ne différent par degré mais sont du même genre. La différence essentielle de faire la justice réside dans l’esprit avec laquelle on la vit : de l’extérieur ou de l’intérieur (la peur du gendarme ou l’amour de Dieu).

 

b.     Nécessité d’une cohérence

 

Les commandements de Jésus-Christ sont le parfait accomplissement des commandements de Moïse. Mais si les commandements de Moïse délivraient bien de la peine portée contre les transgresseurs de la loi, ils ne pouvaient introduire dans le royaume des cieux, comme les commandements de Jésus. Violer ces moindres commandements et ne pas les observer est une seule et même chose, même si le premier sera appelé le dernier dans le royaume de Dieu, tandis que celui qui ne les garde pas n’entrera pas dans le royaume des cieux ? On peut faire partie du peuple chrétien (être de son royaume) ici-bas sans régner avec le Christ, en ayant part à sa gloire céleste.

 

La cohérence est essentielle. Notre justice doit dépasser celle des scribes et des pharisiens qui n’observent pas ce qu’ils enseignent : « Ils disent et ne font pas » (Mt 23, 3). Ne pas violer les commandements est une chose, mais pratiquer ce qu’on enseigne en est une autre. L’image du royaume de Dieu dont parle beaucoup le Seigneur est une des révélations propres au Nouveau Testament. Cette fin à laquelle doivent se rapporter les commandements demeurait voilée sous l’ancienne loi, bien que les saints la prophétisaient et en faisaient leur règle de vie.

 

Le Christ ajoute après avoir cité la loi ancienne : « Mais moi, je vous dis ». Il se manifeste ainsi comme législateur divin pour cette loi de grâce. On distingue parfois quatre stades de l’histoire sainte : sub natura de la Création à Moïse où la loi était naturelle, sub lege quand cette loi fut formalisée par le Décalogue révélé, sub gratia à partir du Christ quand fut donné l’Esprit-Saint pour bien la vivre, sub gloria pour le Ciel où on n’est plus soumis au combat spirituel mais totalement purifié et récompensé.

 

c.     Anthropologie et distinctions importantes

 

Jésus va à la racine du mal. L’homicide s’enracine dans tout mouvement de haine qui tend à nuire à notre frère. Les préceptes moraux portant sur l’homme (seconde table pour les 7 derniers commandements) sont exprimés négativement : « tu ne tueras pas, tu ne mentiras pas, tu ne commettras pas l’adultère ». Le Christ veut faire entrer dans le précepte positif de l’amour. Jésus insiste par « il a été dit aux anciens » sur la patience et la pédagogie de Dieu. Mais là, il fallait que l’humanité passât à un autre stade et obéît à des règles plus parfaites commandées par Dieu lui-même.

 

S. Thomas d’Aquin dirait « distinguendum est » : il convient de ne pas amalgamer (c’est très tendance !) car le diable se cache dans les détails. « Vous ne tuerez pas » exclut les animaux sans raison car d’après notre Créateur, leur vie comme leur mort sont soumises à nos besoins. Concernant l’homme, cela exclut les soldats qui font la guerre par l’ordre de Dieu ou les pouvoirs publics prononçant une sentence de mort (juges) ou l’appliquant (bourreau).

 

Cela interroge sur l’anthropologie, sur le composé moral humain, sur les passions de l’âme. Les Stoïciens refusaient qu’un sage fût accessible à cette sorte de passions comme la colère. Les Péripatéticiens (Aristotéliciens) admettaient que le sage pût les éprouver, mais modérées toutefois et soumises à la raison, comme lorsque le sentiment de la compassion est tellement tempéré qu’il sauvegarde les droits de la justice. Mais la doctrine chrétienne entend moins déterminer si une âme pieuse peut se livrer à l’affect que d’en connaître la source.

 

 

II)           Le cas de l’homicide et de la colère

a.     La colère

 

Pour S. Jean Chrysostome, le colérique sans raison est coupable mais la colère peut être utile : sans cette irritation légitime, la doctrine ne fait aucun progrès, la justice n’a pas de stabilité, les crimes ne sont pas réprimés. Et même ne pas se mettre en colère lorsqu’il le faut est péché car la patience déraisonnable devient la source de tous les vices, nourrit la négligence, et porte directement au mal, non-seulement les mauvais, mais les bons eux-mêmes. Mais S. Jérôme supprime l’addition : ‘sans cause’ car toute colère serait à éradiquer : « la colère de l’homme ne réalise pas ce qui est juste selon Dieu » (Jc 1, 20). On peut concilier les deux si le juge ne cède pas à la colérique mais, à froid, condamne à mort le coupable de crimes graves. Aucun homme raisonnable ne blâmera qu’on se mette en colère contre son frère pour le ramener au bien. Ces mouvements qui sont produits par l’amour de la vertu et par la sainte charité, conformes à la droite raison, ne sauraient être des vices.

 

S. Augustin distingue le mal consistant à s’emporter contre son frère au lieu de lutter contre le péché dont il s’est rendu coupable, donc la subjectivité contre l’objectivité. Mais la bonne morale n’annihile pas totalement une dimension métaphysique : par l’action, on devient progressivement ce que l’on fait.

 

b.     Ses degrés

 

La colère explose en actes et en paroles. ‘Raca’ paraît signifier l’explosion injurieuse. Pour S. Jean Chrysostome, l’usage syrien de raca serait le ‘toi !’ comme dans ‘Va-t’en, toi ! Tais-toi, toi !’ ou en hébreu : sans ‘sans valeur, esprit vide’ : vaurien, idiot. Mais traiter de fou sans cause juste ne respecte pas le propre de l’homme, sa différence spécifique, l’intelligence qui nous distingue des animaux sans raison. A fortiori, il est indigne de dire à un chrétien qu’il n’a rien en lui (esprit vide), alors que son âme est le temple de l’Esprit saint (1 Co 3, 16) qui lui permet de connaître Jésus-Christ. Les Juifs l’employaient pour S. Jean Chrysostome non sous la colère ou haine, mais par présomption favorisant la dispute plutôt que l’édification. Car si nous ne devons pas prononcer même une bonne parole, à moins qu’elle ne serve à édifier, combien plus devons-nous nous interdire ce qui est tout à fait mal en soi ? (cf. Eph 4, 29 : « Aucune parole mauvaise ne doit sortir de votre bouche ; mais, s’il en est besoin, que ce soit une parole bonne et constructive, profitable à ceux qui vous écoutent »).

our Pour S. Augustin, cela est lié à la colère dont il distingue divers degrés:   se mettre en colère, tout en comprimant le mouvement de la colère dans son cœur,  l’agitation intérieure se trahit par une parole ne signifiant rien, mais dont l’éclat atteste l’irritation de l’âme; on est bien plus coupable si l’on s’emporte à des paroles évidemment outrageantes.

 

Y correspondent trois degrés de culpabilité crescendo qiu nous rendant passibles du jugement, du conseil, du feu de l’enfer. Dans le jugement, on peut encore se défendre. Mais le conseil prononce une sentence définitive, après que les juges ont conféré entre eux sur le châtiment à infliger au coupable. Dans la géhenne du feu, la condamnation est certaine. Ou bien le jugement et le conseil sont des peines de la vie présente, et l’enfer le châtiment de la vie future. En ne déterminant pas un châtiment déterminé, Jésus montre peut-être que s’il n’est pas possible à l’homme d’être tout à fait sans passions, il peut y mettre un frein.

 

La géhenne est cette vallée de l’Hinnom (Gé (ben) Hinnom) où des enfants avaient été sacrifiés par le feu à Moloch puis qui servit de dépôt de cadavres et enfin fut livré par Josias à la profanation (2 R 23, 10). Autant le royaume des Cieux est un don de son amour, autant l’enfer n’est que la punition de notre négligence. Il faut bien sûr distinguer en enfer divers degrés de punition car l’homicide sera plus durement puni évidemment.

 

c.     La réconciliation

 

L’indignation peut être une passion mais ne doit pas dégénérer en haine. Étonnamment, il est dit non pas ‘si vous avez quelque chose contre votre frère’ mais ‘si votre frère a quelque chose contre vous’ pour montrer la nécessité de la réconciliation quand on a offensé quelqu’un. Si on est soi-même outragé, il faut pardonner comme on désire que Dieu pardonne nos fautes (dans le Notre Père). Si on fait, malgré tout, les premières avances, notre récompense sera double du fait de l’innocence tout en faisant malgré tout le premier pas.

 

Dieu ne veut pas recevoir le sacrifice des chrétiens divisés. La discorde entre les hommes force Dieu à rejeter le moyen qu’il nous a donné pour effacer nos péchés. Dieu préfère notre propre utilité aux honneurs qui lui sont dus. L’union des fidèles lui est plus chère que leurs offrandes.

 

La réconciliation doit être de même nature que l’offense qui a précédé. S’est-elle bornée à une simple pensée, réconciliez-vous intérieurement ; avez-vous offensé votre frère par des paroles injurieuses, réconciliez-vous par des paroles charitables ; avez-vous été jusqu’à des actes outrageants, opposez-leur des actes contraires. Mais il convient aussi d’interpréter spirituellement car si le frère offensé est absent, le culte doit être maintenu. Il faut aller au-devant de la réconciliation, non par les pas du corps, mais par l’élan du cœur et sans doute peut-on y voir une allusion au sacrement de pénitence.

 

Alors après la paix avec le prochain, peut reprendre l’œuvre de paix avec Dieu qu’est le culte. Dieu veut que nous nous élevions de l’amour de nos frères jusqu’à l’amour de Dieu : « alors vous viendrez offrir votre don ». La bonne offrande requiert quatre conditions : la bonne humeur, être propriétaire de l’objet offert, le faire dans un lieu convenable et pour l’amour du prochain comme le dit S. Paul : « J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien » (1 Co 13, 3).