4 dimanche ap. Pentecôte (12 juin 2016)

Homélie du 4e dimanche de Pentecôte (dimanche 12 juin 2016)

Le Sacré-Cœur de Jésus et le Cœur Immaculé de Marie (1)

En ce mois de juin consacré au Sacré-Cœur de Jésus, il apparaît important de méditer sur cette dévotion si essentielle. Aujourd’hui nous ferons une description d’ordre historique avant de continuer la semaine prochaine sur les enseignements donnés par l’Église.

  1. Historique de la dévotion : le Moyen-Âge

En raison de la congénialité entre la France et le Sacré-Cœur (qu’on regarde le rôle joué depuis St. Jean Eudes jusqu’à Bx. Charles de Foucauld ou encore durant les guerres de Vendée), nous méconnaissons parfois les prémices importantes de cette dévotion dans d’autres pays européens. Elle s’enracine bien sûr dans la contemplation des Saintes Écritures sur le côté transpercé de Jésus par la lance de St. Longius car on passe de la plaie au Cœur. St. Anselme de Cantorbéry, ancien abbé bénédictin du Bec-Hellouin (1033-1109) est un des premiers exemples clairs : « Jésus est doux... dans l’ouverture de Son côté ; car cette ouverture nous a révélé les richesses de Sa bonté, la charité de Son cœur » (Dixième Méditation).

  1. Chez les Cisterciens

Les Cisterciens reprirent l’idée avec St. Bernard (1091-1153)[1]. Suivit Guillaume de Saint-Thierry (v. 1085 - 1148) qui insiste dans ses Méditations sur la proximité de Jésus souffrant avec les pécheurs, une ouverture dans Son corps qui est porte du Ciel et source des sacrements : « Les ineffables richesses de votre gloire, Seigneur, étaient cachées dans le Ciel de votre être mystérieux, jusqu’à ce que la lance du soldat ayant ouvert le côté de votre Fils, notre Seigneur et Rédempteur, sur la croix, il s’en écoula les sacrements de notre rédemption, de façon que nous ne mettions pas seulement dans son côté notre doigt ou notre main, comme Thomas, mais que par la porte ouverte nous entrions tout entiers, ô Jésus, dans votre Cœur, siège assuré de la miséricorde, jusqu’à votre âme sainte, pleine de toute la plénitude de Dieu, pleine de grâce et de vérité, pleine de notre salut et de notre consolation... Ouvrez votre côté à ceux qui désirent connaître les secrets du Fils ».

Le Cœur de Jésus est dès lors regardé comme le symbole de l’Amour de Dieu d’où jaillirent le sang et l’eau qui nous donnent la Vie Eternelle. Toujours parmi les Cisterciens, mais en Allemagne cette fois, on ne peut passer sous silence le rôle joué par le monastère d’Helfta à Eisleben (la ville de Luther ! en Saxe-Anhalt). Ste. Mechtilde (1210-1282) et Ste. Gertrude (1252-1302) méditèrent sur la miséricorde renfermée dans le divin Cœur. Le Seigneur les chargea de révéler les secrets de Son cœur.

  1. Chez les Franciscains

Simultanément, les Franciscains apportèrent leur contribution. St. François étant d’après une vision de Jésus à sainte Marguerite-Marie, « l’un des plus grands favoris de Son Sacré Cœur ». Son amour pour le Christ crucifié fut tel qu’il fut marqué des très Saintes Plaies. Les Franciscains chantent ainsi :

« Regarde un peu et vois

En quel état m’a mis l’amour.

Il est transpercé, mon Cœur,

Avec une lance.

Mon Cœur désire ton cœur,

Tu me fais languir d’amour,

Hâte-toi vers mois, viens,

Donne-moi ton cœur. »

St. Bonaventure (1221-1274), l’un des successeurs de St. François et premier docteur séraphique a développé ce point[2]: « Approchons-nous du Cœur du très doux Seigneur Jésus (…) Qu’il est bon et doux d’habiter en ce Cœur ! (…) je laisserai en échange toutes mes préoccupations toutes mes affections ; tous mes soucis, je les abandonnerai dans le Cœur de Jésus : Il me suffira et pourvoira sans faute à ma subsistance. C’est dans ce temple, ce Saint des saints, cette arche d’alliance, que je viendrai adorer et louer le nom du Seigneur. J’ai trouvé mon cœur, disait David, pour prier mon Dieu. (…) Je le dis hardiment, Son cœur est à moi... (…) Si votre côté a été percé, c’est pour que l’entrée nous fût grande ouverte Si votre Cœur a été blessé c’est pour que, à l’abri des agitations extérieures, nous puissions habiter en Lui. Et c’est aussi pour que, dans la blessure visible nous voyions l’invisible blessure de l’amour »[3].

  1. Chez les Dominicains

Les Dominicains constituent l’un des autres centres de dévotion, partant de leur style propre de piété centré sur la sainte Humanité de Jésus, la Passion et l’Eucharistie[4]. Ils introduisent d’ailleurs dès le XIIIe siècle, dans la liturgie propre aux frères prêcheurs, une fête spéciale de la « Plaie du côté de Jésus », justement le vendredi après l’octave du Saint-Sacrement, date conservée pour la fête actuelle.

La mystique rhénane a donné quelques grands noms de cet ordre dont Jean Tauler (1300-1350) qui place ses paroles dans la bouche de Jésus : « La très ardente soif que j’avais du salut des hommes produisait comme un flux et une éruption de mon sang bouillonnant d’amour. Ma mort fut très cruelle : c’eût été toutefois un supplice bien plus cruel à mon Cœur s’il était resté dans mon Cœur une seule gouttelette de sang et d’eau que je n’eusse versée de ce Cœur tout enflammé d’amour pour le salut des hommes. De même que le sceau imprime sa forme sur la cire, ainsi la force de l’amour dont j’aime l’homme a imprimé en moi, dans mes mains et mes pieds, dans mon Cœur même l’image de l’homme, si bien que je ne peux jamais l’oublier » (Commentaire de St. Paul).

Il est suivi par le bienheureux Henri Suso (1347-1380) qui s’était gravé au couteau IHS sur son cœur : on y retrouve la thématique de la porte, de l’inhabitation dans le Cœur Sacré et de la purification[5]. Ste. Catherine de Sienne (1347-1380), première stigmatisée invisible, échangea son cœur contre celui du Christ[6] et s’enquit de la raison de cette blessure post mortem. Ce à quoi, Jésus lui répondit : « Il y avait de nombreux motifs. Je te dirai l’un des principaux. Mon amour de la race humaine était infini, et, par contre, l’acte présent de la souffrance et des tourments était fini : je ne pouvais donc, par cette souffrance finie, vous manifester jusqu’où je vous aimais, puisque mon amour était infini. Voilà pourquoi j’ai voulu vous manifester le secret du Cœur en vous le montrant ouvert. J’ai voulu vous dire qu’Il vous aimait bien plus encore qu’Il n’avait pu le prouver par une souffrance finie »[7].

Ce sont les Dominicains qui mirent en place les premiers exercices de piété envers le Sacré-Cœur avec un traité attribué à Tauler[8] qui propose 4 exercices :

  1. « Premièrement, offrez-vous au Seigneur dans la simplicité de votre cœur, pour le temps et pour l’éternité, vous déclarant prêt à la prospérité et à l’adversité, à la vie et à la mort, animé de l’unique désir de faire Sa volonté, et renonçant à votre volonté propre. Offrez-vous, qu’Il vous possède comme Il lui plaît.
  2. Deuxièmement, vous exigerez du Seigneur, avec une sainte liberté, toutes les grâces et vertus, tout ce qui peut servir à votre salut ou celui du prochain, tout ce qui est utile aux vivants et aux âmes du purgatoire, même des choses temporelles. Exigez plus encore une courageuse persévérance, et par-dessus tout demandez votre Bien-Aimé lui-même, Dieu, dans la nudité de l’esprit.
  3. Troisièmement : puisque votre Dieu est l’éternelle charité qui, de toute éternité, vous a porté en Lui-même, vous vous conformerez à lui en désirant vivre, autant que cela lui plaira, dans le même délaissement, la même souffrance et ignominie, la même misère que le Christ a vécus ; vous vous transformerez en l’amour, puisque Lui-même est l’éternel Amour, afin que vous puissiez parvenir à Lui et que, paré de la même charité que le Christ, vous lui soyez semblable.
  4. Quatrièmement : excitez en vous le désir puissant de Lui être uni sans intermédiaire, d’une union très étroite et très heureuse. Ainsi uni à Lui, vous arriverez à la divinité même. Par l’abandon de tout le créé et par l’abandon de vous-même, vous vous plongerez si profondément en votre Dieu très doux que les créatures ne pourront plus vous trouver. Et là vous désirerez être absorbé en Lui et, à votre tour, L’absorber lui-même puisqu’Il n’est qu’un océan de bonté et d’amour... Croyez-le, si la divinité vous absorbe ainsi, pendant que vous demeurerez dans le Cœur de Jésus, vous aurez la félicité »[9].
  1. Historique de la dévotion : du XVIIe siècle à nos jours
    1. En France, au siècle des Saints : St. Jean Eudes

En France, la dévotion fut surtout répandue par des représentants de l’École française de spiritualité (dont M. Olier, fondateur de la compagnie de St. Sulpice ou Bossuet qui déclarait voir « en ce Cœur l’abrégé de toutes les merveilles du christianisme »[10]). Les ordres religieux y contribuèrent à leur manière, dont les Jésuites (et pas que pour lutter contre le Jansénisme car certains dans ce mouvement n’y étaient pas insensibles). Nommons singulièrement les Carmélites déchaussées, nouvellement introduites en France, qui contribuèrent largement, depuis leur monastère de la rue Saint-Jacques, à répandre la dévotion à la Cour de Louis XIII. Les Visitandines, furent consacrées au Cœur divin par leurs saints fondateurs : Ste. Jeanne de Chantal et St. François de Sales.

Mais il restait à rendre liturgique le culte du Sacré Cœur : il devait passer du statut de dévotion privée à celui de dévotion publique. C’est à saint Jean Eudes (1601-1680), notre compatriote normand (né à Ri près d’Argentan et mort à Caen), oratorien de la congrégation de France (du cardinal Pierre de Bérulle) que revint cette glorieuse initiative. Il avait consacré aux Saints Cœurs de Jésus et de Marie les congrégations qu’il avait fondées, à savoir les Eudistes ou plutôt la congrégation de Jésus et de Marie (25 mars 1643) pour la formation de prêtres dans les séminaires et l’Ordre de Notre-Dame de Charité pour les filles repenties (8 février 1651). Il leur faisait réciter un office propre, approuvé de quelques évêques, dès 1648. En l655, il inaugura à Coutances la première église consacrée au Cœur de Jésus.

Le 8 février 1648, St. Jean Eudes célèbra la première messe du Cœur de Marie qui est, bien sûr, une messe à Jésus vivant en Marie comme le prouve la collecte : « Donnez-nous de célébrer dignement cette vie très sainte de Jésus et de Marie en un seul cœur et de n’avoir qu’un seul cœur entre nous et eux ». Il composa ensuite et fit célébrer le 20 octobre 1672 une messe du Cœur de Jésus (quelques mois avant les apparitions de Paray !). Sous le symbole du Cœur de Jésus, il contemple l’amour du Père pour les hommes, manifesté dans la mort de Jésus ; l’amour du Christ pour son Père, modèle et source de tout amour pour le Père ; l’amour du Christ pour tous les hommes, à qui Il fait don de Son Cœur.

  1. En France, au siècle des Saints : Ste. Marguerite-Marie Alacoque

Or, Jésus-Christ Lui-même, à Paray-le-Monial, vint se manifester à sainte Marguerite-Marie, à partir de décembre 1673 et jusqu’en juin 1675. « Il me fit voir que l’ardent désir qu’Il avait d’être aimé des hommes et de les retirer de la voie de perdition où Satan les précipite en foule, Lui avait fait former ce dessein de manifester Son Cœur aux hommes avec tous les trésors d’amour, de miséricorde et de grâce, de sanctification et de salut qu’Il contenait ».

Le 16 juin 1675, dimanche dans l’octave du Saint-Sacrement, eut lieu la grande apparition : « Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné jusqu’à S’épuiser et Se consommer pour leur témoigner Son amour. Et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu’ils ont pour moi dans ce sacrement d’amour. Mais ce qui m’est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi... C’est pour cela que je te demande que le premier vendredi d’après l’octave du Saint-Sacrement soit dédié à une fête particulière, pour honorer mon Cœur, en communiant ce jour-là, et en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable, pour réparer les indignités qu’Il a reçues pendant le temps qu’Il a été exposé sur les autels... Je te promets que mon Cœur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de Son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur et qui procureront qu’il lui soit rendu ».

On voit ainsi s’ajouter une dimension tout à fait nouvelle de réparation. Réparer, c’est essayer de compenser par un surplus d’amour et d’expiation une offense. Jusque-là, les Chrétiens étaient surtout attentifs à la réparation que Jésus offre à Son Père au nom de l’humanité pécheresse. Marguerite Marie souligne que les fidèles doivent réparer envers Jésus Lui-même les manques d’amour des pêcheurs.


[1] Sermon 61 sur Cantique des cantiques 1 : « Le fer a transpercé Son âme, il a eu accès à Son cœur, pour qu’Il sache désormais compatir à me infirmités. Le secret du cœur est découvert par les trous du corps ; découvert ce grand sacrement de bonté, les entrailles miséricordieuses de notre Dieu ».

[2] Vitis mystica (Vigne mystique, indûment attribué à St. Bernard) : « Va donc, va de cœur à Jésus blessé, à Jésus couronné d’épines, à Jésus pendu en croix ; et avec le bienheureux apôtre Thomas ne regarde pas seulement les traces des clous, ne mets pas seulement la main dans son côté, mais entre toute entière par la porte de son côté, jusqu’au cœur même de Jésus, toute transformée en Jésus Christ par l’ardent amour du crucifié ».

[3] De Passione Domini III.

[4] St Albert le Grand (1206-1280) écrit dans le Livre du sacrement de l’Eucharistie : « C’était donc par cet amour qui enflamme le cœur comme un feu et qui le fait se consumer entièrement pour celui qu’il aime que le divin Cœur fut poussé par une générosité infinie à nous préparer ces grâces. En vérité, c’est ce qui incite le Cœur de Dieu, dans son incommensurable générosité, à nous donner la grâce de l’eucharistie. Par ce sacrement il laisse sa bonté se déverser sur nous comme un fleuve de joie. »

[5] Livre de la Sagesse 18 : « le Seigneur : Il faut que tu entres par mon côté ouvert dans mon Cœur blessé d’amour, que tu y cherches une habitation, que tu y demeures. Je te purifierai alors dans l’eau vive et je te colorerai en rouge avec mon sang ; je m’attacherai et m’unirai à toi éternellement. Le fidèle : Seigneur, aucun aimant n’attire le fer avec autant de force que l’exemple de vos aimables souffrances attire les cœurs pour les unir au vôtre ».

[6] Benoît XVI, catéchèse du 24 novembre 2010 : « Cette union profonde avec le Seigneur est illustrée par un autre épisode de la vie de cette éminente mystique : l’échange du cœur. Selon Raymond de Capoue, qui transmit les confidences reçues de Catherine, le Seigneur Jésus lui apparut tenant dans la main un cœur humain rouge resplendissant, lui ouvrit la poitrine, l’y introduisit et dit : ‘Ma très chère petite fille, de même qu’un jour j’ai pris le cœur que tu m’offrais, voici à présent que je te donne le mien, et désormais, il prendra la place qu’occupait le tien’ (ibid.). Catherine a vécu véritablement les paroles de saint Paul : «Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi» (Ga 2, 20) ».

[7] Dialogues, 75.

[8] Neuvième lettre de sainte Catherine de Sienne au bienheureux Raymond de Capoue

[9] Une dominicaine alsacienne, Claire d’Ostren († 1447) proposait encore : « Chaque jour, je m’enferme en un triple château. Le premier est le Cœur tout pur et virginal de la noble Vierge Marie, contre toutes les attaques de l’esprit malin. Le second est le Cœur tout bon de notre aimable Seigneur Jésus, contre toutes les attaques de la chair. Le troisième est le Saint-Sépulcre, où je me cache auprès du Seigneur contre le monde et toutes les créatures nuisibles ». Voir aussi Louis de Blois (1506-1566), abbé de Liessies, dans son L’Institution spirituelle qui insiste sur le fait que le Sacré-Cœur améliore et corrige ce qui manque comme perfection dans nos œuvres : « Bon Jésus, trop imparfaits sont mon service, ma louange, mon désir et mon amour pour vous ; je suis encore trop loin de la vraie abnégation de moi-même et de la mortification, de la véritable humilité, douceur, patience, charité, pureté ; je vous demande donc de daigner suppléer à ce qui me manque, en offrant à votre Père votre Cœur divin ».

[10] Panégyrique de saint Jean.