6e dimanche ap. Pentecôte (26 juin 2016)

Homélie du 6e dimanche après la Pentecôte (26 juin 2016)

Les multiplications des pains ou vers la vraie paix de l’âme

L’évangile du jour (Mc 8, 1-9) relate l’un des deux épisodes de multiplication des pains. On peut réfléchir sur les différences et l’interprétation que la Tradition de l’Église a pu en donner.

  1. Deux différentes multiplications des pains
    1. Repérages bibliques

Le premier épisode des deux multiplications de pains[1] a lieu après la mort de Jean-Baptiste. 5.000 hommes (sans compter femmes et enfants) étaient rassemblés, Jésus n’avait à Sa disposition que 5 pains d’orge (hordeaceus) et 2 poissons signalés par André. Il en resta 12 corbeilles. L’endroit était désert, ils étaient restés avec le Maître pendant 1 journée et Jésus y avait guéri des malades. Jésus tient à ce que les disciples donnent eux-mêmes à manger à l’auditoire au lieu de dépenser 200 deniers pour acheter de la nourriture. Il fait asseoir les personnes par groupe de 50.

La seconde multiplication des pains est moins relatée que la première[2]. Ils sont au désert, après 3 jours d’enseignement de Jésus. Elle concerne 4.000 hommes (sans compter femmes et enfants), avec 7 pains et quelques poissons et il en reste 7 corbeilles.

La première multiplication n’est pas sans rappeler David qui enfreignit les règles de la loi mosaïque car pris dans une situation d’urgence. Il fuyait alors le roi Saül qui le pourchassait de sa jalousie en cherchant à le tuer. David s’était rendu à Nob chez le prêtre Ahimélek[3] : « Maintenant, qu’as-tu sous la main ? Donne-moi cinq pains ou bien ce que tu pourras trouver » (1 Sm 21, 4). Ce passage est cité par Jésus Lui-même[4] contre les Pharisiens comme exemple tiré de l’Ancienne Alliance où la loi n’a pas été respectée à la lettre non plus.

Le lieu est attribué à un village au Nord du lac de Génésareth, Tabgha où sont localisés à la fois le lieu de la multiplication des pains (Bénédictins allemands) et la primauté de St. Pierre (Franciscains de la Custodie de Terre Sainte) après la pêche miraculeuse des 153 poissons (Jn 21) et la triple profession d’amour du Prince des Apôtres. Dans l’église de la multiplication des pains, sur la mosaïque paléochrétienne n’apparaissent que 4 pains et 2 poissons. Étant située aux pieds de l’autel, cela signifie que le 5e pain est le corps du Christ sacrifié sur l’autel.

  1. L’interprétation de St. Ambroise

L’évêque de Milan[5], rapprochant les deux multiplications (l’autre étant lue au 4e dimanche de Carême), constate divers degrés d’excellence tant dans la nourriture spirituelle que pour celle des corps, se référant aux noces de Cana (Jn 2, 10). L’Époux ne sert d’ordinaire pas dès le commencement son vin le plus enivrant, ses mets les plus exquis aux invités de Son festin. On pourrait appliquer la théorie managériale de Laurence Peter[6] en affirmant que certains ont atteint au niveau spirituel leur maximum rapidement (leur seuil d’incompétence) par leur peu d’appétence vers les choses d’en-haut. Dom Guéranger, rapportant dans l’Année Liturgique les propos de St. Ambroise, écrit : « Beaucoup d’ailleurs ne sauraient point s’élever, ici-bas, au delà d’une certaine limite vers la divine et substantielle lumière qui nourrit les âmes. À ceux-là donc, au plus grand nombre, figuré par les cinq mille hommes de la première multiplication miraculeuse, conviennent les cinq pains de moindre qualité (‘hordeaceos’ de Jn 6, 9), répondant par leur nombre aux cinq sens qui retiennent encore plus ou moins la multitude sous leur empire. Mais aux privilégiés de la grâce, aux hommes qui, dominant les mille sollicitudes de la vie et méprisant ses jouissances permises, parviennent dès ce monde à faire régner Dieu seul en leur âme, à ceux-là seuls l’Époux destine le pur froment des sept pains, dont le nombre rappelle la plénitude de l’Esprit de sainteté et abonde en mystères ».

La symbolique du 7 comme dans notre seconde multiplication des pains montre que les plus parfaits goûtent déjà l’aliment du repos mystique : comme le 7e jour ou la 7e béatitude qui parle des pacifiés : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9). La paix inclut la concorde mais est plus large qu’elle. La concorde implique normalement l’unité entre plusieurs personnes unies dans un même consentement : elles deviennent un seul cœur et une seule âme (Ac 4, 32). « Mais il arrive que chez le même homme le cœur ait des tendances diverses, et cela de deux façons : soit selon les diverses puissances appétitives ainsi l’appétit sensitif va-t-il le plus souvent en sens contraire de l’appétit rationnel, selon St. Paul (Ga 5,17) : ‘La chair convoite contre l’esprit’. Ou bien la même puissance appétitive tend vers des objets différents qu’elle ne peut atteindre à la fois. Il est alors inévitable que ces mouvements de l’appétit se contrarient. Or, l’union de ces mouvements est de l’essence de la paix ; car le cœur de l’homme n’a pas la paix, même si certains de ses désirs sont satisfaits, du moment qu’il désire autre chose qu’il ne peut avoir en même temps »[7].

Le pacifié est celui qui a réussi à faire taire les tempêtes intérieures des passions. « Elle est donc bien justement la septième cette béatitude des pacifiés ; à eux le pain des sept corbeilles, le pain sanctifié, le pain du repos ! C’est quelque chose de grand que ce pain du septième jour ; et j’oserai le dire, si, après avoir mangé des cinq pains, vous goûtez les sept, n’attendez plus rien en terre »[8] . Mais cet aliment n’est présenté qu’à ceux qui acceptent de suivre Jésus au désert, donc qui sont prêts à marcher à Sa suite même en affrontant la faim et l’isolement[9]. Ils sont avant tout affamés de Dieu. Il leur est un viatique, annonce claire de l’Eucharistie, afin qu’ils ne défaillent pas en route. Jésus attend que toutes les provisions humaines soient épuisées. « Ils n’ont pas craint, pour rester avec Lui, d’affronter la pénurie du désert ; leur foi, plus grande que celle de leurs frères restés dans les villes, les élève aussi plus haut dans l’ordre de ses grâces ; à cause de cela même, Il ne veut plus que rien en eux agisse concurremment avec le mets divin qu’Il prépare à leurs âmes ». Cela rappelle l’enseignement de St. Jean de la Croix : « Pour n’espérer qu’en Dieu, il faut avoir désespéré de tout ce qui n’est pas Dieu ».

Mais l’âme a du mal à accepter ce travail de purification qu’opère le Seigneur par mode de dépouillements successifs. « Telle est l’importance de ce dépouillement complet sur les sommets de la vie chrétienne, telle aussi la difficulté pour les plus courageux d’y arriver par leurs seuls efforts, qu’on voit le Seigneur intervenir Lui-même directement dans l’âme de Ses saints pour y faire le désert, et obtenir ce vide, nécessaire à Ses dons, au seul aspect duquel frémit la pauvre nature. Luttant comme Jacob avec Dieu (Gn 32, 24) sous l’effort de cette épuration toute-puissante, la créature se sent alors broyée et consumée dans un indicible martyre. Elle est devenue l’objet des ineffables recherches du Fils de Dieu ; mais Celui qui prétend se donner sans réserve aucune, Lui si grand à elle si faible et si dénuée, la veut du moins elle aussi tout entière. C’est pour cela que, d’autorité, Il la dompte et la brise miséricordieusement, pour la dégager des créatures et d’elle-même. Rien n’échappe des moindres replis, des plus secrets détours de son être au regard transperçant du Verbe ; son action dévorante atteint dans ses poursuites jalouses jusqu’à la division de l’esprit et de l’âme ; pénétrant les moelles et les jointures, scrutant, disséquant sans pitié les intentions et les pensées (He 4, 12-13) ».

Les 3 jours au désert rappellent ce que disent les Juifs à Pharaon sortant d’Égypte à la suite de Moïse : « Le Seigneur, le Dieu des Hébreux, est venu nous trouver. Et maintenant, laisse-nous aller dans le désert, à trois jours de marche, pour y offrir un sacrifice au Seigneur notre Dieu » (Ex 3, 18). Nous devons faire le même sacrifice (quitter la terre de nos servitudes et de nos vices) si nous voulons atteindre les sommets de la vie chrétienne.

  1. « Deux âmes » ? Plutôt une âme divisée
    1. Rechercher la vraie paix

L’absence de paix ou de tranquillité intérieure est sans doute l’un des symptômes les plus évidents de cet état de péché dans lequel nous vivons. La paix est à entendre dans le sens augustinien du terme : « Tu nos fecisti ad te, et cor nostrum inquietum est, donec requiescat in te »[10]. Le français « Tu nous a fait pour Toi et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en Toi » perd la parenté autour de la « quies, quietis » entre l’inquiétude et le repos. « La paix consiste dans le repos et l’unité de l’appétit ». Mais la paix peut être apparente si l’appétit s’attache à un bien qui n’étant pas véritable, ne sera capable que d’étancher une petite partie de l’insatiable appétit de l’homme et ne lui procurera donc pas un vrai repos. Il restera troublé et inquiet[11]. Tout bien n’est qu’imparfait hors de Dieu. Cependant, il ne faut pas s’illusionner non plus sur la possibilité de parvenir, même en Dieu à une paix absolument parfaite ici-bas, car surviennent toujours des troubles extérieurs[12].

  1. Le combat spirituel pour trouver Dieu et la paix

Dom Pius Parsch, dans son Guide dans l’année liturgique, a remarqué à quel point les prières de ce dimanche sont un aller-retour entre ce qu’il appelle l’âme rachetée et l’âme non rachetée. Il fait le rapprochement avec le mot célèbre du Faust de Goethe : « Zwei Seelen wohnen, ach! in meiner Brust » (« Ah ! 2 âmes habitent dans mon sein ! »). Si le péché est effacé comme le montre l’épître, l’inclination au mal ou concupiscence demeure, elle qui nous entraîne sans cesse au péché et nous fait gémir sous le poids de nos faiblesses et de nos passions.

La liturgie développe sur toute l’année cette thématique pour nous permettre de progresser spirituellement (l’Avent : l’âme non-rachetée, Noël et l’Épiphanie : l’âme rachetée. Le Carême : l’âme non-rachetée, Pâques : l’âme rachetée).

prières au bas de l’autel

non-rachetée

triple mea culpa

introït

non-rachetée

Vers toi, Seigneur, je crie ; mon Dieu, ne sois pas sourd à mon appel ; autrement je serais comme ceux qui descendent dans la tombe.

 

rachetée

Reprend le dessus ; elle s’attache au Seigneur. Sans doute elle est faible ; mais lui, il est la force, le protecteur, celui qui bénit, le Pasteur et le guide.

collecte

rachetée

Cependant, cette âme a conscience que Dieu seul, avec une attention indicible, cultive et fait grandir la plante de la grâce.

épître

rachetée

Idéal chrétien de la mort au péché

graduel

non-rachetée

Le psaume 89 est une plainte poignante : le psalmiste demande : ‘Pourquoi les hommes meurent-ils ?’. La réponse se fait entendre : ‘le péché en est la cause’.

verset de l’Alléluia

non-rachetée

dans cette misère, j’ai confiance dans le Seigneur ; Il crée le salut.

évangile

rachetée

Le Christ nous dit : Même rachetés, vous pouvez succomber en route ; Il donne le viatique pour traverser le désert de votre pèlerinage : la Sainte Eucharistie. L’Eucharistie complète le baptême ; faibles, nous avons besoin du pain de vie dans le désert de la vie.

offertoire

non-rachetée

Dirige mes pas sur tes sentiers afin que mes pieds ne s’égarent pas.

 

rachetée

Montre les merveilles de ta miséricorde ; tu sauves tous ceux qui ont confiance en toi.

 

Conclusion

Demandons au Seigneur de faire en nous l’unité de notre vie pour pouvoir atteindre aux sommets de délices qu’Il nous propose.

 


[1] Mt 14, 14-21 ; Mc 6, 34-44 ; Lc 9, 12-17 ; Jn 6, 5-14.

[2] Mt 15, 32-38 et Mc 8, 1-9, notre passage du jour.

[3] Ahimélek, fils d’Ahitoub fut d’ailleurs tué de manière impie sur ordre de Saül avec tous les 85 prêtres de Nob et tous les siens jusqu’aux nourrissons et animaux pour cette aide prêtée à David car il lui avait aussi donné l’épée de Goliath (1 Sm 22, 18-19).

[4] Mt 12, 4 ; Lc 6, 4 ; Mc 2, 26.

[5] In Lucam VI.

[6] Peter, Laurence J. et Hull, Raymond, Le Principe de Peter, Paris, Stock, 1970.

[7] ST, II-II, 29, 1.

[8] St. Ambroise, in Lucam 6, 80.

[9] In Lucam 6, 69.

[10] St. Augustin, Confessiones, l. I, c. 1, 1.

[11] II-II, 29, 2, ad 3.

[12] II-II, 29, 2, ad 4.