Sacré-Coeur (5 juin 2016)

Homélie de la Solennité du Sacré-Cœur de Jésus (dimanche 5 juin 2016)

Les sacrements (3) : Le Très-Saint-Sacrement de l’Eucharistie (2)

J’aimerais aujourd’hui poursuivre les réflexions entamées sur l’Eucharistie en réfléchissant un aspect très concret : la matière de ce sacrement, en partie lié au Cœur du Christ d’où il jaillit.

  1. Le pain et le vin constituent la matière du sacrement de l’Eucharistie

L’Église a connu de très nombreuses hérésies sur la matière qu’il convenait de prendre pour célébrer l’Eucharistie. Par exemple certains, dans le classique travers archéologisant, offraient du pain et du fromage (artotyrites) pour commémorer Caïn et Abel qui étaient pasteur et laboureur. D’autres auraient même fabriqué leur pain avec du sang d’enfants (un peu comme dans les messes noires) ou bien encore prenaient de l’eau par soi-disant sobriété (aquariens). Mais il faut repartir toujours de l’exemple du Christ qui a choisi le pain et le vin (Mt 26).

  1. Ce sacrement est mangé (manducation) or le pain et le vin étaient pendant des siècles les aliments les plus communs : on consommait 900 g de pain par jour et par personne en 1900 en France. Il constituait vraiment la base de l’alimentation. L’eau fut quant à elle longtemps trop suspecte car vecteur de maladie et on en évitait l’usage. Un vin peu alcoolisé, souvent dilué était d’usage fréquent. Comme on se lave le corps avec de l’eau, donc Jésus a pris aussi la matière la plus commune pour manger, l’élevant du corporel au spirituel.
  2. À Sa Passion, le Christ est mort. La double consécration du corps et du sang du Seigneur évoque ce sacrifice car quand le sang est séparé du corps, la personne est vraiment morte, vidée de son sang comme l’agneau égorgé à la Pâque des Juifs.
  3. Ceux qui communient bénéficient de l’effet salvifique : « le corps du Christ est offert sous l’espèce du pain pour le salut du corps, le sang est offert sous l’espèce du vin pour le salut de l’âme » (St. Ambroise) car « l’âme de la chair est dans le sang » (Lév 17, 14).
  4. L’effet pour constituer l’unique corps de l’Église (1 Co 10, 17) est particulièrement bien rendu : comme le pain est fait de divers grains et comme le vin coule de diverses grappes[1].
  1. Questions de quantité
    1. Deux matières indispensables pour le sacrifice mais non pour la communion

Les deux matières sont absolument nécessaires à la validité du sacrement, en particulier pour exprimer la perfection du sacrifice (donc la séparation du corps et du sang)[2]. L’usage normal, au moins dans la Tradition est que seul le prêtre communie sous les deux espèces du pain et du vin, donc au Corps et au Sang alors que les fidèles se contentent normalement, pour des questions pratiques, du seul Corps[3]. Comme il n’est pas nécessaire que tous les membres d’une espèce (les hommes) se reproduisent (sinon, le célibat sacerdotal serait incompréhensible) pour que le bien commun soit respecté. Ce fut pourtant l’objet d’une revendication des prétendus réformés, depuis les Utraquistes de Bohême (disciples de Jan Hus, donc hussites qui voulaient communier sub utraque specie : sous l’une et l’autre des espèces eucharistiques : leur symbole reprend justement le calice) jusqu’aux différents courants de la Réforme. Peut-être cela explique-t-il que dans la forme ordinaire, on communie usuellement sous les deux espèces aux États-Unis.

  1. Combien peut et doit-on consacrer un prêtre ?

Certains prétendent que le pouvoir consécratoire du prêtre serait limité. En réalité, non. La quantité de matière est déterminée concrètement par rapport à l’usage des fidèles, mais pas théoriquement ou absolument[4]. En théorie, il pourrait consacrer en une fois tout le pain présent dans une boulangerie. D’ailleurs, lors de très grands rassemblements de plusieurs millions de fidèles (messes pontificales, JMJ), cela devient réalité. On ne peut comparer avec le baptême où l’eau du Jourdain n’est pas toute bénite par le baptême car ce dernier sacrement s’accomplit dans l’usage de la matière : la forme du baptême ne sanctifie pas plus d’eau qu’on n’en emploie. Mais le sacrement de l’Eucharistie s’accomplit dans la consécration de la matière[5].

Cependant, il est bien triste de voir la tendance actuelle de consacrer beaucoup trop d’hosties. Cela signifie qu’elles demeurent un temps très long dans les ciboires des tabernacles et se multiplie ainsi le risque qu’elles ne se corrompent. Alors que même le droit actuel recommande de communier si possible aux hosties consacrées durant la messe[6] à laquelle assiste le fidèle. Normalement, la réserve eucharistique est pour des cas d’urgence comme les malades n’ayant pu déplacer ou des mourants (viatique).

  1. Quel type de pain et de vin ?
    1. Le pain de froment azyme

Comme le sacrement contient le Christ qui Se compare au grain de froment : « Si le grain de froment tombé en terre, ne meurt pas, il reste seul » (Jn 12, 24), le pain est fait de froment, la céréale la plus communément en usage. Souvent, on ne prend les autres qu’à défaut de celui-là. En outre, ce pain est le plus fortifiant ou roboratif[7]. S’il devait y avoir un mélange avec d’autres céréales, cela doit être en minorité (moins de 50%) à raison de la validité.

L’une des grandes différences extérieures entre la messe catholique et la divine liturgie orthodoxe sur la matière du sacrement repose sur le pain azyme pour nous et avec du levain, donc fermenté, pour eux. St. Grégoire expose la symbolique : « L’Église romaine offre des pains azymes parce que le Seigneur a pris une chair très pure. Mais certaines Églises offrent du pain fermenté parce que le Verbe du Père S’est revêtu de chair, de même que le ferment est mêlé à la farine ». Cela n’entache pas la validité mais est une question de convenance. Chacun des prêtres doit toutefois suivre l’usage en vigueur dans son rite, le contraire serait pécher dans un cas comme dans l’autre. Cependant, l’usage catholique est encore plus raisonnable :

  1. à cause de l’institution faite par le Christ « le premier jour des azymes » (Mat 26, 17) alors que rien de fermenté ne devait demeurer dans les maisons des Juifs (Ex 12, 15.19).
  2. parce que le pain est proprement le sacrement du corps du Christ, qui a été conçu dans la pureté, plus qu’il n’est le sacrement de Sa divinité.
  3. parce que cela convient mieux à la sincérité des fidèles requise pour s’en approcher : « Le Christ, notre agneau pascal, a été immolé. Aussi nous devons festoyer avec les azymes de la sincérité et de la vérité » (1 Co 5, 7)[8].

Le levain étant issu de la corruption/décomposition puisqu’il s’agit de lactofermentation, il y a plus de différence entre le pain azyme et le pain levé qu’entre de l’eau chaude et froide qui pourraient servir également pour le baptême car poussée à son maximum, la corruption empêcherait la consécration sacramentelle.

  1. Le vin de raisin mêlé d’une goutte d’eau

Quant au vin, il doit être le produit de la vigne uniquement (Mt 26, 29 : « Je ne boirai plus de ce fruit de la vigne »). Le vrai vin convient davantage à la joie spirituelle, effet du sacrement comme dans « Le vin réjouit le coeur de l’homme » (Ps 104, 15)[9]. Cela ne peut être un alcool provenant d’un autre fruit que le raisin. Il faut avoir dépassé le stade du verjus et atteint celui du moût[10].

Au vin est mélangée une goutte d’eau, qui ne constitue toutefois pas à proprement parler une troisième matière. Cet ajout de l’eau s’explique :

  1. parce qu’on a de bonnes raisons de croire que le Seigneur a institué ce sacrement avec du vin mêlé d’eau selon la coutume du pays : « Buvez le vin que j’ai mêlé pour vous » (Prov 9, 5).
  2. parce que cela représente bien la Passion du Seigneur « car nous lisons dans le récit de la Passion que l’un et l’autre ont jailli de son côté » (pape Alexandre Ier).
  3. parce que cela symbolise bien l’effet de ce sacrement : « nous voyons que l’eau signifie le peuple, et que le vrai vin signale le sang du Christ. Donc, lorsque l’eau est mêlée au vin dans le calice, le peuple est uni au Christ » (pape Jules Ier).
  4. parce que cela exprime l’effet, l’entrée dans la vie éternelle : « L’eau coule dans le calice et jaillit en vie éternelle » (St. Ambroise)[11].

En effet, à part la préfiguration du sacrifice de Melchisédech, on ne peut oublier qu’à côté de la manne au désert, se trouvait l’eau jaillie du rocher : « Ils buvaient au rocher spirituel qui les suivait » (1 Co 10, 4)[12]. Le fait que cette matière de l’eau serve déjà pour le baptême n’est pas un empêchement car elle a plusieurs usage : laver et boire[13].

Toutefois précisons bien que l’ajout d’eau n’est pas nécessaire à la validité du sacrement car l’usage par les fidèles dont il exprime l’ablution et la réfection n’est pas obligatoire pour sa validité[14]. De plus, l’effusion de sang appartenait directement à la Passion du Christ au contraire de l’eau. En effet, il est naturel que d’un corps humain blessé jaillisse du sang. C’est pourquoi l’eau n’est pas offerte à part du vin, alors que le vin est offert séparément du pain. L’eau n’est offerte que comme un élément ajouté au vin[15]. Il suffit qu’elle soit mise en petite quantité. Elle est transformée ainsi en vin puis la substance du vin en substance du sang du Christ[16].

 

[1] ST III, 74, 1.

[2] ST III, 74, 1, ad 2.

[3] ST III, 74, 1, ad 3.

[4] ST III, 74, 2.

[5] ST III, 74, 2, ad 3.

[6] Cf. Redemptionis Sacramentum 89 citant Vatican II, Sacrosanctum Concilium 55 ; S. Congrégation des Rites, Instruction Eucharisticum mysterium 31: AAS 59 (1967) p. 558 ; Missale Romanum (pour la forme ordinaire), Institutio Generalis 85, 157, 243.

[7] ST III, 74, 3 et ad 1 citant St. Augustin pour exclure l’orge : « le grain de l’orge, qui est recouvert d’une balle très résistante, symbolise la loi, dans laquelle l’aliment vital de l’âme était enveloppé dans des signes corporels ; elle symbolise aussi le peuple lui-même qui n’était pas encore dépouillé de ces désirs charnels qui adhèrent à son coeur comme la balle adhère au grain ».

[8] ST III, 74, 4.

[9] ST III, 74, 5.

[10] ST III, 74, 5, ad 3.

[11] ST III, 74, 6.

[12] ST III, 74, 6, ad 1.

[13] ST III, 74, 6, ad 2.

[14] ST III, 74, 7.

[15] ST III, 74, 7, ad 2.

[16] ST III, 74, 8.