Pentecôte (4 juin 2017)

Homélie du Dimanche de la Pentecôte (4 juin 2017)

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La Pentecôte : les signes de la révolution de l’amour

La fête d’aujourd’hui, la Pentecôte, achève un cycle et en lance un autre. Elle referme progressivement le cycle de Pâques, même si le temps pascal sera officiellement clôturé à la Trinité. Ne disait-on pas autrefois : à Pâques ou à la Trinité ? Le Regina Cæli sera alors remplacé par le Salve Regina à complies et l’Angelus reviendra aux trois récitations quotidiennes (7h, 12h, 19h). Mais la Pentecôte inaugure le cycle de l’Esprit-Saint et donc de l’Église qui rend présent sous toutes les latitudes et à toutes les époques, le corps de Jésus-Christ. C’est notre temps et nous devons apprendre, sous l’influence de l’Esprit à en discerner les signes, en s’inspirant de Dom Guéranger.

  1. La Pentecôte
    1. Cinquante jours

Cinquante jours se sont déroulés depuis Pâques, soit sept semaines plus un jour. Un peu comme un jubilé en plus petit. Ce jour tombe le Dimanche, premier jour de la semaine qui rappelle tant la création de la lumière (et donc des anges) que la Résurrection du Christ. Son dernier caractère lui va être imposé : « Vous connaîtrez ce qui dépasse toute connaissance : l’amour du Christ. Alors vous serez comblés jusqu’à entrer dans toute la plénitude de Dieu » (Eph 3, 19).

C’était un cinquantième jour après le passage de la mer Rouge (la Pâque) que fut scellée le lendemain l’alliance entre Dieu et Son peuple, soit au lendemain de sept semaines au désert qui devaient les conduire vers la Terre Promise. La Pentecôte (Pentecostes en grec signifie le cinquantième jour) commémore donc le don du Décalogue, des 10 commandements. Comme il y eût une seconde Pâque : la Pâques qui est le triomphe du Fils sur la mort et le péché, il y eût une seconde Pentecôte : l’Esprit-Saint, qui place le monde entier sous la loi de Dieu mais une loi vécue autrement, une loi de liberté.

Alors qu’au désert, la première loi était gravée par l’éclair sur des tables de pierre ; la seconde est donnée à Jérusalem sur des cœurs de chair. L’Esprit-Saint est l’intériorisation de la Loi par la charité qui comme toute vertu théologale vient de Dieu et conduit à Dieu. Ce feu vient bien du ciel comme l’éclair mais allume les cœurs des apôtres pour être diffusé au monde entier par l’œuvre d’évangélisation : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Lc 12, 49). L’heure est venue. Celui qui en Dieu est l’Amour, la flamme éternelle et incréée, descend du ciel pour remplir l’intention miséricordieuse de l’Emmanuel. À Pâques, le Christ, le divin soleil, s’est levé. À la Pentecôte, il est à son zénith en chauffant de Ses rayons et en faisant mûrir les fruits de l’Église.

  1. Les langues de feu

La Pentecôte (chavouot) était l’une des trois fêtes de pèlerinage des Juifs (Dt 16, 16) qui était aussi la fête des prémices des fruits de la Terre. Et l’Église commença sa récolte des âmes pour le salut par ces Juifs venus des quatre coins du monde connu d’alors. Aux Juifs dispersés par la diaspora, s’ajoutaient les Prosélytes issus d’autres peuples mais ayant adopté les préceptes mosaïques. Ils parlaient toutes les langues de la Terre. Vers Tierce (9h du matin), le Père et le Fils envoyèrent leur Esprit pour former l’Église épouse du Christ, l’assister, la maintenir, sauver et sanctifier les âmes.

Le vent ou souffle de l’Esprit bouscule tout[1], non seulement les douze apôtres avec la Très Sainte Vierge Marie mais aussi les cent-vingt disciples du Seigneur dans le Cénacle et au-dehors la foule venue s’approcher à l’écoute de cette bourrasque (Ac 2, 2) qui, pour le coup, ne fut pas une brise légère (1 Rois 19, 9.11-16). « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit » (Jn 3, 8).

La pluie de feu « qui éclaire sans brûler, qui luit sans consumer » (répons du Jeudi de Pentecôte) vient signifier la prise de possession des disciples par l’Esprit. Voici un nouveau symbole qui succède à la colombe : à la douceur se substitue l’image de l’ardeur de l’amour comme un feu de braise qui couve et embrase tout. « Car l’amour est fort comme la Mort, la passion, implacable comme l’Abîme : ses flammes sont des flammes de feu, fournaise divine. Les grandes eaux ne pourront éteindre l’amour, ni les fleuves l’emporter » (Cant 8, 6-7). La forme des langues indique que la parole sera le moyen par lequel se propagera le divin incendie (fides ex auditu).

  1. L’Esprit-Saint
    1. Glossolalie et xénolalie

Ceux qui écouteront la prédication des cent-vingt disciples formeront l’Église catholique, universelle, répandue en tous les temps et en tous lieux. Le Seigneur Jésus avait dit : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19)[2]. L’Esprit divin apporte du Ciel sur la Terre et la langue qui fera retentir cette parole, et l’amour de Dieu et des hommes qui l’inspirera. Cette langue et cet amour se sont arrêtés sur ces hommes, et par le secours de l’Esprit divin, ces hommes les transmettront à d’autres jusqu’à la fin des siècles.

Un obstacle cependant semble se dresser à l’encontre d’une telle mission. Depuis Babel (Gn 11, 1-9), le langage humain est divisé, et la parole ne circule pas d’un peuple à l’autre. Comment donc la parole pourrait-elle être l’instrument de la conquête de tant de nations, et réunir en une seule famille tant de races qui s’ignorent ? L’Église est l’instrument de l’unité nouvelle du genre humain.

La glossolalie désigne ce parler en langues évoqué plus de vingt fois dans l’Écriture (1 Co 12, 4-11, 27-30 ; 13, 1 ; 14, 2-19, 23-40 ; Ac 2, 4.11.26 ; Ac 10, 44-46) comme depuis 1967 dans le renouveau charismatique catholique. Des sons articulés mais dépourvus de sens aux yeux des hommes expriment l’amour pour Dieu comme le babillage d’un bébé envers ses parents. Ce langage – puisque ce n’est pas une langue – exprime la joie d’être aimé comme enfants de Dieu. Mais ici l’Écriture évoque plutôt la xénoglossie ou xénolalie, cette capacité à comprendre toutes les langues et à se faire entendre par toutes les langues. Ne croyons pas que ce don fût réservé aux seuls disciples à la Pentecôte. Elle fut attestée chez St. Vincent Ferrier (1350-1419) dont les reliques font la joie de la cathédrale de Vannes. Ce Dominicain parlait catalan (dans sa version de Valence) mais était compris par les fidèles bretons, provençaux ou napolitains. Glossolalie comme xénolalie font renaître la fraternité première et témoignent d’un sentiment de paix et d’unité, de communion, fruits de l’Esprit-Saint. L’Église parle effectivement toutes les langues de la Terre car elle est universelle. Mais peut-être devrait-on aujourd’hui se souvenir que l’Église catholique a aussi une langue privilégiée, universelle et sacrée qu’est le latin !

  1. L’ivresse dans l’Esprit

Les Actes des Apôtres, qui sont à proprement parler l’histoire des débuts de l’Église née à partir de la Pentecôte, évoquent une méprise de certains Juifs toujours prompts à la moquerie et condescendance : « D’autres se moquaient et disaient : ‘Ils sont pleins de vin doux !’ » (Ac 2, 13).

Ce musto ou moût indique le vin nouveau de l’année (le Most ou Heuriger, vin de l’année tel qu’il est goûté dans les guinguettes viennoises) qui évoque l’Esprit Saint : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair » (Ez 36, 26, cf. Ez 11, 19). Ce renouvellement dans l’Esprit est évoqué ailleurs : « Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara : ‘Voici que je fais toutes choses nouvelles’ » (Ap 21, 5, cf 2 Co 5, 17). À vin nouveau, outres nouvelles (Mt 9, 17) : ce sont les apôtres et les Chrétiens et plus les Juifs qui sont chargés d’annoncer la bonne nouvelle au monde. Mais comment ? Par la charité !

Le P. Paul-Marie Cathelinais cite Ste. Catherine de Sienne : « Conduisons-nous comme l’ivrogne ! » (Lettre 29). Le Christ lui-même reconnaît que certains ont vu en Lui un glouton et un ivrogne (Mt 11, 19) car Il était ivre, en effet, ivre de notre salut disait la grande Dominicaine. « O fol Amant ! Pourquoi es-Tu si fou ? […] Parce que Tu es tombé amoureux de ce que Tu avais fait. Tu t’es satisfait et ravi en Toi-même de ta créature comme si Tu étais ivre à cause de son salut. Te fuit-elle ? Tu pars à sa recherche, Tu cours encore après elle. S’égare-t-elle ? Tu t’approches plus d’elle » (Dialogue, 153). L’ivresse de Pierre est donc celle de Dieu, « ivre d’amour pour notre bien ».

Si la boisson donne du courage, celle de l’Esprit vous rend l’amour. L’ivrogne aime payer des coups. Les disciples sont remplis à ce point qu’ils débordent. Ils ne prêchent pas, ils chantent : « Buvez, mes amis, et enivrez-vous ! » (Ct 5, 1). La vérité divine est communicative car le bien est diffusif de soi-même (bonum diffusivum sui). Et cette communication augmente leur joie. Ainsi, dit l’Écriture, « qui donne à boire sera lui-même désaltéré » (Pr 11, 25). La Pentecôte n’est donc pas un meeting, mais un banquet de noces, Cana en actes. Dès lors, puissions-nous dire aujourd’hui avec Ste. Catherine : « Je sens mon âme à nouveau devenir ivre. Merci à Dieu ! » (Dialogue, 167).  Ivre de ce vin qui réjouit le cœur de l’homme, le vin du salut acquis sur la Croix du côté du Christ, qui montre Son amour pour nous, qui ne méritions rien mais recevons tout !

 


[1] Cf. Ps 106/107, 25-30 qui rappelle l’ivresse aussi : « Il parle, et provoque la tempête, un vent qui soulève les vagues : portés jusqu'au ciel, retombant aux abîmes, ils étaient malades à rendre l'âme ; ils tournoyaient, titubaient comme des ivrognes : leur sagesse était engloutie. R/ Dans leur angoisse, ils ont crié vers le Seigneur, et lui les a tirés de la détresse, réduisant la tempête au silence, faisant taire les vagues. Ils se réjouissent de les voir s'apaiser, d'être conduits au port qu'ils désiraient ».

[2] La Vulgate insistait plus sur l’enseignement doctrinal : « Euntes, docete omnes gentes » = « Allez, enseignez toutes les nations » mais il est vrai que le grec « πορευθέντες μαθητεύσατε πάντα τὰ ἔθνη » insiste plus sur la dimension de se mettre à la suite comme des disciples, même si la racine est identique en latin : apprendre un enseignement.