Sacré-Cœur (25 juin 2017)

Solennité du Sacré-Cœur de Jésus (dimanche 25 juin 2017)

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Prêcher les dimensions de l’amour de Dieu

Inspirons-nous de St. Thomas pour nous pencher sur l’épître du jour (Eph 3, 8-19).

  1. Une grâce spéciale
    1. Un ministre indigne mais indispensable

Confier une tâche importante à quelqu’un qui est tout désigné par ses qualités, sa naissance ou d’autres critères, ce n’est pas lui faire une grande grâce, c’est presque un dû, des intérêts bien compris de part et d’autre. Mais donner cette importante et difficile fonction à un petit, c’est lui faire grand honneur. Mais si le serviteur ne perd jamais de vue d’où on l’a tiré, il s’attachera d’autant plus fortement au maître auquel il sait tout devoir. C’est ce qu’avait compris Louis XIV qui, après la Fronde menée par la haute noblesse de son royaume, préféra confier des tâches à des bourgeois qu’il anoblit par la suite (Fouquet, Colbert, Le Tellier). C’est cette indignité qu’évoque St. Paul au v. 8 : « J’ai reçu, moi le plus petit d’entre tous les saints, cette grâce » eu égard à son passé anti-chrétien : « Je suis le moindre des apôtres, je ne suis pas même digne d’être appelé de ce nom, parce que j’ai persécuté l’Eglise de Dieu » (1 Co 15, 9 ; Ga 1, 13-14). N’a-t-il pas gardé les vêtements de ceux qui lapidaient St. Étienne (Ac 7, 57) ou ne se rendait-il pas à Damas pour y persécuter les Chrétiens (Ac 26, 9-12[1]). Le triomphe de Dieu en est d’autant plus éclatant !

  1. Grandeur de la tâche confiée

En effet, le choix de Dieu peut paraître surprenant, d’ailleurs la réaction d’Ananie fut celle d’une grande surprise, mais il fit confiance et accepta la tâche de baptiser Saül devenu Paul (Ac 9, 13-16). La mission à lui confiée fut d’être l’une des colonnes de l’Église comme Pierre (Ga 2, 9) : « En effet, si l’action de Dieu a fait de Pierre l’Apôtre des circoncis, elle a fait de moi l’Apôtre des nations païennes » (Ga 2, 8). Mais la tâche n’est pas grande que géographiquement, aussi doctrinalement : manifester les secrets de Dieu, lesquels sont grands et cachés, par exemple la grandeur de Jésus-Christ et le salut des fidèles opéré par lui.

Jésus l’a d’abord choisi pour prêcher (plus même que donner les sacrements comme le baptême : 1 Co 1, 17). Annoncer l’Évangile « c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1 Co 9, 16). Ces « richesses incommensurables du Christ » (v. 8) sont qu’Il est venu révéler avant tout la miséricorde de Dieu le Père (Rm 2, 4 : « riche en miséricorde »). Sa miséricorde s’exprime d’abord par l’envoi de Jésus, celui qui est « les entrailles de la miséricorde de Dieu » d’après le cantique de Zacharie (Lc 1, 78 : per viscera misericordiæ Dei). Ces entrailles de miséricorde équivalent à « Ses trésors de bonté, de longanimité et de patience » (Rm 2, 4) pour attendre notre conversion, pour nous enrichir de Ses qualités : « La sagesse et la science seront les richesses du salut, et la crainte du Seigneur en sera le trésor » (Is 33, 6, cf. Col 2, 3). En effet, ces trésors sont incommensurables car qui pourrait prétendre rivaliser avec Jésus qui est Dieu ? « Qui a connu la pensée du Seigneur ? Qui a été son conseiller ? » (Rm 11, 34, cf. Is 40, 13 ; 1 Co 2, 16). C’est hors d’atteinte pour la créature, à moins que le Créateur ne lui permette d’y pénétrer par quelque grâce spéciale, mystique.

  1. Illuminer les hommes sur le mystère du Christ

À l’extension incroyable des richesses correspond l’extension de la tâche car il s’agit de prêcher par une parole forte et les miracles à tous ce salut en Jésus-Christ : ce qui correspond à « éclairer tous les hommes » (v. 9). Le prédicateur « lumière du monde » (Mt 5, 14) n’éclaire pas de soi-même, il n’est pas la source de la lumière. Il se contente de refléter la vraie source de la lumière qu’est Jésus-Christ, « lumière né de la lumière », comme la lune le fait avec les rayons du soleil. Il doit donc communiquer la vérité sur Jésus-Christ nécessaire au salut : « Il veut que tous les hommes soient sauvés, et qu’ils viennent à la connaissance de la vérité » (1 Tim 2, 4). Vérité qu’il a lui-même reçue pour la transmettre : « Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu » (1 Cor. 15, 3), sans n’y rien ajouter ou retrancher (Dt 4, 2 ; 12, 32, cf. Ap 22, 19).

Le mystère (v. 9) qui a été caché dès le commencement des siècles n’est pas tellement à comprendre au sens de mystérieux mais mystérique. Mystère, mot grec de mysterion, se traduit en latin par sacramentum. Certaines choses en Dieu sont cachées au premier abord. Il faut faire quelques efforts pour y accéder. Il y a en elle un tel trop plein de signification qu’on ne peut en épuiser le sens par notre faiblesse réceptive. Comme si l’on était aveuglé par une lumière trop forte pour notre capacité rétinienne plutôt que par une obscurité totale nous enveloppant. L’œil humain n’est pas capable de fixer le soleil. La créature pécheresse n’est pas capable de voir Dieu sans mourir (Ex 33, 20), finalement sans être déjà mort de la vie terrestre. Il convient donc pour le rendre supportable de le cacher dans l’humanité de Jésus, d’où dérive toute la sacramentaire. Car « grand est ce mystère » se rapporte à Jésus (Eph 5, 32).

  1. Se rapprocher de Dieu
    1. Se blottir au creux du rocher : pénétrer les profondeurs du cœur transpercé

Pour approcher Sa gloire, Dieu permit à Moïse de voir Son dos caché dans le creux d’un rocher (Ex 33, 21 : « ponam te in foramine petrae et protegam dextera mea »). Le rocher symbolise bien sûr Jésus, la pierre angulaire qu’on rejetée les bâtisseurs, le trou dans ce rocher, celui fait par la lance dans Son Cœur Sacré. Moïse toucha de son bâton ou verge le rocher de Massa et Mériba et il en sortit de l’eau qui anticipait l’eau du baptême sortant du côté précieux du Christ. À l’exemple de Moïse, nous devons être comme la colombe qui niche dans le creux du rocher « estote quasi columba nidificans in summo ore foraminis » (Jér 48, 28, Vulg.). Ste. Catherine de Sienne comme Ste. Madeleine-Sophie Barat ont compris que cette blessure faite par St. Longin était la porte d’entrée dans l’humanité de Jésus, là où se cache la divinité. Pour entrer par cette porte étroite et s’y blottir en ses tréfonds, il faut savoir se faire tout petit, qualité des humbles et du véritable esprit d’enfance.

En métaphysique, tout ce qui est dans l’effet, est virtuellement caché dans la cause. Certains effets sont manifestes et d’autres non. Dieu est la cause efficiente de tout le créé. Les choses qu’Il produit en se servant comme intermédiaire des causes secondes sont manifestes et connaissables par la recherche scientifique. Les autres au contraire sont cachées en lui, à savoir celles qu’Il produit lui-même sans intermédiaire. Elles ne sont accessibles que par la philosophie et surtout la théologie fondée sur la Révélation faite par Dieu Lui-même.

  1. La sagesse multiforme de Dieu (v. 10)

« Il y a dans la Sagesse un esprit intelligent et saint, unique et multiple » (Sg 7, 22). Elle est multiple dans les effets, mais unique dans son essence. La multiplicité de la science révélée est réglée (v. 11) selon le dessein éternel, c’est-à-dire que Dieu dispose que telle chose sera dans un temps, telle autre chose dans un autre : Il accorde à chacun de ces temps des bienfaits particuliers. Le XVIIe siècle fut en France très marqué par la querelle janséniste qui serait en quelque sorte un avatar catholique de l’hérésie calviniste. Ce n’est donc sans doute pas un hasard si le Seigneur choisit précisément cette période pour montrer, par l’intermédiaire de Ste. Marguerite-Marie Alacoque à Paray-le-Monial (16 juin 1675) et St. Claude de la Colombière qu’Il portait un amour infini à tous les hommes. Aujourd’hui où les musulmans deviennent si dangereux, eux qui n’ont pas accès à l’amour de Dieu, l’urgence de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus se fait d’autant plus ressentir.

La prédestination est à comprendre à sens unique et non pas double comme Calvin l’affirmait : il n’y a pas de gens que Dieu aurait destinés à aller en enfer et qui seraient ainsi privés de Sa grâce. Le concile de Trente jette ainsi l’anathème suivant : « Si quelqu’un dit que la grâce de la justification n’échoit qu’à ceux qui sont prédestinés à la vie et que tous les autres qui sont appelés, le sont assurément, mais ne reçoivent pas la grâce, parce que prédestinés au mal par la puissance divine : qu’il soit anathème » (17e canon du décret sur la justification, 6e session du 13 janvier 1547). En effet, la prédestination est simple : « selon le dessein éternel qu’il a formé en Jésus-Christ Notre-Seigneur, en qui nous avons la liberté de nous approcher (de Dieu) en confiance, par la foi en Lui » (v. 12, Vulg.). Dieu voudrait que tous les hommes soient sauvés. Les hommes ont vocation à aller au Paradis, à entrer en communion avec Dieu car ils ont été créés à l’image du Fils, qui de toute éternité avait bien sûr conçu le plan de l’Incarnation pour que chacun puisse être sauvé a priori, même si nous savons que certains, par leur refus de l’amour divin, iront en enfer. C’est la foi en Jésus-Christ qui permet d’être sauvé, opérant ensuite concrètement par les œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle.

  1. Le plan d’amour divin surpasse toute compréhension
    1. Les anges et les hommes découvrent le dessein éternel de Dieu

Denys, le Pseudo-Aréopagite, considère que les principautés et puissances se réfèrent à deux des neuf chœurs angéliques, intermédiaires (pour le même, l’ordre serait ainsi hiérarchiquement : Séraphins - Chérubins – Trônes ; Dominations - Vertus – Puissances ; Principautés - Archanges – Anges). Ils ont accès à ce que Dieu veut leur révéler et les plus élevés des chœurs enseignent les inférieurs (théorie de l’illumination angélique). Touchant l’Incarnation, ils auraient une connaissance seulement générale mais n’en auraient appris les raisons d’une manière spéciale qu’à mesure que les temps s’accomplissaient, et que ces raisons étaient expliquées dans les effets extérieurs.

Non pas que les saints qui ont la vision béatifique, auraient besoin de l’éclairage de ceux qui sont encore en chemin (les viatores, nous). Dans le Verbe de Dieu (la nature divine de Jésus), ils en ont eu une connaissance antécédente : Dieu a manifesté à l’intelligence des anges les raisons des choses naturelles. Mais ensuite, ils les ont connues dans leur nature propre, connaissance qui est appelée subséquente, d’où la précision : dans l’Église, par les apôtres. Ils ne l’ont pas apprise par les apôtres mais en eux. Ainsi, aucune créature ne peut pénétrer dans la pensée de l’architecte (si on laisse de côté les dessins ou descriptions) avant qu’il ne réalise son œuvre et c’est en se promenant dans l’édifice qu’on en est instruit et non pas par l’édifice.

  1. Comprendre le Père

St. Paul fait une prière. Une prière n’est exaucée que si elle provient d’un cœur humble (Ps 101, 18, Vulg : « Il a regardé la prière de ceux qui étaient dans l’humiliation » = respexit in orationem humilium ; Sirac 35, 21 Vulg : « La prière d’un homme qui s’humilie percera les nues » = oratio humiliantis se nubes penetrabit). Il s’humilie donc en fléchissant le genou pour signifier sa juste place de créature, qu’il soumet sa volonté et sa force devant Dieu : « Je fléchis les genoux de mon cœur » (prière de Manassé, Vulg = flecto genua cordis mei). Il s’adresse à Dieu le Père, par Son Fils Jésus-Christ. Celui qui donne l’impulsion de la vie est le Père de tous en tant que Créateur. La paternité qui est dans les créatures elles-mêmes est pour ainsi dire nominale ou dérivée du modèle divin. Mais la paternité divine par laquelle le Père communique toute sa nature à Son Fils est, sans imperfection aucune, LAvéritable paternité.

Par la foi, St. Paul veut faire naître en eux « la substance des choses que nous devons espérer » (He 11, 1 = fides est substantia rerum sperandarum), comme si par une sorte d’anticipation, elle les faisait déjà comme subsister en nous ; il s’ensuit que notre foi embrasse ces deux objets : la divinité et l’humanité de Jésus-Christ. Attention à la compréhension promise : pas dans le sens de « renfermer » car celui qui comprend devrait alors intégralement faire entrer en soi l’objet intelligé qu’est Dieu, chose impossible ! Mais bien dans le sens de « saisir », qui supprime la distance et indique le rapprochement comme pour les coureurs au stade : « courrez de manière à le saisir » (emporter le prix) (1 Co 9, 24, Vulg : « sic currite ut comprehendatis »).

  1. Les quatre dimensions

Un passage de Job (11, 7-8) non montre pourtant à quel point Dieu est insaisissable : « Prétends-tu sonder la profondeur de Dieu, atteindre la perfection du Puissant ? Elle est haute comme les cieux : que feras-tu ? plus abyssale que le séjour des morts (les enfers) : qu’en sauras-tu ? Plus longue que la terre est son étendue, et plus vaste/large que la mer ! ». Bien sûr que nous ne sommes pas dans la quatrième dimension puisque Dieu, pour commencer, est pur esprit, donc en-dehors des trois dimensions (longueur, largeur, hauteur). Mais métaphoriquement, par la largeur on entend l’étendue de la puissance et de la sagesse divines qui surpassent toute chose, par la longueur, on marque sa durée éternelle, par la hauteur, la perfection et la noblesse de sa nature surpassant infiniment la créature, par la profondeur, l’incompréhensibilité de sa sagesse. Nous n’y parviendrons que par notre foi et notre charité qui fait aussi fondre la distance nous séparant de Dieu.

Ou bien encore, au niveau plus humain cette fois, la charité doit s’étendre (largeur) jusqu’aux ennemis. La longueur renvoie à la persévérance, car elle ne se lasse pas ; elle commence ici-bas et reçoit son complément dans la gloire. La hauteur car elle élève dans le mouvement qui la porte vers les choses célestes : on n’aime pas Dieu pour les avantages temporels (ce qui serait imparfait) mais que pour Lui-même. La profondeur montre l’origine de cet amour pour Dieu : la charité étant théologale, elle vient de Lui, par l’Esprit-Saint. C’est d’ailleurs la forme de la Croix : la largeur pour la traverse où furent cloués ses bras, étendus à toute l’humanité qui est pourtant l’ennemie de Dieu ; la longueur dans le mât pour persévérer ; la hauteur pour la partie supérieure où s’appuie la tête qui doit s’élever aux choses divines et éternelles. La profondeur dans la partie enterrée.

 

[1] « Pour moi, j’ai pensé qu’il fallait combattre très activement le nom de Jésus le Nazaréen. C’est ce que j’ai fait à Jérusalem : j’ai moi-même emprisonné beaucoup de fidèles, en vertu des pouvoirs reçus des grands prêtres ; et quand on les mettait à mort, j’avais apporté mon suffrage. Souvent, je passais de synagogue en synagogue et je les forçais à blasphémer en leur faisant subir des sévices ; au comble de la fureur, je les persécutais jusque dans les villes hors de Judée. C’est ainsi que j’allais à Damas muni d’un pouvoir et d’une procuration des grands prêtres ».