4e dimanche Pentecôte (17 juin)

Homélie du 4e dimanche après la Pentecôte (17 juin 2018)

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Élection et vocation sacerdotale

L’Évangile de ce jour (Lc 5, 1-11) traite de cet épisode de la pêche miraculeuse. Le commenter, c’est pénétrer certains traits essentiels de la délicate question de l’élection. Cela revient à aborder le thème de la vocation d’apôtre et finalement sacerdotale de manière un peu plus large. En cette fin du mois de juin durant laquelle de nombreux diocèses ou communautés placent les ordinations sacerdotales, il n’est pas inutile de comprendre ce que nous dit le Seigneur Jésus sur ce thème au travers de la Sainte-Écriture.

  1. Élection ou répulsion ?
    1. Galilée des Nations

Jésus a grandi en Galilée, région méprisée par les Juifs car y dominait un mélange de races et donc la foi juive y était imprégnée d’hérésies des Baal, dans un syncrétisme objectivement mauvais. Ce mépris est exprimé initialement par Nathanaël (assimilé à l’apôtre Barthélémy) qui dit lors de sa vocation transmise par Philippe : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1 ? 46). On utilisait à son propos l’expression « Galilée des Nations » (Is 8, 38 ; 1 Mac 5, 15). Le terme est passé en français : les goy, goyim au pluriel sont les étrangers, les païens entendus comme non-Juifs (donc même nous), les impurs. Cf. Jn 18, 28 : « Alors on emmène Jésus de chez Caïphe au Prétoire. C’était le matin. Ceux qui L’avaient amené n’entrèrent pas dans le Prétoire, pour éviter une souillure et pouvoir manger l’agneau pascal ».

C’est donc cette région-là que Jésus choisit pour s’incarner : c’est là, à Nazareth que vivaient la Très Sainte Vierge Marie et St. Joseph au moment de l’Annonciation et que le Sauveur grandit. C’est donc ici aussi que se passa une partie non négligeable du ministère public de Jésus et qu’Il opéra ce miracle, sur le lac de Génésareth ou lac de Tibériade ou Mer de Galilée (Lc 5, 1). Donc le Sauveur ne choisit pas a priori, le lieu le plus simple pour se faire entendre de ses coreligionnaires juifs. Cela n’a-t-il pas une incidence sur nous ? Faut-il être dans le « main stream » (« le courant dominant », comme disent les Américains), dans la convenance comme on l’entend dire parfois par certains « formateurs » (plutôt déformateurs) du clergé ou plutôt savoir aller à contretemps parfois, sans en faire une posture non plus (cf. « interviens à temps et à contretemps » en 2 Tim 4, 2) ?

Quoi qu’il en soit, la Galilée symbolise aussi ce choix de personnes qui ne sont pas, à vue humaine, les plus adéquates ! Le choix de Dieu pour ses ministres ne laisse pas de nous surprendre par le « mauvais goût », et pourquoi ne pas dire le mot, les « erreurs de casting » qu’on croit y déceler ? Vraiment ou bien n’est-ce qu’apparent ? (Après tout, croit-on réellement à la Divine Providence ?) : « Car mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins, – oracle du Seigneur. Autant le Ciel est élevé au-dessus de la Terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées » (Is 55, 8) ?

  1. « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (Lc 5, 8)

Au vu de la pêche miraculeuse, à savoir la barque remplie de poissons, la réaction de St. Pierre peut paraître étrange ! Il se déclare pécheur ! (Attention, on change d’accent : du circonflexe à l’aigu, mais cela change tout !). Faut-il être pur pour pêcher, activité indispensable mais qui n’est pas la plus propre entre toutes et laisse une odeur assez marquée ? C’est que Pierre a reconnu là son Seigneur Dieu !

Pourquoi les Anciens craignent-ils toujours de voir Dieu ? Parce qu’ils pensaient qu’ils allaient en mourir (cf. Ex 33, 20 de YHWH à Moïse : « un être humain ne peut pas me voir et rester en vie » et Gn 32, 31 après le combat de Jacob à Penuel : « j’ai vu Dieu face à face, et j’ai eu la vie sauve » ou Is 6, 5) ! En effet, ils se savent pécheurs, or le péché est l’opposé de Dieu. Finalement, le Purgatoire qu’est-ce sinon la mise en adéquation des deux ? La présence de l’amour incandescent de Dieu ne tolère en nous aucune imperfection. Dieu brûle toutes les scories de nos péchés comme l’or passé au feu avant que nous puissions le contempler face à face. Et le pécheur impénitent jusqu’au bout ne peut pas subsister devant Dieu. Il est dévoré par les flammes de l’enfer. En somme, alors que Dieu s’approche de l’homme, nous voyons en Pierre l’homme reculer devant Dieu par la conscience du poids de son propre péché (« si notre cœur nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur » (1 Jn 4, 10)).

Avons-nous remarqué que la liturgie insiste sur cette indignité du prêtre ? Au milieu du grand silence du canon romain, les rares fois où le prêtre élève la voix, c’est pour dire : « et nobis peccatoribus » [et nous, pécheurs] en se battant la coulpe et « Domine, non sum dignus » [Seigneur, je ne suis pas digne] (et trois fois, s’il vous plaît !). Nous ne sommes pas là dans l’autocritique léniniste, mais dans la simple prise de conscience que le prêtre est toujours indigne d’offrir le sacrifice et pourtant Dieu l’a choisi pour cela, quand même !

  1. Étre élu, c’est être mis à part
    1. « Je vous ai mis à part d’entre les peuples pour que vous soyez à moi » (Lv 20, 26)

Que Jésus monte sur la barque avec ses futurs apôtres pour s’éloigner un peu du rivage (Lc 5, 3) peut signifier que Jésus prend une légitime distance par rapport à la foule qui toujours Le presse. Pour pouvoir Lui parler et être entendu, il vaut mieux être à distance. Cela ne vaut pas que pour des règles d’acoustique mais aussi comme règle de vie. Il n’est pas normal qu’un prêtre se laisse appeler par son prénom, tutoyer ou embrasser par ses fidèles ou qu’il use d’autres marques de familiarité ! Dieu crée en séparant (le terme revient 5 fois dans Gn 1 !) : Il n’aime pas l’indistinction. Chacun doit avoir sa place mais pour qu’elle soit sienne, il faut encore la distinguer de celle de l’autre ! Or, le psycho-affectif qui règne désormais partout, et singulièrement dans la Sainte-Église, n’est pas bon. On peut avoir une réelle proximité, paternité même, sans être le copain de tout le monde.

« Soyez saints pour moi, car moi, le Seigneur, je suis saint, et je vous ai mis à part d’entre les peuples pour que vous soyez à moi » (Lév 20, 26). La mise à part témoigne indéniablement d’une élection. Tout le monde est élu pour quelque chose : pas seulement ceux qui sont prédestinés, dès avant leur naissance (cf. vocations de Jérémie et Paul) pour se consacrer à Dieu. Aussi ceux qui sont appelés à vivre leur appel à la sainteté dans le monde. Certains semblent comme jalouser l’élection d’un homme au sacerdoce, d’une femme à la vie religieuse, mais sont-ils conscients que les élus n’ont rien demandés ? Qu’ils paient aussi par des sacrifices et renoncement cette élection ? Que nous serons jugés plus sévèrement que les autres parce que nous avons eu les grâces d’état qui rendent nos péchés moins facilement pardonnables et qu’à ceux à qui il a été beaucoup donné, il sera beaucoup demandé (cf. Lc 12, 48) ? Veulent-ils endurer le poids du jour et de la chaleur (Mt 20, 12) ou juste une récompense qu’ils croient facile ?

  1. « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15, 16)

Celui qui a le charisme particulier de prophétie va-t-il être entendu ? Jérémie ou Amos le furent-ils ? Et le Christ Lui-même fut-il entendu ? Jérémie n’était-il pas découragé que ses prophéties de malheur (les fameuses jérémiades) ne fussent jamais accueillies ? Au point qu’il en maudit, comme Job, le jour de sa naissance (Jér 15, 10 : « C’est pour mon malheur, ô ma mère, que tu m’as enfanté, homme de querelle et de dispute pour tout le pays. (…) Tout le monde me maudit ! »). En effet, faire du prêchi-prêcha pour dire « Dieu est amour donc tout le monde va être sauvé », c’est assez facile, mais lorsqu’on dit la vérité dans son intégralité, que cet amour implique un choix, une réponse qui engage notre salut, il y a déjà moins de monde. Ce monde refuse d’entendre la parole du Christ, car on ne brosse pas dans le sens du poil, comme Achab le reprochait déjà au prophète Michée : « Le roi d’Israël répondit à Josaphat : ‘Il y a encore un homme par qui nous pourrions consulter le Seigneur, mais moi, je le hais, car il ne prophétise rien de bon à mon sujet, mais seulement du mal. C’est Michée, fils de Yimla » (1 R 22, 8).

  1. L’inadéquation originelle n’est pas rédhibitoire

Dieu semble toujours prendre un malin plaisir à dénicher ses ministres de manière improbable mais souvent pas de derrière les fagots : ceux qui ne sont rien, qui ne semblent pas (à commencer à leurs propres yeux) être les plus adéquats, idoines pour cette mission, ce sont toujours eux qui ont la préférence de Dieu !

Qu’on relise les récits de vocation des prophètes : Jérémie (Jér 1, 6 : « je ne sais pas parler, je suis un enfant ») et Amos (Am 7, 14-15 : « Je n’étais pas prophète ni fils de prophète ; j’étais bouvier, et je soignais les sycomores. Mais le Seigneur m’a saisi quand j’étais derrière le troupeau, et c’est lui qui m’a dit : ‘Va, tu seras prophète pour mon peuple Israël’ »). Et regardons les vies de saints : Ste. Jeanne d’Arc, St. Juan Diego de Guadalupe, le fils le plus humble de la Très Sainte Vierge Marie qui se disait : « Je ne suis rien, je suis une petite ficelle, une minuscule échelle, une feuille », Ste. Bernadette n’était pas cru (« Je suis chargé de vous le dire, pas de vous le faire croire »), les bergers de Fatima.

Bref, Dieu choisit ceux auxquels on ne penserait jamais : qu’on songe à l’élection du roi David. Jessé en avait presque oublié qu’il lui restait un fils, il fallut que Samuel demandât s’il en restait après 7 de refusés. « Lorsqu’ils arrivèrent et que Samuel aperçut Éliab, il se dit : ‘Sûrement, c’est lui le messie, lui qui recevra l’onction du Seigneur !’. Mais le Seigneur dit à Samuel : ‘Ne considère pas son apparence ni sa haute taille, car je l’ai écarté. Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur’[1]. (…) Jessé présenta ainsi à Samuel ses sept fils, et Samuel lui dit : ‘Le Seigneur n’a choisi aucun de ceux-là’. Alors Samuel dit à Jessé : ‘N’as-tu pas d’autres garçons ?’ Jessé répondit : ‘Il reste encore le plus jeune, il est en train de garder le troupeau’ » (1 Sam 16, 6-12).

La Sainte-Écriture est remplie de ces exemples : « Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu » (1 Co 1, 26-29)[2].

L’élection n’est pas signe de perfection mais appel à la sanctification. Cette sanctification passe par un abaissement : on prend conscience de ses propres péchés qui nous empêchent d’avoir un cœur léger pour répondre à l’appel de Dieu (Ps. 50, 5-7 : « Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j'ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait. Ainsi, tu peux parler et montrer ta justice, être juge et montrer ta victoire. Moi, je suis né dans la faute, j'étais pécheur dès le sein de ma mère »). Mais on accepte sa vocation car on ne peut pas faire autrement. C’est Lui qui décide et on comprend aussi que ce péché n’est pas tout ni un obstacle suffisant pour se défiler : « aussi loin qu'est l'orient de l'occident, il met loin de nous nos péchés » (Ps 102, 12). On comprend en effet alors que ce sera justement à travers notre propre faiblesse que Dieu voudra agir : « Mais ce trésor, nous le portons comme dans des vases d’argile ; ainsi, on voit bien que cette puissance extraordinaire appartient à Dieu et ne vient pas de nous » (2 Co 4, 7). On ne compte plus sur soi mais sur la grâce qui passe à travers nous : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12, 10)

Conclusion :

« Alors Yahvé dit à Gédéon : ‘Le peuple qui est avec toi est trop nombreux pour que je livre Madiân entre ses mains ; Israël pourrait en tirer gloire à mes dépens, et dire : C’est ma propre main qui m’a délivré ! Et maintenant, proclame donc ceci aux oreilles du peuple : Que celui qui a peur et qui tremble, s’en retourne et qu’il observe du mont Gelboé’. 22.000 hommes parmi le peuple s’en retournèrent et il en resta 10.000.

Yahvé dit à Gédéon : ‘Ce peuple est encore trop nombreux. Fais-les descendre au bord de l’eau et là, pour toi, je les éprouverai. Celui dont je te dirai : Qu’il aille avec toi, celui-là ira avec toi. Et tout homme dont je te dirai : Qu’il n’aille pas avec toi, celui-là n’ira pas’. Gédéon fit alors descendre le peuple au bord de l’eau et Yahvé lui dit : ‘Tous ceux qui laperont l’eau avec la langue comme lape le chien, tu les mettras d’un côté. Et tous ceux qui s’agenouilleront pour boire, tu les mettras de l’autre’. Le nombre de ceux qui lapèrent l’eau avec leurs mains à leur bouche fut de 300. Tout le reste du peuple s’était agenouillé pour boire. Alors Yahvé dit à Gédéon: ‘C’est avec les 300 hommes qui ont lapé l’eau que je vous sauverai et que je livrerai Madiân entre tes mains’ » (Juges 7, 2-7).

La lecture que je fais de ce texte exprime admirablement la question de l’élection sacerdotale. « Israël pourrait en tirer gloire à mes dépens, et dire : C’est ma propre main qui m’a délivré ! ». Dieu choisit des faibles pour que Sa puissance soit plus manifeste. En réduisant à 10% les forces d’Israël, Il entend réfréner l’orgueil congénital à l’homme qui consiste à croire qu’il puisse se passer de Dieu. En choisissant une infime fraction de Son peuple pour mener Son combat, une tâche démesurée (v. 12), Il nous introduit déjà dans ce que St. Paul affirma en d’autres termes : « ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort » (1 Cor 1, 27). « Tous ceux qui laperont l’eau avec la langue comme lape le chien, tu les mettras d’un côté. Et tous ceux qui s’agenouilleront pour boire, tu les mettras de l’autre ». Il n’est que le geste de l’adoration pour exprimer convenablement cette dépendance ontologique de toute créature par rapport à son Créateur. Suivant le Christ jusqu’à la croix, l’abaissement de l’orgueil humain non seulement doit aller jusqu’à s’agenouiller mais bien jusqu’à la proskynèse qui seule nous permet de boire à la source divine. Comment ne pas être frappé par la similarité de ce geste avec celui de la prostration dans la liturgie de l’ordination ?

 


[1] Et Bethsabée, me direz-vous ? Oui, et alors ! Dieu accepte de se salir les mains et de prendre ceux qui ne sont pas parfaits pour commencer à agir à travers eux !

[2] Finalement, qu’est-ce d’autre que le fameux « Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles » (Il renverse les puissants de leur trône et Il élève les humbles, Lc 1, 52) du Magnificat ?