Fête-Dieu (3 juin 2018)

Homélie de la Fête-Dieu (dimanche 3 juin 2018)

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Recevoir et donner

L’épître de ce jour (1 Co 11, 23-29) mérite qu’on s’y attarde. Elle permet de faire un lien intéressant entre les verbes « accipere » (recevoir, accueillir, apprendre, accepter) et « tradere » (transmettre, enseigner, remettre, livrer, offrir, aussi en usage pronominal : s’offrir, se livrer).

  1. La loi de la créaturalité
    1. Recevoir

Le terme essentiel et premier chronologiquement et logiquement est du côté de la réceptivité (Ego enim accépi a Dómino quod et trádidí vobis = j’ai appris du Seigneur ce que je vous ai moi-même transmis) sur laquelle l’apôtre des Gentils insiste ailleurs : « qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Co 4, 7)[1]. La première attitude à avoir vis-à-vis de Dieu est celle de la réception, qui est proprement filiale. Le fils sait qu’il n’est pas sa propre origine mais qu’il vient du Père. Il se reçoit de lui. Analogiquement, nous voyons le lien avec la créaturalité : la créature se distingue essentiellement du Créateur qui la tire du néant pour la faire advenir à l’être. Le Créateur n’a pas besoin de nous pour être et vivre. Nous avons besoin de lui pour exister et vivre.

Tirons-en les conséquences : Dieu fixe donc les règles. Le bonheur ou plutôt la joie consisteront donc à respecter notre nature humaine[2]. Nature vient d’ailleurs de naître (natura < nascor, natus sum qui donne aussi l’enfant à naître : nasciturus). Notre nature est une grammaire inscrite en nous par l’acte même de la création qui est lié lui-même à notre conception. Cette grammaire est celle de la réception et du don comme dans la Trinité sur le modèle de laquelle nous sommes faits et plus particulièrement du Fils.

Le Christ (Mc 15, 39) a voulu partager son statut filial et nous élever du rang de simples créatures à celle de fils de Dieu (Rm 8, 14.19), autrement dit nous diviniser. Certes, la différence est substantielle : ce que lui est par nature, il nous le donne par la grâce de l’Esprit-Saint qui nous fait crier « Abba, c’est-à-dire Père » (Rm 8, 15). Or, le Fils se réfère toujours au Père, en particulier dans l’Évangile de Jean : « Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père » (Jn 10, 17-18). On voit bien que le Fils est envoyé par le Père (Jn 14, 42) pour sauver les hommes en se livrant par amour pour eux.

  1. Se donner

Le mouvement de la créature doit suivre la dynamique interne à la Trinité, à savoir celle du don. On reçoit la vie pour la donner : nous n’en sommes que les intendants, pas les propriétaires. Cette vie n’est pas que la vie biologique à laquelle les parents contribuent par leur collaboration au plan de l’amour expansif de Dieu. Mais il s’agit aussi de la vie de l’âme qui, elle, provient directement de Dieu et que les parents doivent éduquer avec l’aide des parrains, marraines et des prêtres qui exercent en cela leur paternité spirituelle.

Récemment, quelqu’un me disait que l’amour du Christ lui semblait trop grand, disproportionné, voire trop beau pour y croire car la personne doutait parfois en se disant qu’on exagérait la miséricorde divine. Certes, nous ne mériterions en termes de stricte justice rétributive que la mort éternelle de l’enfer pour nos innombrables péchés. Mais il a plu à Dieu de se laisser émouvoir en ses entrailles pour ses créatures rationnelles. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13).

Et comment mieux le comprendre qu’en comparant avec la véritable paternité et maternité ? La vraie maternité qui n’hésite pas à offrir sa vie pour ceux qu’on aime, à l’image de Ste Jeanne Beretta Molla (1922-1962). Ce médecin préféra mourir soi-même, se sacrifiant, plutôt que de voir traiter son fibrome à l’utérus qui aurait entraîné la mort de son 4e enfant, Jeanne-Emmanuelle.

Nous ne sommes que les maillons d’une chaîne, certes indispensable pour la transmission mais en même temps inutile en-dehors de la grande œuvre générale dans laquelle nous sommes insérés.

  1. La sainte Messe
    1. Offrande et communion

Les termes que St Paul emploient pour désigner l’enseignement qui ne vient pas de lui mais de Dieu sont repris plusieurs fois par les paroles de l’institution de l’Eucharistie : « Dominus Iesus, in qua nocte tradebátur, accépit panem, et grátias agens fregit, et dixit : Accípite, et manducáte : hoc est corpus meum, quod pro vobis tradétur ». À la loi générale du don et du contre-don vient se heurter la disproportion entre ce qui est reçu et ce qui peut être rendu, entre le donateur et le récipiendaire initiaux car l’homme doit à son tour rendre la pareille et Dieu recevoir l’offrande du sacrifice. Que peut-on bien offrir à Dieu qui ne soit entaché de notre misère ? Il faut offrir Dieu à Dieu mais cela passe par des mains humaines ! Le Fils s’offre au Père par l’intermédiaire du prêtre agissant comme Alter Christus mais plus encore in persona Christi, entraînant à sa suite toute l’humanité appelée à se sanctifier. Autrement, que pourrait bien offrir l’homme de valable ?

C’est tout le sens de la consécration : nous isolons pour l’usage exclusif de Dieu quelques-uns de tous les biens reçus de sa magnificence, malgré notre nécessaire coopération à la sueur de notre front (Dieu donne la terre, le soleil et la pluie et notre intelligence qui nous permet quant à nous de planter la graine, isolée de la nature pour la faire pousser et à partir du blé moudre la farine). Ces biens sont donc offerts à Dieu en retour. La messe sert à cela.

  1. Lien entre enseignement et action liturgique : lex credendi, lex orandi

Mgr Lefebvre a mis, le jour de sacres du 30 juin 1988, en exergue cette citation : « Loin de moi, loin de moi de m’ériger en Pape. Je ne suis qu’un évêque de l’Eglise catholique qui continue à transmettre, à transmettre la doctrine. Tradidi quod et accepi. C’est ce que je pense…c’est ce que je souhaiterais que l’on mette sur ma tombe, et le moment ne tardera sans doute pas. Que l’on mette sur ma tombe. Tradidi quod et accepi, ce que dit saint Paul, ‘Je vous ai transmis ce que j’ai reçu’, tout simplement. Je suis le facteur qui porte une lettre. Ce n’est pas moi qui l’ai faite cette lettre, ce message, cette parole de Dieu, c’est Dieu lui-même, c’est NSJC, et nous vous l’avons transmise ». Raison pour laquelle, ni à Mgr Lefebvre, ni à nous, on ne peut reprocher d’enseigner ce que l’Église a toujours enseigné. Le magistère antérieur de l’Église est alors l’arme même qui condamnerait toute défaillance du magistère postérieur.

En effet, on ne peut que constater que celui qui est serviteur inutile (Lc 17, 10) ne doit rien ajouter ni retrancher au message qu’il transmet. « Et moi, devant tout homme qui écoute les paroles de ce livre de prophétie, je l’atteste : si quelqu’un y fait des surcharges, Dieu le chargera des fléaux qui sont décrits dans ce livre ; et si quelqu’un enlève des paroles à ce livre de prophétie, Dieu lui enlèvera sa part : il n’aura plus accès à l’arbre de la vie ni à la Ville sainte, qui sont décrits dans ce livre » (Ap 22, 18-19). La seule tâche du disciple ou de l’apôtre, puisqu’il n’est pas non plus un perroquet, consiste à rendre le message de l’Évangile (Bonne Nouvelle) accessible, compréhensible à son temps. Sa marge de manœuvre ne va pas plus loin que la pédagogie. Mais avant tout, qu’on oublie jamais pour ceux qui ne sont que « des auxiliaires du Christ et des intendants des mystères de Dieu. Or, tout ce que l’on demande aux intendants, c’est d’être trouvés dignes de confiance » (1 Co 4, 1-2). Cette fiabilité viendra de leur fidélité au dépôt reçu.

Or, il est évident qu’il y a une menace toujours très grande d’apostasie, donc de s’écarter du dépôt de la foi qui doit être sauvegardé : « c’est pour cette raison que je souffre ainsi ; mais je n’en ai pas honte, car je sais en qui j’ai cru, et j’ai la conviction qu’il est assez puissant pour sauvegarder, jusqu’au jour de sa venue, le dépôt de la foi qu’il m’a confié » (2 Tm 1, 12).

La messe traditionnelle est une fidèle gardienne du dépôt de la foi car la liturgie n’est que l’écrin de la saine doctrine, la messe est l’exposé de la vraie foi qui, aujourd’hui comme jamais, est menacée parce qu’on cherche à brosser dans le sens du poil, à plaire aux hommes plutôt qu’à Dieu (Ga 1, 10 et Ac 4, 19) : « Un temps viendra où les gens ne supporteront plus l’enseignement de la saine doctrine ; mais, au gré de leurs caprices, ils iront se chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d’entendre du nouveau. Ils refuseront d’entendre la vérité pour se tourner vers des récits mythologiques » (2 Tm 4, 3-4). Cette doctrine est que le Christ s’est fait chair et mérite d’être respecté dans sa chair eucharistique : que lui soient rendus les honneurs dus à un roi et à Dieu, que seules les mains consacrées puissent le toucher, que l’on se mette à genoux pour le recevoir avec adoration sur sa langue, que l’on ne mélange pas le profane et le sacré, qu’on maintienne la différence de nature et pas que de degré entre le prêtre et le laïc.

Conclusion : tant pis si l’on doive souffrir. Dieu nous jugera sur notre fidélité dans l’épreuve : « Mais toi, en toute chose garde la mesure, supporte la souffrance, fais ton travail d’évangélisateur, accomplis jusqu’au bout ton ministère. Moi, en effet, je suis déjà offert en sacrifice, le moment de mon départ est venu ». Puissions-nous dire à notre mort, le jour de notre jugement proclamer comme st Paul « J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi » (2 Tm 4, 5-7).

 


[1] La nouvelle version lit : « As-tu quelque chose sans l’avoir reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ? ».

[2] La tendance actuelle est pourtant à un retour du nominalisme qui dénie à la chose en elle-même (extérieure à nous) tout sens en-dehors de ce que je veux bien y mettre par mon libre-arbitre, du nom que je lui accorde. Ainsi un bébé à naître sera-t-il un simple amas de cellule lorsqu’il s’agira de le tuer par avortement (déjà les noms sont biaisés : IVG, IMG, puisque tout commence par l’artifice du langage). Idem avec les tatouages : mon corps est privé de signification avant que je ne condescende à lui en donner une. C’est un refus de la créaturalité et du sens inhérent aux choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, par leur nature propre.