Sacré-Cœur (10 juin 2018)

Homélie de la Solennité du Sacré-Cœur de Jésus (10 juin 2018)

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Réparation, satisfaction et expiation au Sacré-Cœur de Jésus

Ste Marguerite-Marie Alacoque, visitandine de Paray-le-Monial, écrivit qu’en juin 1675, le Seigneur Jésus, découvrant son divin Cœur, dit : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné, jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu’ils ont pour moi dans ce Sacrement d’amour. Mais, ce qui m’est encore le plus sensible, est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi. C’est pour cela que je te demande que le premier vendredi d’après l’Octave du Saint-Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en communiant ce jour-là et en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable, pour réparer les indignités qu’il a reçues pendant le temps qu’il a été exposé sur les autels. Je te promets aussi que mon Cœur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur ». Raison pour laquelle nous méditerons aujourd’hui sur la réparation et la satisfaction.

  1. L'amende honorable ou réparation
    1. Définition

Étymologiquement, ‘réparer’, a plusieurs significations. Outre le ‘re-’ évoquant une nouvelle fois, un recommencement ; ‘paro’ signifie préparer, apprêter voire acquérir. On peut y voir donc soit un 1) renouveau, 2) un rétablissement ou restauration ; 3) ce qui fait revivre ; 4) ce qui est racheté, recouvré. Tous ces sens peuvent se retrouver dans la réparation à faire au Sacré-Cœur.

Mais qu’est-ce qui doit être réparé ? Pie XI dans Miserentissimus Redemptor (8 mai 1928) écrit : « Si, dans la consécration [au Sacré-Cœur de Jésus], le but premier et principal pour la créature est de rendre à son Créateur amour pour amour, il s'ensuit naturellement qu'elle doit offrir à l'égard de l'amour incréé une compensation pour l'indifférence, l'oubli, les offenses, les outrages, les injures qu'il subit : c'est ce qu'on appelle couramment le devoir de la réparation ».

  1. La justice impose réparation pour les péchés

La justice impose cette réparation. Si nous faisons quelque chose de mal, il faut réparer (en allemand : « wiedergutmachen » : refaire bien). Une action bonne compense une action mauvaise en dédommagement. À un péché (mal de faute) correspond une pénitence (mal de peine). Raison pour laquelle la confession implique, après l’aveu, une pénitence.

Cette pénitence donnée par le confesseur n’est pas nécessairement suffisante ici-bas. Il y a toujours une disproportion totale entre le mal commis et la réparation imposée au pénitent. Mais « que la Passion de Notre Seigneur Jésus, le Christ, les mérites de la Très Sainte Vierge Marie et de tous les Saints, tout ce que vous ferez de bon et supporterez de pénible, contribue au pardon de vos péchés et augmente en vous la grâce pour que vous viviez avec Dieu ». Si l’absolution nous donne la certitude de ne pas aller en enfer et d’alléger notre Purgatoire, elle n’implique pas systématiquement un effacement complet des peines temporelles.

Les épreuves de la vie (souffrances psychologiques, douleurs physiques, contrariétés offertes, sacrifices, jeûnes), vécues en union avec le Christ, ont un poids d’éternité. Tout comme, en positif, les actes de charité que nous posons. À défaut, ce qu’il restera à purger ou purifier de nos péchés forme les peines temporelles du Purgatoire. Elles peuvent être supprimées ou allégées par la pratique des indulgences. Aujourd’hui par exemple, en récitant publiquement l’acte de réparation, nous pourrons l’acquérir aux conditions habituelles[1].

  1. La substitution : l’expiation par autrui

La Passion de Notre Seigneur Jésus Christ est la véritable peine qui satisfait la justice divine. Satisfaire dans le sens d’en faire assez, suffisamment (facere, satis). Jésus, l’innocent par excellence, a payé pour des pécheurs. La peine a été transférée sur quelqu’un d’autre, sur un bouc émissaire (René Girard) suivant la théologie de la substitution (idée de St Anselme de Cantorbéry réélaborée par St Thomas d’Aquin). Notre vocation divine (le salut), abîmée par le péché originel d’Adam et par nos propres péchés actuels, a dû être réparée et payée au prix fort, le tam magnum pretium de la Croix (1 Co 6, 20 : « [vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes,] car vous avez été achetés à grand prix »).

Dans la communion des saints, cela n’est limité ni au seul Fils de Dieu, ni aux seuls saints. Nous aussi pouvons avoir notre place dans le mystère de la Rédemption et expier (‘ex-’ en latin signifie l’action accomplie jusqu’au bout et ‘piāre’, apaiser par des sacrifices, se rendre propice/favorable, satisfaire, purifier). Une personne consentante peut être choisie par Dieu comme victime. Par ses souffrances offertes, elle continue le sacrifice rédempteur du Christ, mais pour Son corps qu’est l’Église (Col 1, 24 : « Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis pour son corps qui est l’Église »).

  1. Peut-on payer la dette de son prochain ? Peut-on assumer la peine d’autrui ?

Il existe différents types de peine pour une faute (I-II 87, 7-8) :

  1. Les peines satisfactoires

« Comme il arrive que des gens, très différemment passibles de la peine, ne fassent qu'un par la volonté dans l'amour qui les unit, il suit de là que, parfois, quelqu'un qui n'a pas péché supporte volontairement une peine pour autrui, de même que dans les affaires humaines nous voyons aussi que quelqu'un peut endosser la dette d'un autre » (I-II, 87, 7). La peine satisfactoire peut être volontairement portée par quelqu'un d’autre en tant qu'ils sont uns, comme le Christ qui « a tant aimé le monde qu’Il a donné Son Fils unique » (Jn 3, 16).

La « peine satisfactoire » (pénitence) compense, par la souffrance auto-infligée en égale mesure, la jouissance issue du péché. Ainsi, on s’acquitte vraiment de notre dette au titre de la justice proportionnelle (on fait le tout qu’on peut, nécessairement différent du tout de Dieu !). On peut le faire pour autrui, contrairement à l’autre fonction de la pénitence qui est le remède contre le renouvellement du péché, « la satisfaction d'un pénitent ne peut pas servir à un autre : le jeûne de l'un ne dompte pas la chair de l'autre » (ST, Suppl 13, 2).

  1. Les peines prises absolument

Les peines considérées absolument, sont toujours ordonnées à une faute propre :

  • tantôt à une faute actuelle comme lorsqu'on est puni par Dieu ou les hommes pour le mal qu'on a commis : parce que l'acte du péché est quelque chose de personnel.
  • tantôt, au contraire, la peine est ordonnée à la faute originelle. La nature humaine se trouve abandonnée à elle-même, destituée du secours de la justice originelle. De là viennent toutes les misères qui tombent sur l'humanité par suite de la déchéance de la nature.
  1. Les peines à caractère médicinal

D’autres peines ne sont que des maux relatifs. La peine est une espèce de mal, privation d’un bien. L’homme a plusieurs types de biens : ceux de l'âme, du corps, et les biens extérieurs. « Il arrive parfois que, si l'on subit préjudice dans un bien moindre, c'est pour grandir dans un bien meilleur (…) car les médecins, eux aussi, font prendre des potions amères aux malades afin de leur rendre la santé » (I-II, 87, 7). Ces peines sont donc des remèdes. « Cette nécessité même d'appliquer des peines médicinales à la nature humaine provient de la corruption de cette nature, châtiment du péché originel ». Quelqu’un qui serait torturé voire tué pour ne pas apostasier la foi relève de cette peine à caractère médicinal : le bien corporel de la vie est inférieur au bien de l’âme qu’il convient de préserver même au prix de la perte du corps qu’est la mort.

Il n’y a jamais, par contre, de châtiments spirituels, donc de l’âme, subis pour les autres car alors le bien de l'âme, suprême, ne peut pas être ordonné à un bien meilleur. On ne peut pas aller en enfer par solidarité ! Par contre, on peut expier pour des pauvres âmes du Purgatoire comme Maria Simma. Cela vaut des mérites comme effacer ses propres péchés mais même au-delà, bien sûr, puisque c’est par pure charité.

  1. La réparation s’inscrit dans la logique de l’Incarnation
    1. Pourquoi réparer ? Rappels sur l’histoire du salut

L’homme ne peut satisfaire par son expiation que son péché actuel ou celui des autres, mais pas l’originel[2]. Seul le Christ, « second Adam » peut faire pénitence à notre place en payant la dette du péché originel. L’homme contracte par naissance la peine héréditaire due pour la faute d’Adam (la nature infestée par le péché). Il est « fils/enfant de la colère » (Eph 2, 3), voué à l’enfer, à la perdition éternelle. Et notre propre concupiscence, ce penchant vers le mal qui nous habite malgré le baptême qui nous a lavé de la faute originelle, mais aussi le mal si enraciné dans le monde par cette nature humaine viciée qui nous expose à la malignité des autres, nous montrent encore que notre vie est un combat spirituel pour choisir Dieu.

Aucun sacrifice, ni humain ni a fortiori animal, ne pouvait suffire (He 9, 12 : « Il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, en répandant, non pas le sang de boucs et de jeunes taureaux, mais Son propre sang. De cette manière, Il a obtenu une libération définitive »). D’autant que l’homme qui l’offrirait ne serait pas, lui-même, pur (He 7, 27 : « Il n’a pas besoin, comme les autres grands prêtres, d’offrir chaque jour des sacrifices, d’abord pour ses péchés personnels, puis pour ceux du peuple »[3]). Combien plus est vraie aujourd’hui cette dénonciation de Pie XI à propos des défaillances du clergé : « À ces maux vient mettre un comble soit la mollesse ou la lâcheté de ceux qui – tels les disciples endormis ou fugitifs, chancelant dans leur foi – désertent misérablement le Christ agonisant dans l'angoisse ou entouré par les satellites de Satan, soit la perfidie de ceux qui, à l'exemple du traître Judas, ont l'audace de participer au sacrifice de l'autel de manière sacrilège ou de passer à l'ennemi » (Miserentissimus Redemptor).

Expiation par le sang, il fallait, mais puisqu’aucun homme ne convenait, il fallait que ce fût Dieu qui l’accomplît : « C’est bien le grand prêtre qu’il nous fallait : saint, innocent, immaculé ; séparé maintenant des pécheurs, il est désormais plus haut que les cieux » (He 7, 26). Comment ? En assumant une nature humaine, pour pouvoir mourir : « Aussi, en entrant dans le monde, le Christ dit : Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as formé un corps. Tu n’as pas agréé les holocaustes ni les sacrifices pour le péché ; alors, j’ai dit : Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté, ainsi qu’il est écrit de moi dans le Livre » (He 10, 5-7). Cette expiation est donc parfaite, accomplie une fois pour toute.

  1. S’immoler avec le Christ

La logique de l’Incarnation implique autre chose qu’une simple action de grâce et louange envers notre Dieu de miséricorde pour le sacrifice qu’Il assuma Lui-même : pas de quiétisme un peu béat ! Il y faut notre part, dans la logique de cette purification de Son corps qu’est l’Église, c’est-à-dire nous : non seulement la hiérarchie des ministres ordonnés mais aussi l’ensemble des baptisés, tous pécheurs. « La dette de souffrances était donc payée dans la Tête, mais elle demeurait entière dans son corps » (St. Augustin, in Ps. 86).

Notre sacrifice personnel ne pourra porter du fruit (et nous valoir des mérites) qu’enté ou greffé sur la Croix. Lorsque le prêtre offre le sacrifice, il s’offre lui-même comme victime (« sacerdotem opportet offere …. et offeri » : « il appartient au prêtre d’offrir [le sacrifice] et d’être offert [en sacrifice] » avait écrit sur son image d’ordination le Bx. Karl Leisner, ce diacre ordonné clandestinement à Dachau le 17 décembre 1944). Mais le fidèle doit aussi être couché sur la patène et s’immoler, s’offrir en offrande agréable à Dieu dans cet unique sacrifice de la Messe qui est celui de la Croix.

Conclusion :

En montrant son cœur enserré d’épines mais enflammé de Son Amour miséricordieux, Jésus nous montre ce que notre péché Lui fait. Mais Son Amour, s’Il en est blessé, n’en est pas moins victorieux, capable de brûler notre péché pour nous purifier de ces scories comme l’or passé au feu (1 P 1, 7 ; Ap 3, 18). Il nous invite à aimer en retour (‘redamare’ en latin). Comme en Son Agonie à Gethsémani, le Seigneur aspire à être accompagné (Mt 26, 38-40 : « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi (...). Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? »). Plus encore, il cherche à être consolé comme cet ange (Lc 22, 43) le fit. Trouvera-t-Il en nous des consolateurs ? « J'espérais un secours, mais en vain, des consolateurs, je n'en ai pas trouvé » (Ps 68, 20-21).

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Acte de Réparation au Sacré-Cœur de Jésus du Pape Pie XI

(Encyclique Miserentissimus Redemptor, 8 mai 1928)

Très doux Jésus, Vous avez répandu sur les hommes les bienfaits de votre charité, et leur ingratitude n’y répond que par l’oubli, le délaissement, le mépris. Nous voici donc prosternés devant votre autel, animés du désir de réparer par un hommage spécial, leur coupable indifférence et les outrages dont, de toutes parts, ils accablent votre Cœur très aimant.

Cependant, nous souvenant que nous-mêmes, nous nous sommes dans le passé rendus coupables d’une si indigne conduite, et pénétrés d’une profonde douleur, nous implorons d’abord pour nous-mêmes votre miséricorde. Nous sommes prêts à réparer, par une expiation volontaire, les fautes que nous avons commises ; tout prêts aussi à expier pour ceux qui, égarés hors de la voie du salut, s’obstinent dans leur infidélité, refusant de Vous suivre, Vous leur Pasteur et leur Chef, ou, secouant le joug si doux de votre loi, foulent aux pieds les promesses de leur baptême.

Nous voudrions expier pour tant de fautes lamentables, réparer pour chacune d’elles : désordre de la conduite, indécence des modes, scandales corrupteurs des âmes innocentes, profanation des dimanches et des fêtes, blasphèmes exécrables contre Vous et contre vos Saints, insultes à votre Vicaire et à vos prêtres, abandon et violations odieusement sacrilèges du divin Sacrement de votre amour, péchés publics enfin des nations qui se révoltent contre les droits et l’autorité de votre Église.

Que ne pouvons-nous effacer de notre propre sang tant d’offenses ! Du moins, pour réparer votre honneur outragé, nous Vous présentons cette même satisfaction que Vous avez offerte à votre Père sur la Croix et dont Vous renouvelez l’offrande chaque jour, sur l’autel ; nous Vous la présentons, accompagnée de toutes les satisfactions de la Très Sainte Vierge votre Mère, des Saints, des chrétiens fidèles. Nous vous promettons, de tout notre cœur, autant qu’il dépend de nous et avec le secours de votre grâce, de réparer nos fautes passées, celles de notre prochain, l’indifférence, à l’égard d’un si grand amour, par la fermeté de notre foi, la pureté de notre vie, la docilité parfaite aux préceptes de l’Évangile, à celui surtout de la charité. Nous Vous promettons aussi de faire tous nos efforts pour Vous épargner de nouvelles offenses et pour entraîner à votre suite le plus d’âmes possible.

Agréez, nous Vous en supplions, O très bon Jésus, par l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie Réparatrice, cet hommage spontané d’expiation ; gardez-nous jusqu’à la mort, inébranlablement fidèles à notre devoir et à votre service, accordez-nous ce don précieux de la persévérance qui nous conduise tous enfin à la patrie où, avec le Père et le Saint-Esprit, Vous régnez, Dieu, dans les siècles des siècles. Amen.

 


[1] « Une indulgence plénière est accordée au fidèle qui, en la solennité du Sacré-Cœur de Jésus, récite publiquement l’acte de réparation Jesu dulcissime (Très doux Jésus) ; en d’autres occasions, l’indulgence est partielle », in Enchiridion des indulgences, 3e édition française 2000, Concessions, n°3. http://www.clerus.org/clerus/dati/2001-03/14-6/EnchIndu.html#_Toc509200503

[2] Suppl, 13, 1, ad 5 : « Le péché originel (...) est une infection de la nature elle-même ; c'est pour cela qu'il ne peut pas, comme le péché actuel, être expié par une satisfaction purement humaine ».

[3] Cf. aussi He 10, 11 : « Tout prêtre, chaque jour, se tenait debout dans le Lieu saint pour le service liturgique, et il offrait à maintes reprises les mêmes sacrifices, qui ne peuvent jamais enlever les péchés ».