Pentecôte (9/6 - naissance Église)

Homélie de la Pentecôte (9 juin 2019)

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De Ecclesia (1) : naissance de l’Église au jour de la Pentecôte

« La première Pentecôte est à considérer comme le jour de naissance de l’Église »[1], raison pour laquelle j’aimerais reprendre une réflexion sur l’ecclésiologie. Cette branche de la théologie consacrée à l’Église me laisse quelque peu perplexe. L’historien que je suis ne peut que constater que ce traité de Ecclesia n’apparaît pas dans le plan de la Summa Theologiæ de S. Thomas d’Aquin au contraire de classiques comme les traités de Trinitate ou de Sacramentis. Il est clair que son élaboration suivit en partie les tourments historiques de la papauté face à des remises en cause successives, même si l’Église ne saurait se réduire à sa tête visible. Et il n’est jamais bon d’être dans la réaction plutôt que dans l’action. Sa systématisation intervient surtout après la contestation majeure que représenta la Réforme protestante.

C’est assurément toujours aujourd’hui le terrain de jeu privilégié du démon pour répandre la division parmi les fidèles. Et le magistère même de l’Église temps à jeter la confusion depuis un certain temps alors même qu’il devrait au contraire affermir les frères dans la foi (cf. Lc 22, 32). Il est très aisé en cette matière de tomber dans des travers d’un côté comme de l’autre : de l’idolâtrie du pape au sédévacantisme qui n’est pas plus tenable.

Un moderniste célèbre, l'hérétique Alfred Loisy déclarait péremptoirement : « Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Église qui est venue (…). Rien n’a droit d’être que dans son état originel. Ce principe est contraire à la loi de la vie, laquelle est un mouvement et un effort continuel d’adaptation à des conditions perpétuellement variables et nouvelles. Le christianisme n’a pas échappé à cette loi »[2]. Il appliquait à Dieu l’évolutionnisme ou darwinisme suivant lequel tout serait nécessairement soumis au changement, s’adaptant pour survivre. C’est oublier un peu vite que Jésus est le Fils de Dieu, même s’il a assumé une nature humaine soumise quant à elle au changement. À ce titre d’unicité de la personne, qui est divine : « Jésus Christ, hier et aujourd’hui, est le même, il l’est pour l’éternité » (He 13, 8). À l’opposé, on trouve S. Jeanne d’Arc avec son « Dieu et l’Eglise, c’est tout un ».

Il faut bien sûr toujours tenir l’équilibre entre d’un côté le modernisme qui cherche à courir après le monde pour rattraper une modernité qui s’emballe toujours plus vite vers sa propre perte et de l’autre un immobiliste négateur de la dimension historique qui en revient à sacramentaliser à outrance l’Église comme s’il s’agissait d’un huitième sacrement, allant quasi au point de l’hypostasier et de gommer l’élément humain. D’ailleurs la traduction du Credo approuvée de manière aberrante pour la liturgie de la messe en français ne déclare-t-elle pas problématiquement (outre le « de même nature que le Père » qui est hérétique) : « Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique » ? Puisque le credo in + Acc est réservé aux seules personnes divines, le latin, seule langue obligeant pour la foi, dit bien pourtant : « Credo Ecclesiam » : je crois l’Église. La distinction entre croire en et croire quelqu’un est pourtant un classique de la théologie. L’Église n’est pas la quatrième personne divine.

  1. Définition de l’Église
    1. Étymologie

Ecclesia en latin vient d’ekklesia qui signifiait dans l’Antiquité grecque, pour Athènes du moins, l’assemblée de citoyens (à l’exclusion des femmes, enfants, étrangers métèques et esclaves, soit 90% de la population). Ekklesia est dérivée du verbe ek-kaléô : appeler d’au milieu de. Dans la Bible grecque des Septante (LXX), cela désigne aussi bien une communauté humaine quelconque (Ps 25, 5 : « L'assemblée des méchants, je la hais ») que religieuse pour l’assemblée des fidèles juifs (Ps 21, 23.26) ou chrétiens, qu’ils soient isolés (dans la maison d’Aquila et Prisca en Rm 16, 5) dans toute une ville (Jérusalem : Ac 8, 1) ou universelle (Mt 16, 18 : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église »). Elle a pour synonyme « maison de Dieu » (Casa Dei, 1 Tm 3, 15), les fidèles (Ac 2, 44) et royaume des Cieux ou de Dieu. « L’Église est le peuple des fidèles répandu sur toute la terre » (Catéchisme I, 10, 2 reprenant S. Augustin, Enarr. in Ps. 149, 3).

  1. Corps mystique du Christ

Pie XII dans l’encyclique Mystici corporis (1943) la déclare définie au mieux par « corps mystique de Jésus-Christ ». Et il n’oublie pas de dire « Pour une définition de l’essence de cette véritable Église du Christ qu’est la sainte, catholique et apostolique Église romaine » où l’on voit que pour lui l’Église du Christ = Église catholique, alors même qu’à la suite de la suggestion inadéquate de S. Tromp et J. Ratzinger, Vatican II dit : « C’est là l’unique Église du Christ, dont nous professons dans le symbole l’unité, la sainteté, la catholicité et l’apostolicité (…). Cette Église comme société constituée et organisée en ce monde, c’est dans l’Église catholique qu’elle subsiste » (LG 8), ce qui ouvre sciemment la porte aux interprétations erronées qui prétendent remettre en question le « hors de l’Église, point de salut » (Extra Ecclesiam nulla salus) et recherche ailleurs des éléments de salut ou de vérité imparfaite.

Pour S. Paul, le corps est l’Église, la tête est le Christ (Col 1, 18), déjà passé au Ciel par l’Ascension et nous incitant à le suivre pour renaître d’en haut. On a ajouté au Moyen Âge (Paschase Radbert, Ratramne) l’adjectif mystique pour distinguer du corpus Christi verum historique et sacramentel du Christ. L’expression se généralisa au XIIe s. et fait voir l’union spirituelle intime entre le Christ et son Église par la foi, la charité et la grâce. Mystique comme mystérique en grec ou sacramentel en latin, c’est-à-dire associant un signe visible (matériel, historique) et invisible.

  1. Distinctions

Au sens large on distingue dans l’Église trois composantes : militante ici-bas, souffrante au Purgatoire et triomphante au Ciel, d’où les trois couronnes composant la tiare pontificale. Qu’il soit donc clair par-là que les âmes de l’enfer ne sont plus de l’Église, même si elles furent baptisées pour certaines. Un peu comme une excommunication perpétuelle.

Au sens strict, l’Église est la militante, donc la visible, mais étendue à la période d’avant la venue du Christ aussi pour ceux qui étaient unis spirituellement au Sauveur à venir. On parle donc de trois phases de l’Église : sub natura (sous la loi naturelle), sub lege (dans l’ancienne alliance de la loi mosaïque) et sub gratia (après la venue du Christ et la Pentecôte).

Dans la logique de dispensatrice de tous les sacrements de salut, l’Église unit une dimension visible et invisible. À son organisation juridique extérieure voulue par le Christ correspond une communion intérieure produite par l’Esprit-Saint dans la foi et la charité. S. Robert Bellarmin définit le premier élément : « L’Église est une communauté d’hommes unis par la profession de la même foi chrétienne et par la participation aux mêmes sacrements, sous la direction de pasteurs légitimes, principalement du seul représentant du Christ sur la Terre, le Pontife romain » (De ecclesia militante 2). Le second élément est l’activité de réconciliation du monde avec Dieu (rédemption) et de sanctification des hommes, une incarnation continuée du Fils de Dieu.

  1. Origine divine
    1. Un dogme attaqué par de nombreuses hérésies…

L’Église a été fondée par l’Homme-Dieu Jésus-Christ « pour rendre durable l’œuvre de salut et de Rédemption ». Les Réformateurs parlent d’une Église invisible d’origine divine (thème malheureusement repris dans le subsistit in) alors que l’organisation juridique serait purement humaine. Les orthodoxes et les anglicans estiment qu’une Église visible hiérarchique est bien divine mais pas la primauté de Rome. Les libéraux et modernistes contestent l’institution divine car le royaume n’aurait été que purement eschatologique car il aurait tenu la fin du monde pour imminente !

  1. …mais bien enraciné dans l’Écriture

Les prophètes ont annoncé pour les temps messianique un royaume de Dieu débordant les limites d’Israël et englobant tous les peuples (Is 2, 2-4 ; Mi 4, 1-3 ; Is 60). Jésus a prêché le royaume des Cieux ou de Dieu en appelant à la pénitence (Mt 4, 17) et le rend présent déjà par les miracles (Mt 12, 28). Il exige pour y entrer la justice (Mt 5, 20), l’accomplissement de la volonté du Père (Mt 7, 21) et l’esprit d’enfance (Mt 18, 3). On risque sinon d’en être exclu (Mt 21, 43).

Les paraboles comme le semeur, l’ivraie, le filet, le levain, la graine de sénevé ou moutarde montrent que ce royaume existe dès ici-bas, donc visiblement, mais sera parachevé au Ciel, dans l’au-delà.

Il l’appelle sa communauté (Mt 16, 18) : « je bâtirai mon Église », donc voulant la séparer de la synagogue devant laquelle seront traînés les apôtres après lui. « Il en institua douze pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle avec le pouvoir d’expulser les démons » (Mc 3, 14-15). Il les forma pendant trois ans au ministère de la prédication (Mc 4, 34 ; Mt 13, 52) et leur confie des pouvoirs : lier et délier (Mt 18, 17), soit un pouvoir législatif, judiciaire et coercitif ; consacrer l’Eucharistie (Lc 22, 19), pardonner les péchés (Jn 20, 23), baptiser (Mt 28, 19) dans le monde entier, leur transmettant sa mission (Jn 20, 21) : « Comme mon Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » d’où le nom d’apôtre d’ailleurs en grec.

Pour S. Paul, le Christ est la pierre angulaire sur laquelle l’édifice spirituel formé par tous les fidèles se bâtit (Ep 2, 20). Il se l’est acquise au prix de son sang (Ac 20, 28) car il l’a aimée pour la sanctifier et la présenter glorieuse (Ep 5, 25-27).

  1. Une mission essentiellement spirituelle
    1. Buts de l’Église

Tandis que le Christ, par sa propre activité, a acquis les fruits de la Rédemption, la tâche de l’Église consiste à les appliquer aux hommes. Le but de la mission est ultimement de sauver les hommes : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et la vie en abondance » (Jn 10, 10), « venu chercher ce qui était perdu » (Lc 19, 10). Pour atteindre cela, existe un but prochain triple : on parle d’un triple ministère ou office (tria munera).

  • Munus docendi : prêcher la vérité tout entière (doctrinal)
  • Munus regendi : faire observer les commandements en prenant soin des brebis (pastoral)
  • Munus sanctificandi : dispenser les moyens de la grâce (sacramentel).
  1. L’Église est une société parfaite

L’Église, en raison de son but et de ses moyens, est une société surnaturelle et spirituelle (Léon XIII, Immortale Dei, 1885) comme l’affirmait Jésus à Pilate : « Mon royaume n’est pas de ce monde » (Jn 18, 36). Ce n’est qu’en raison de l’étroite corrélation entre nature et surnature que l’Église est amenée à s’impliquer dans la politique, la société ou la culture. Elle a donc le droit de posséder des biens matériels (Syllabus de 1864, D. 1726).

« L’Église est une société parfaite (societas perfecta), dans sa nature et dans ses droits, car elle possède, par la volonté et la bienveillance de son fondateur, tout ce qui est nécessaire à son existence et à son activité. De même que le but vers lequel tend l’Église est plus élevé, de même son pouvoir est un pouvoir souverain et ne peut pas être tenu pour inférieur au pouvoir civil, ni lui être soumis d’aucune manière » (ibid.). Il serait bon aujourd’hui que dans les affaires pénales par exemple contre des prêtres, évêques, cardinaux pédophiles, l’Église ne se soumettent pas servilement aux verdicts des cours de l’État mais instruise souverainement ses propres procès devant ses propres tribunaux et sans attendre. De même l’accord récent et secret avec la Chine livre l’Église clandestine aux mains du pouvoir communiste à l’encontre de toute l’histoire de l’Église qui s’est battue pour sa totale indépendance des pouvoirs politiques, même dans un régime de chrétienté (contre l’empereur du St Empire ou le roi de France par exemple).

Chacun a sa sphère propre dans laquelle il est souverain mais les limites sont déterminées par leur nature et but prochain. L’État n’a pas à intervenir dans les affaires de l’Église pour promulguer des lois ou décrets ecclésiastiques (droit de placet), ni d’entraver la juridiction de l’Église (appel comme d’abus : recursus ab abusu) d’un verdict canonique devant les cours civils ; ni d’empêcher la libre communication des prélats et fidèles avec le Pontife romain.

 


[1] Ludwig Ott, Précis de théologie dogmatique, Salvator-Casterman, Tournai, 1957, p. 387.

[2] Alfred Loisy, L’Église et l’Évangile, éd. Alphonse Picard et Fils, 1902, chap. III. L’Église, p. 111 et 112.