Sacré-Cœur (30/6 cœur foi Dieu miséricorde)

Homélie du Sacré-Cœur (dimanche 30 juin 2019)

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Le Sacré-Cœur au cœur de la doctrine de la miséricorde divine

« Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour » (juin 1675, révélation à S. Marguerite-Marie Alacoque à Paray-le-Monial)[1]. Méditons sur le Sacré-Cœur qui est au cœur du mystère de Dieu et donc de notre foi en un Dieu de miséricorde puisque « je vois le secret du Cœur par la blessure du corps »[2]. Dans la logique sacramentelle du signe visible d’une grâce invisible, « comment mieux montrer cet amour ardent autrement qu’en laissant blesser non seulement le corps, mais aussi le cœur ? La blessure de la chair montre la blessure spirituelle (de Dieu) »[3].

  1. Allusions bibliques
    1. Le côté du Christ

Même si le cœur de Jésus n’est pas souvent évoqué explicitement, le passage de son transpercement par S. Longin évoque cette blessure du cœur : « un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau » (Jn 19, 34).

Ce côté ouvert évoque celui d’Adam au Paradis. Après avoir fait tomber une torpeur sur lui, Dieu en sortit de la côté Ève (Gn 2, 21-23). Par métonymie, c’est le cœur qui est évoqué, abrité derrière les côtes. Comme le mari doit aimer sa femme jusqu’à se livrer pour elle (Eph 5, 25), le Christ a aimé l’Église appelée à englober toute l’humanité en se livrant pour elle sur la Croix et, une fois endormi dans la mort, en laissant échapper le sang de la Rédemption (Eucharistie) et l’eau de la purification (baptême) par cette transverbération toute humaine[4]. Pour S. Augustin, « C’est avec dessein que l’évangéliste ne dit point ‘la lance frappa le côté de Jésus’ ou ‘la lance le blessa’ mais qu’il assume expressément qu’elle l’ouvrit. Car de ce côté ouvert, comme d’une porte de vie, sont sortis les sacrements sans lesquels personne ne peut entrer dans la véritable vie. La blessure du côté était figurée par l’ouverture que Noé reçut ordre de faire sur l’un des flancs de l’arche (Gn 6, 16) et par laquelle entrèrent les êtres animés qui ne devaient pas périr dans le déluge ; tout ceci était l’image de l’Église… Ainsi Jésus-Christ le second Adam, vit la sainte Église, son auguste Épouse, sortir de son côté, lorsqu’il sommeillait sur la Croix »[5].

  1. Blesser le cœur du Christ par notre amour

L’eau vive qui jaillit du côté du Christ fut anticipée par Moïse frappant le rocher de son bâton pour abreuver les Hébreux (Ex 17, 5-6). Or, suivant S. Paul : « le rocher était le Christ » (1 Co 10, 4). Solide, ferme, stable, immuable, le Sauveur du monde vient inonder de la fraîcheur de ses enseignements nos cœurs changeant et indociles. L’amour de Dieu ne fléchit pas à la vue de nos misères, de nos doutes et de nos ingratitudes mais il répond à l’abondance de nos iniquités par une surabondance de grâces et de bénédiction « de sorte que là où le mal a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20).

Alors que nos péchés ont transpercé le Cœur de Jésus et qu’ils continuent de le faire, il convient de métamorphoser nos coups de lance peccamineux en javelots de charité comme si nous étions le séraphin de S. Thérèse d’Avila mais pour transverbérer le cœur de Jésus : « Quel est ce miracle, mes frères ? Ne tenez-vous pas pour heureuse l’âme qui perce et traverse par ses pieuses affections d’amour le Cœur même de NSJC ? Grande et puissante est la force de la charité, elle atteint jusqu’à l’amour même qui est en Dieu et, semblable à une flèche, elle traverse son Cœur. Le Seigneur lui-même souffre la blessure d’un amour violent. ‘Vous avez blessé mon cœur d’un amour, dit-il, par l’un de vos yeux, par l’un de vos cheveux’. Ne cessez pas, ô épouse, de blesser votre bien-aimé par des coups semblables. Employez à cela vos pieux regards comme des flèches aiguës. Heureux êtes-vous si vos flèches s’attachent à lui, quand, au lieu d’être légèrement touché, son cœur est blessé ? Il reçoit vos flèches avec plaisir, puisqu’il en lance de pareilles. Il regarda Pierre, il atteignit son cœur et le perça de traits de la pénitence »[6]. L’un des moyens de blesser Dieu ainsi d’amour consiste à faire réparation.

  1. Dans l’histoire de l’Église
    1. Des Cisterciens…

Les Cisterciens jouèrent un important rôle dans la dévotion au Sacré-Cœur (S. Bernard, Guillaume de S. Thierry, Guéric d’Igny) qui connut une étape importante avec l’école d’Helfta. Dans ce monastère saxon de contemplatives cisterciennes, S. Mechtilde de Hackerborn (1241-1298. Liber specialis gratiæ) côtoya à partir de 1261 S. Gertrude la Grande (1256-1302. Legatus divinæ pietatis) et de 1271 Mechtilde de Magdebourg qui furent privilégiées d’apparitions du Sacré-Cœur dès 1250.

La grosse différence avec Paray est qu’elles voient ce cœur toujours glorieux, source de joie profonde et d’amour heureux. Aucune trace de l’amour qui a tant souffert, cette dimension affligée. S. Jean se fait d’ailleurs le médiateur de cette révélation réservée aux derniers temps, lui qui posa sa tête sur le côté du Christ (Jn 13, 23). Lorsqu’il devait écrire l’évangile, il devait instruire l’Église du Verbe incarné. L’apôtre que Jésus aimait céda sa place sur le côté droit du Christ à S. Gertrude pour qu’elle pût profiter comme lui à la S. Cène d’un accès direct au cœur du Christ. « Étant venu à bout de tout, et étant devenu un même esprit avec Dieu, je puis pénétrer dans des lieux où la chair ne peut pas atteindre ; et comme je sais que vous n’êtes pas en état de pénétrer des choses si solides, je vous ai mise à l’ouverture du sacré côté de Jésus-Christ, d’où vous puissiez tirer à boire à longs traits toutes les douceurs des consolations divines ».

  1. …à la Visitation

S. Jean fut bien le point commun entre les apparitions d’Helfta et de Paray-le-Monial. En effet, la première grande apparition à S. Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690) intervint le 27 décembre 1673, jour de la S. Jean, comme pour S. Gertrude. La dimension réparatrice fit son apparition puisque le Sacré-Cœur apparaît entouré d’une couronne d’épines, surmonté de la croix, avec ses cinq plaies pour l’amour des hommes dont il ne reçoit : « que des ingratitudes et des méconnaissances, des froideurs et des rebuts de tous les empressements à leur faire du bien (…). Toi au moins, donne-moi ce plaisir de suppléer à leur ingratitude autant que tu pourras en être capable » (apparitions de 1674 lors d’une exposition du Saint-Sacrement). Cela rappelle bien sûr l’antienne de communion (Ps. 68, 21) : « J’ai attendu que quelqu’un me compatit, et nul ne l’a fait ; que quelqu’un me consolât, et je n’ai trouvé personne »[7].

La chose frappante est que le Seigneur se désole tout particulièrement de la froideur de ses préférés que sont les consacrés : « mais ce qui m’est encore plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi » (grande apparition du 16 juin 1675), à savoir par les ingratitudes, irrévérences et sacrilèges, froideurs et mépris reçus du clergé.

S. François de Sales avait institué en 1610 l’ordre de la Visitation avec S. Jeanne de Chantal et en attribuait le mérite à son Sacré-Cœur[8]. Il avait préparé les apparitions de Paray en sensibilisant ses filles à cette dévotion qui résume toute la foi chrétienne. L’évêque de Genève exilé à Annecy écrivait « Que Dieu vous regarde avec amour, vous n’avez nul sujet d’en douter ». Le Christ ne rejette aucune âme, jusqu’aux « plus horribles pécheurs du monde, pour peu de vrais désirs qu’ils aient de se convertir »[9]. La fente pour les regarder est son côté transpercé[10]. Et pour imiter l’objet de sa contemplation, S. François de Sales voulut se faire l’apôtre de la douceur et de l’humilité puisque Jésus avait dit de son cœur : « Je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29). « L’humilité nous fait aimer jusqu’à notre propre abjection, misère et bassesse » (Introduction à la vie dévote) car sans s’y complaire et abandonner tout effort, il faut que l’âme accepte ses imperfections et faiblesses qui l’amènent à recourir à la source de toute sainteté et à ne pas se confier en ses propres forces. La pratique de ces vertus fait loger « pour jamais dans le côté percé du Sauveur ».

Conclusion

« Nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 19). Toute la question de la vie spirituelle consiste à essayer d’aimer Dieu en offrant amour pour amour : redamare en latin. N’oubliant jamais le fossé profond qui nous sépare d’avec le Créateur, la créature doit être humble, même en cette matière. Mais aussi confiante comme le montrait S. Bernard : « De tous les mouvements de l’âme, de ses sentiments et de ses affections, l’amour est le seul qui permette à la créature de répondre à son Créateur, sinon d’égal à égal, du moins dans une réciprocité de ressemblance. Car lorsque Dieu aime, il ne veut rien d’autre que d’être aimé. Il n’aime que pour qu’on l’aime, sachant que ceux qui l’aimeront trouveront dans cet amour même la plénitude de la joie.

L’amour de l’Époux, ou plutôt l’amour qu’est l’Époux, n’attend qu’un amour réciproque et la fidélité (..).

Le désir qu’expriment ses soupirs, la force de son amour, son attente pleine de confiance seront-ils réduits à rien, parce qu’elle ne peut égaler à la course un géant, et qu’elle ne peut rivaliser de douceur avec le miel, de tendresse avec l’agneau, de blancheur avec le lis, de rayonnement avec le soleil, d’amour avec celui qui est l’amour en personne ? Non, car même si la créature aime moins, en raison de ses limites, pourvu qu’elle aime de tout son être, il ne manque rien à son amour, puisqu’il constitue un tout »[11].

Finalement, la dévotion au Sacré-Cœur doit d’abord être une prise de conscience de la fournaise ardente d’amour (fornax ardens caritatis) qui nous permettra alors d’essayer, même maladroitement d’y répondre. C’est uniquement là que réside la perfection : dans la charité et pas dans les qualités humaines (perfectio caritatis).

 

[1] Nous nous inspirons de l’excellente Revue du séminaire Saint-Philippe-Neri de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre, Gricigliano, année 2019.

[2] S. Bernard, Sermon 61 sur le Cantique des Cantiques.

[3] S. Bonaventure, Vitis mystica (faussement attribuée à S. Bernard, cf. mâtines).

[4] S. Athanase, Homélie de la Passion.

[5] S. Augustin, Traité sur S. Jean, 120.

[6] Gilbert de Holland, abbé de Swineshead, qui acheva le commentaire du Cantique des Cantiques laissé inachevé par S. Bernard.

[7] Cette dimension de consolation de Jésus apparaît particulièrement dans la spiritualité de S. François de Fátima.

[8] Lettre à S. Jeanne du vendredi dans l’octave du S. Sacrement 1611 (date retenue pour fixer la solennité) : « Vraiment notre petite congrégation est un ouvrage du Cœur de Jésus et de Marie ». « Le Sauveur mourant nous a enfantés par l’ouverture de son Sacré-Cœur ».

[9] Lettre à Sr de Blonay, maîtresse des novices à la Visitation de Lyon.

[10] Traité de l’amour divin, l. V ; ch. XI.

[11] Sermon sur le Cantique des Cantiques, Éditions Cisterciennes, 2 (1958), p. 300-302.