Trinité (19/6 - Église hiérarchique)

Homélie de la S. Trinité (16 juin 2019)

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De Ecclesia (2) : l’Église hiérarchique voulue par Dieu

 

Continuons à explorer les dogmes de l’Église sur sa propre constitution divine avec Ludwig Ott que nous complétons.

  1. L’Église est organisée hiérarchiquement par volonté divine
    1. Une volonté divine remise en cause depuis le XVIe s.

Le concile de Trente a anathématisé ceux qui niaient que la hiérarchie dans l’Église ne serait pas d’institution divine et, partant, irréformable (D 966). Cette hiérarchie signifie, que Jésus Christ a positivement voulu qu’il y ait un pape, des évêques et des prêtres, bref, un sacerdoce ministériel.

On a opposé à l’Église hiérarchique une Église invisible (communauté chrétienne non organisée juridiquement, parfois appelée Église de charité et opposée à Église du droit (R. Sohm rejeté par Mystici Corporis de Pie XII en 1943). Or, il faut un principe visible et un invisible dans la logique de l’Incarnation puis des sacrements. Depuis Luther, on a voulu mettre en avant, même dans l’Église actuelle, le rôle des laïcs en insistant sur leur sacerdoce baptismal. Mais la différence entre les deux est essentielle et pas que de degré (on dit parfois différence de nature) (LG 10). Les Gallicans et assimilés ont repris la suite des protestants sur ce point. Le synode janséniste de Pistoia (1786) affirma hérétiquement que le Christ aurait transmis le pouvoir ecclésiastique à l’ensemble des fidèles qu’il assimile à l’Église puis que cette Église les aurait remis aux pasteurs (D 1502). Les modernistes tiennent aussi une position similaire, parlant d’une évolution historique imposée par les circonstances pour durer (D 2054).

  1. Preuves

Tous les pouvoirs indiqués pour l’Église la semaine passée ont été confiés aux apôtres : « Pour que son nom soit reconnu, nous avons reçu par lui grâce et mission d’apôtre, afin d’amener à l’obéissance de la foi toutes les nations païennes » (Rm 1, 5). De fait, ils exercèrent ce triple ministère en prêchant partout (Mc 16, 20), administrant les sacrements (Ac 2, 41-46 ; 20, 7 ; 1 Co 1, 14), donnant des lois et prescriptions (Ac 14, 38 ; 1 Co 15, 34), rendant la justice et infligeant des peines (1 Co 5, 3-5 ; 4 ; 21).

« Que l’on nous regarde donc comme des auxiliaires du Christ et des intendants des mystères de Dieu. Or, tout ce que l’on demande aux intendants, c’est d’être trouvés fidèle » (1 Co 4, 1-2). La seconde phrase est importante : le pape et les évêques ne peuvent pas faire n’importe quoi. Ils sont tenus à être fidèles à la mission du Christ donc vers le haut et pas seulement dignes de foi envers leurs sujets[1]. De plus il est bien précisé une importante limite : « (le droit divin du pape) demande que le pouvoir ecclésiastique soit employé, conformément à son but, pour l’édification du corps mystique du Christ et non pas pour sa destruction (2 Co 10, 8) »[2]. Le pape et, partant les évêques, n’ont pas le droit d’utiliser leur pouvoir pour détruire l’Église de Dieu. Or, si dès la constitution du collège des apôtres figurait Judas, pourtant choisi par le Seigneur lui-même qui sonde les reins et les cœurs et qui savait parfaitement qu’il le trahirait, cela montre que la seule position hiérarchique des successeurs des apôtres n’est pas une garantie suffisante contre l’erreur comme l’histoire l’enseigne amplement, à commencer par la crise arienne où une majorité d’évêques étaient hérétiques.

À côté des apôtres apparaissent des presbytres ou anciens, appelés parfois évêques (surveillants : Ac 20, 17 et 28 ; 1 P 5, 1-2 ; Tite 1, 5-7) (ce qui induit en confusion) et des diacres. Ils étaient élus par la communauté mais recevaient leur fonction et pouvoir non pas de celle-ci mais des apôtres (Ac 6, 6 ; 14, 22). Les fidèles même dotés de charismes essentiels pour l’expansion de l’Église apostolique, et qui n’appartenaient pas à la hiérarchie, devaient s’y soumettre (1 Co 14, 26ss).

  1. Continuation après les temps apostoliques

La charge apostolique fut transmise à d’autres après eux par l’imposition des mains, quel que soit le degré concerné (1 Tm 4, 14 ; 2 Tm 1, 6). Par exemple, S. Paul transmit ses pouvoirs à Timothée et à Tite (1 Tm 5, 22 ; Tite 1, 5 pour le pouvoir sacerdotal ; 2 Tm 4, 2-5 et Tite 2, 1 pour le pouvoir doctrinal ; 1 Tm 5, 19-21 ; Tite 2, 15 pour le pouvoir pastoral). On parle d’épiscopat monarchique au travers de ces deux exemples où les pouvoirs sont concentrés entre les mains d’un seul homme. S. Ignace d’Antioche est beaucoup cité à cet usage depuis l’inflation du pouvoir épiscopal réel lié à Vatican II, alors qu’il fut si longtemps purement théorique (cf. homélie sur l’histoire du pouvoir épiscopal).

Le concile de Trente définit dogmatiquement que « les évêques qui ont pris la place des apôtres appartiennent à l’ordre hiérarchique et ont été institués par le Saint-Esprit, pour gouverner l’Église de Dieu » (D 960). Ils assurent donc la continuité (D 1828 à Vatican I) par une chaîne ininterrompue appelée succession apostolique appelée à durer jusqu’au retour glorieux du Christ à la fin des temps (D 1821 reprenant Mt 28, 20).

S. Irénée de Lyon donne par exemple la liste épiscopale de l’Église romaine de S. Pierre jusqu’à S. Éleuthère (175-189), douzième successeur (Adversus Hæreses III, 3, 1). Pour la France, par Lyon, la succession remonte à S. Jean via Polycarpe (ibid. III, 3, 4) institué par les apôtres (Tertullien précisant que ce fut par S. Jean, De præscriptione hæreticorum 32). Cela doit garantir la tradition ou transmission sans falsification de la doctrine chrétienne. Il a été tranché par Léon XIII que les Anglicans avaient interrompu cette succession apostolique, ce qui fait que les pseudo-évêques qui se convertiraient devraient se faire ordonner prêtres puis consacrer évêques (Apostolicæ curæ de 1896).

Prêtons attention toutefois que ce rôle hiérarchique éminent n’impliquait alors pas qu’ils fussent dotés du sacrement de l’ordre puisqu’on ne parlait pas de la sacramentalité de l’épiscopat avant la seconde moitié du XXe s. Nous évoquons donc ici simplement le pouvoir hiérarchique et non pas d’ordre. D’ailleurs, de nombreux exemples d’évêques non prêtres existent, notamment chez les Habsbourg, même après le concile de Trente[3]. N’oublions pas de même que jusqu’en 1918, tous les cardinaux n’étaient pas prêtres. Un simple tonsuré comme Mazarin pouvait l’être. Depuis 1962, on exige normalement l’épiscopat, mais des exceptions demeurent. De même, en théorie, un simple prêtre peut devenir pape sans être évêque ni cardinal (Grégoire XVI (1831-1846) était cardinal mais dut être sacré évêque à ce moment-là, le 6 février 1831, cinq jours après son élection).

Par exemple, Albert VII de Habsbourg (1559-1621), 5e fils de Maximilien II, devint cardinal en 1577, à 17,5 ans puis à 25 ans archevêque coadjuteur de Tolède (archevêque de Philippe en Macédoine) puis rapidement titulaire de ce siège. Jamais il ne fut ordonné prêtre ni a fortiori sacré évêque. En 1598, il fut relevé de ses obligations envers l’Église pour pouvoir se marier avec sa cousine.

Léopold V d’Autriche-Tyrol (1586-1632) fut évêque de Passau à 12 ans (1598), en plus coadjuteur de Strasbourg à 13 ans et titulaire de ce siège à 21 ans, sans compter les prébendes de riches abbayes (Murbach, Lüders, Selz). Il fut sécularisé en 1625 en résignant ses prébendes bien que n’ayant jamais reçu les ordres majeurs et put se marier l’année suivante avec une veuve retirée au monastère, Claude de Médicis. Son fils suivit le même chemin : l’archiduc Sigismond-François (1630-1665) devint sans la moindre ordination évêque d’Augsbourg en 1646, à 16 ans, même l’âge aurait posé problème autrement pour devenir prêtre et a fortiori évêque. Il cumula avec Gurk en 1653 et Trente en 1659. Et nous sommes, un gros siècle après, dans la ville même du concile qui prévoyait des évêques résidents et donc empêchant théoriquement le cumul des diocèses. Il n’y renonça qu’en 1665 après avoir voulu se marier.

Mais le champion toute catégorie en la matière reste Léopold Guillaume (1614-1662), fils de l’empereur Ferdinand II. Il fut titulaire après quelques mois comme coadjuteur des diocèses de son oncle Léopold V, Passau et Strasbourg dès l’âge de 11 ans. Il obtint à 19 ans les sièges d’Halberstadt (1635), Olmütz (1636), Breslau (1655). Magdebourg lui fut un temps aussi promis (1629).

Si l’on sépare pouvoir de juridiction épiscopale et pouvoir d’ordre, alors ces exemples ne sont plus choquants et expliquent aussi l’institution des évêques auxiliaires qui remplissaient les vraies fonctions épiscopales. Cela est parallèle aux abbés commendataires qui n’étaient pas tous prêtres et qui déléguaient la direction de leur abbaye à l’un des moines résidents, le prieur claustral. Il suffisait pour pouvoir recevoir un tel bénéfice qu’on eût reçu la simple tonsure qui faisait alors entrer dans la cléricature, c’est-à-dire dépendre des tribunaux de l’Église au contraire des laïcs (aujourd’hui, cela fut repoussé au diaconat !).

  1. La primauté de Pierre
    1. Une primauté de juridiction

Le Christ a institué S. Pierre prince de tous les apôtres et chef visible de toute l’Église militante, lui conférant directement et personnellement la primauté de juridiction. Ceux qui pensent, comme les Orthodoxes, qu’il n’aurait qu’une primauté d’honneur (primatus directionis) sont anathématisés par Vatican I (D 1823).

Le pape est appelé vicaire du Christ sur la Terre. Toutefois l’honnêteté intellectuelle oblige à préciser que cet important titre n’est pas d’un usage commun extrêmement ancien. Si une première mention apparaît bien pour Gélase Ier le 13 mai 495[4], le titre valait alors pour tous les évêques, voire certains prêtres. Il fut progressivement réservé au pape, non sans mal puisque le décret de Gratien (1187-1191) l’utilise pour des prêtres et souverains et qu’Uguccio s’emporte contre cette tendance tout en reconnaissant volontiers au seul pape la plénitude du pouvoir (« Ubi ergo sunt illi qui dicunt quod solus papa est vicarius Christi ? Quoad plenitudinem potestatis verum est »)[5]. En réalité, jusqu’au pape Innocent III (1198-1216), on disait plutôt vicaire de Pierre que vicaire du Christ. Ce pape important proclama solennellement : « Nous sommes le successeur du Prince des apôtres mais nous ne sommes pas son vicaire, ni le vicaire de quelque apôtre que ce soit. Nous sommes le Vicaire du Christ »[6], ce qui est aujourd’hui repris dans le code de droit canonique (c. 331[7]).

Nombreux sont ceux qui rejettent à tort ce dogme : les théologiens médiévaux proches de l’empereur comme Marsile de Padoue (« Christus nullum caput dimisit ecclesiæ nec aliquem suum vicarium fecit » condamné par Jean XII le 23 octobre 1327), Jean de Jandun, les hérésiarques Wycliff et Jan Hus, les autres confessions chrétiennes, les gallicans, fébroniens, vieux-catholiques et modernistes.

  1. Preuves

Toutes les listes d’apôtres l’indiquent en premier (Mt 10, 2 le dit même explicitement « premier des apôtres ») alors même que son frère André l’amena à Jésus et donc le précédait chronologiquement. Il fut témoin privilégié, avec Jacques et Jean mais cité en premier, de la résurrection de la fille de Jaïre (Mc 5, 37), de la Transfiguration (Mt 17, 1) et de l’agonie à Gethsémani (Mt 26, 37). Le Seigneur choisit sa barque pour prêcher (Lc 5, 3), paya son impôt avec le sien pour le Temple (Mt 17, 27) et lui ordonna d’affermir ses frères après la Résurrection (Lc 23, 32) après lui être apparu à lui seul avant les autres apôtres (Lc 24, 34 ; cf. 1 Co 15, 5).

Le Christ distingua dès le commencement, S. Pierre des autres apôtres. Il changea son nom en Pierre (Képhas = rocher) (Jn 1, 42 ; cf. Mc 3, 16) pour asseoir sa primauté : « Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église » (Mt 16, 18). La primauté fut donc été promise à Césarée de Philippe après sa profession de foi en la messianité de Jésus comme vrai Fils de Dieu (consubstantiel au Père). Il est comme la fondation assurant unité et l’inébranlable solidité de l’édifice (Mt 7, 24). Par les clés, il est intendant du royaume de Dieu sur Terre (Is 22, 22 ; Ap 1, 18 ; 3, 7) en jetant l’interdit, autorisant ou interdisant. Dieu confirme tout ce que S. Pierre décide. Cela n’est pas sans rappeler Josué arrêtant la course du soleil dans son combat contre les cinq rois amorites ligués contre son allié Gabaon : « Il n’y eut pas de jour comme celui-là, ni avant lui, ni après lui, ce jour où le Seigneur obéit à la voix d’un homme, car le Seigneur combattait pour Israël ! » (Jos 10, 14).

Jésus après le triple reniement et la triple profession d’amour pour lui, lui confia ou transmit la charge pastorale (Jn 21, 15-17). S. Pierre exerça cette primauté en dirigeant l’élection de S. Matthias pour remplacer Judas (Ac 1, 15) ; il prêcha le premier à la Pentecôte (Ac 2, 14), rendant témoignage devant le Sanhédrin (Ac 4, 8). Il admit en premier les païens avec Corneille (Ac 10, 1) ; prit le premier la parole au concile de Jérusalem en l’an 49 (Ac 15, 7).

Pierre reçut à Jérusalem la visite de Paul converti (Ga 1, 18), qui exprimait son respect pour le prince des apôtres, sans toutefois être servile non plus par plus grand respect encore pour la Vérité, n’hésitant pas à le reprendre publiquement lorsqu’il se trompa (« Mais quand Pierre est venu à Antioche, je me suis opposé à lui ouvertement, parce qu’il était dans son tort » Ga 2, 11). Pour autant, penser comme Antoine Arnauld le janséniste qu’il y aurait une double tête à l’Église est hérétique (D 1091). Même si S. Paul a pu être meilleur que tous les autres apôtres du point de vue de l’activité apostolique (1 Co 15, 10), c’était juste donc dans la prédication de la foi, mais pas dans la primauté de juridiction ou pouvoir (« principes clave Petrus, primus quoque dogmate Paulus » disait S. Venance Fortunat de Poitiers, Misc. IX, 2, 35).

 


[1] Comme d’habitude, malgré la Vulgate sans ambages « ut fidelis quis inveniatur » reprenant un grec tout aussi clair : « ἵνα πιστός τις εὑρεθῇ », on a traduit dans l’AELF « dignes de confiance » qui affaiblit. Au lieu du rapport entre Dieu et son intendant, on y voit le rapport entre l’intendant et ceux qui lui sont confiés. Toujours l’horizontalité moderniste.

[2] Ott, p. 403.

[3] Pour la dynastie de Habsbourg, cf. Karl Vocelka, 99 Fragen zu den Habsburgern, Überreuter, Berlin, 2014, q. 77: „Gab es habsburgische Bischöfe oder Kardinäle?“ „Habsburger wurden Bischöfe oft ohne die geistlichen Weihen erhalten zu haben“ = „Les Habsbourg furent évêques, souvent sans avoir reçus les ordres sacrés“. Jusqu’au code de 1983, les cardinaux n’avaient pas plus à être prêtres. Reprend Karl Vocela, Lynne Heller, Das private Welt der Habsburger. Leben und Alltag einer Familie, Styria, Graz, 1998, p. 235-240: „Pfründeinhaber – Habsburger als Bischof und Kardinäle“.

[4] Christophe Dickès (dir.), Marie Levant et Gilles Ferragu, Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège, Paris, R. Laffont, coll. « Bouquins », octobre 2013, art. Titulature.

[5] Olivier Guyotjeannin, art. Titulature in Philippe Levillain, Dictionnaire historique de la papauté, Paris, Fayard, 2003, p. 1630.

[6] John O'Malley, A History of the popes, Plymouth (U.K.), 2010, p.126.

[7] « L'Évêque de l'Église de Rome, en qui demeure la charge que le Seigneur a donnée d'une manière singulière à Pierre, premier des Apôtres (...), est le chef du Collège des Évêques, le Vicaire du Christ et le Pasteur de l'Église tout entière sur cette terre ; c'est pourquoi il possède dans l'Église, en vertu de sa charge, le pouvoir ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel »