Juin 2020

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4e Pentecôte (28 juin - lect. thom.) 0

Homélie du 4e dimanche après la Pentecôte (28 juin 2020)

 

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Lecture thomiste de l’Évangile (Lc 5, 1-11)

 

 

L’évangile présente trois protagonistes : le Seigneur Jésus et ses interlocuteurs, la foule d’un côté et les apôtres dont émerge Pierre de l’autre. Étudions les rapports qui se nouent entre ses protagonistes, une sorte de dialectique entre séparation du monde et son ensemencement par la parole divine portée par les apôtres.

 

 

I)              Séparation d’avec le monde

a.     Être séparé du monde pour vivre l’intimité avec Dieu : le sacerdoce

 

La foule recherchait Jésus qui avait guéri un grand nombre de différents malades. Le peuple s’empressait pour recourir à sa puissance salutaire et n’était arrêté ni par le temps, ni par les lieux. Le soir était venu mais ils ne cessaient de marcher à sa suite. Ils avaient atteint un lac mais ils le pressaient sur le littoral. « La foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth ». Outre le Christ thaumaturge, la foule avait soif d’un enseignement vrai, fait par l’autorité que lui confère la Vérité qu’il est, attestée par les actes de puissance que sont les miracles.

 

Pour enseigner avec justesse la foule, le Seigneur a besoin d’une saine distance, celle de l’adoration. L’Incarnation qui nous le rend proche ne doit pas effacer le culte que mérite l’homme-Dieu en tant que créateur et sauveur. Les pasteurs devraient s’en souvenir aujourd’hui car la familiarité avec le peuple de Dieu ne sert pas l’Évangile. Le prêtre est l’homme mis à part tout comme le peuple hébreu avait été mis à part par Dieu comme sa part d’héritage au milieu d’un monde dominé par Satan : « Soyez à moi, saints car je suis saint, moi, le Seigneur ; et je vous ai mis à part/séparés du milieu des peuples pour que vous soyez à moi » (Lv 20, 26 qui lit improprement : « distingués » pour « separavi vos a ceteris populis »). Jésus monta sur la barque pour s’éloigner de la foule, aussi sans doute pour que sa voix portât mieux. Contre le fusionnel psycho-affectif, le tohu bohu originel, la saine distance qu’ouvre la raison, le Verbe, qui sépara les éléments entre eux lors de la Création. Contre le tutoiement et les embrassades entre prêtres et fidèles, la saine distance du respect dû au sacré qui, respectée, éviterait bien des abus.

 

b.     Les prêtres doivent séparer les hommes du monde pour les unir à Dieu

 

Jésus commença son œuvre de pêcheur d’hommes qu’il délégua ensuite à Pierre et aux apôtres. De la mer, il pêchait ceux qui étaient sur la terre ! En effet la situation est totalement inversée comme le soulignait Benoît XVI s’inspirant de S. Grégoire de Nazianze à sa messe d’intronisation. Dieu veut tirer des eaux de la mort les pécheurs alors que le poisson sorti hors de l’eau meurt normalement. Cela intervient par la nouvelle arche de Noé qu’est la Croix. Les pêcheurs prennent par leur prédication les poissons que nous sommes dans les filets de la foi conduisant au salut.

 

Tantôt les pêcheurs jettent ces filets pour pêcher, tantôt ils les plient après les avoir lavés et les raccommodent, parce que tous les temps ne sont pas également propres à la réception de la doctrine et que le docteur doit tantôt se livrer à l’enseignement, tantôt s’occuper de lui-même, et prendre soin de sa propre âme, ne pouvant donner que ce qu’il aura lui-même reçu.

 

 

II)           Deux barques mais une seule Église

a.     Préfiguration de la chaire de S. Pierre

 

La barque de Simon évoque l’Église primitive, si bien qu’on appelle nef (ou navire en vieux français) le vaisseau principal d’une église ou que le réservoir à encens s’appelle « navette » avec la forme d’un bateau. D’une certaine manière, la barque de Pierre, en bois devenue un lieu d’enseignement, préfigurait la chaire de S. Pierre (fêtée le 22 février). De cette barque, Jésus enseignait la foule, car ce serait par l’autorité de l’Église de Dieu que Pierre instruirait les nations. Le Seigneur le pria de s’éloigner un peu de la terre, pour signifier qu’il faudrait parler au peuple un langage plein de modération : à la fois ne pas prêcher une doctrine terrestre tout en se gardant également de trop l’éloigner de la terre pour le jeter dans les profondeurs des mystères (à mi-chemin entre l’horizontalité humaniste des progressistes et le mystico-gélatineux de certains charismatiques). Cette proche distance évoque peut-être qu’il faille commencer par évangéliser autour de soi, à proximité, avant de prêcher aux nations plus éloignées comme demandé ensuite : « duc in altum », « Avance en pleine mer/eaux profondes ».

 

Après l’enseignement de la saine doctrine reprennent les miracles non plus de guérison mais d’une première pêche miraculeuse. Les miracles sont traditionnellement vus comme une confirmation de ce qui est annoncé (le miracle de Bolsenna en 1263 confirma les démarches de S. Julienne du Mont-Cornillon en 1246 pour inscrire la Fête-Dieu au calendrier liturgique ; le dogme de l’Immaculée Conception proclamé en 1854 sera validé divinement par l’apparition de Notre-Dame de Lourdes en 1858).

 

Jésus, très pédagogue, utilise le langage du métier de ses interlocuteurs. Avec mages qui observaient comme astronomes/-logues les astres, il utilisa l’étoile. Avec les pêcheurs, les filets. Simon-Pierre s’exécuta sans broncher malgré leurs fatigues vaines la nuit durant. Il anticipait le « non recuso laborem » : je ne récuse pas le travail (apostolique) de S. Martin de Tours agonisant. Le Christ avait prévenu « hors de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Toute la difficulté sera de ne pas s’éloigner de Dieu. L’Anima Christi chante « ne permittas a te separari » : « ne permettez pas que je sois séparé de vous ». Cela rappelle l’ordo de la messe où la prière médiane des trois secrètes du prêtre avant de communier dit : « fac me tuis semper inhærére mandátis, et a te numquam separári permíttas » : « délivrez-moi par votre Corps et votre Sang infiniment saints de tous mes péchés et de tout mal. Faites que je reste toujours attaché à vos commandements et ne permettez pas que je sois jamais séparé de vous ».

 

b.     Un travail apostolique commun

 

Jésus ne voulut pas laisser sans récompense le maître de la barque. La récompense était double : d’abord il lui permit de prendre une multitude innombrable de poissons annonçant la fécondité apostolique qu’il aurait ; puis il en fit lui-même son disciple, afin qu’il portât cette fécondité, même si, au regard des innombrables et récents scandales de l’Église, beaucoup des fondateurs féconds de la seconde moitié du XXe s. ayant porté indéniablement de beaux fruits étaient profondément pervertis.

 

Après avoir été agitée par les flots (Mt 8, 23-27 et Mc 4, 35-41), l’Église sauve de nombreuses âmes, par les filets de la parole de Dieu transmise amoureusement aux élus qui la recevront. Dieu dit « Je le guidais avec humanité, par des liens d’amour (in vinculis caritatis) ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue ; je me penchais vers lui pour le faire manger » (Os 11, 4). La parole de Dieu touche les cœurs quand elle est fidèlement et intégralement transmise : « pour aucune prophétie de l’Écriture il ne peut y avoir d’interprétation individuelle, puisque ce n’est jamais par la volonté d’un homme qu’un message prophétique a été porté : c’est portés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 P 1, 20-21). Quand c’est une parole humaine, elle est vaine, d’où les efforts de la nuit qui demeurèrent infructueux.

 

S. Augustin compara les deux pêches miraculeuses, celle du début de la vie publique et celle d’après la Résurrection (Jn 21, 6-11). Chez S. Luc, les filets étaient sur le point de rompre, contrairement à S. Jean pour les 153 gros poissons pris. L’hérésie et le schisme sont la menace toujours très actuelle pour l’Église de voir ses filets céder laissant échapper une partie de cette pêche divine.

 

La pêche était si bonne que Pierre dut faire appel à des compagnons : outre André son frère, Jacques et Jean. Les deux barques figurent les Juifs et les Gentils parmi lesquels le Seigneur connaît en chacun des deux peuples ceux qui sont à lui. Jésus monte dans la barque de Pierre, qui s’adresse surtout aux Juifs (« l’action de Dieu a fait de Pierre l’Apôtre des circoncis », Ga 2, 9) mais pourtant plaida pour l’accès des païens (le centurion Corneille en Ac 10). Dans sa miséricorde, il veut du rivage les conduire au port tranquille de la vie éternelle. Dans l’autre barque se trouvent les autres apôtres pêcheurs, Jean et Jacques, venant aussi de la synagogue mais aidant la barque de Pierre, c’est-à-dire à l’Église car tous juifs, ou païens, devaient fléchir le genou au nom de Jésus. Il faut aussi suppléer l’insuffisance de la première pour atteindre le nombre de ses élus en ne se limitant pas aux Juifs.

 

 

III)         Des pécheurs aimés de Dieu

a.     Le pur et l’impur : péché dans et de l’Église…

 

Il est normal que la puissance de Dieu fasse ressurgir, par contraste, le péché de l’homme et son insuffisance, lesquels sont manifestés lorsque l’homme-Dieu, sans péché, apparaît. Si son cœur voulait bondir vers Jésus, sa conscience lui dictait ces paroles : « Éloignez-vous de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (Lc 5, 8). La crainte de Dieu est un don de l’Esprit-Saint, mais doit être filiale et non servile, toute tempérée du don d’une piété audacieuse.

 

Pierre n’osait encore croire qu’il pût recevoir celui qui est la pureté même ; car il avait appris de la loi, que ce qui est souillé doit être séparé de ce qui est saint (« Vous séparerez le saint et le profane, l’impur et le pur », Lv 10, 10). Mais cet abîme entre le Créateur et la créature d’une part, la perfection et le péché d’autre part, fut surmonté par l’Incarnation qui rendit Dieu touchable même par les pécheurs qui le crucifieront. Le péché fait partie de la condition humaine et on doit lutter contre lui.

 

Mais on ne peut attendre d’en être totalement débarrassé (dans une optique par trop cathare) avant de se mettre au service de Jésus qui passe aussi par nos péchés pour rabaisser notre orgueil : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras ». Jésus donne aux prêtres ainsi le pouvoir de communiquer la vie et le pardon de Dieu, aussi à la mesure de ce que nous aurons éprouvé de la miséricorde divine en tant que pasteurs. « Ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour » (Lc 7, 47) disait Jésus de Madeleine.

 

b.     … ne justifie aucune paralysie stérile : il faut se salir les mains

 

Et le « éloignez-vous de moi » signifie aussi que Pierre savait que le fruit ne serait pas le sien mais de Dieu. Il est le contraire du vade retro qui suit immédiatement la confession de Pierre car là, Pierre fit obstacle lorsqu’il entendit faire à sa façon. Finalement, c’est aussi l’Église remplie d’hommes charnels et presque submergée par leurs mœurs dépravées qui parle à travers lui, alors qu’elle semble éloigner d’elle le règne des hommes spirituels dont la personne de Jésus-Christ est la plus haute représentation.

 

Mais le Seigneur dissipa la crainte des hommes charnels qui, tremblant, pour quelques-uns, à la vue de leur conscience coupable, ou découragés par le spectacle de l’innocence des autres, redouteraient d’entrer dans la voie de la sainteté. L’Incarnation nous oblige à reconnaître qu’il faille se salir les mains dans ce monde dominé par Satan plus que jamais et dont même un contemplatif ne peut totalement s’extraire (puisqu’ils sont entrés en clôture pour le salut de ce même monde aussi !). Les apôtres obéirent illico presto à celui qu’ils reconnaissaient comme leur maître, abandonnant leurs filets de la pêche pour le suivre afin de pouvoir évangéliser ensuite. Ils durent ramener leurs barques à terre et ne peuvent donc rester dans leur intimité plus calme avec Jésus mais étaient envoyés comme des brebis au milieu des loups (Mt 10, 16).

 

 

Sacré-Cœur (21/06 - lect. thom.) 0

Homélie de la solennité du Sacré-Cœur (dimanche 21 juin 2020)

 

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Lecture thomiste de l’évangile (Jn 19, 31-37)

 

 

I)              Un cœur rejeté par les pécheurs mais ouvert à eux pour leur salut

a)    La malédiction d’être suspendu au bois

 

La Loi juive contenue dans le Pentateuque (5 premiers livres de la Bible ou Torah) prescrit : « Lorsqu’un homme ayant commis une faute passible de mort a été condamné à mort et pendu à un arbre, on ne laissera pas son cadavre sur l’arbre durant la nuit. Tu devras le mettre au tombeau le jour même, car un pendu est une malédiction de Dieu. Ainsi tu ne rendras pas impur le sol que le Seigneur ton Dieu te donne en héritage » (Dt 21, 22-23). Autrement, si on le laissait suspendu jusqu’au matin, la terre en serait souillée. Il fallait faire disparaître l’ignominie de cette exécution vue comme la plus honteuse.

 

Cette malédiction endurée par le Christ est un mal de peine et non de faute, bien sûr. Or, bien que les Juifs ne pussent plus infliger une peine de ce genre (réservée à l’occupant romain qui était le bras séculier, sauf pour S. Étienne), cependant, ce qui était en leur pouvoir, ils s’efforçaient de le faire. Aussi firent-ils la démarche auprès de Pilate d’accélérer cette mort très lente pour deux raisons : parce que c’était le sabbat et en plus la Pâque avec sa Préparation. Les Juifs par la dérive pharisaïque sont diligents à observer la Loi dans les petites choses, mais de la mépriser dans les grandes : « Guides aveugles ! Vous filtrez le moucheron, et vous avalez le chameau ! » (Mt 23, 24).

 

b)    Les deux larrons

 

Les soldats romains vinrent donc briser les jambes des deux larrons, brigands crucifiés à sa droite et à sa gauche (Jn 19, 18 et Lc 23, 32-33). Si Matthieu ne distingue pas un bon et un mauvais larron car l’insulte provient des deux (Mt 27, 44), Luc rapporte la promesse que le bon larron serait au Paradis le jour même (Lc 23, 39-43), établissant ainsi un distinguo entre les deux. Des apocryphes (Actes de Pilate ou Évangile de Nicodème) l’appellent Dismas et Gesmas le mauvais (Raymond E. Brown dans The Death of the Messiah, Doubleday 1994 rapporte d’autres noms plus anciens encore). Son nom signifierait : « Celui qui a du cœur ».

 

Bse Anne-Catherine Emmerich révèle des détails. Dismas était le fils d'une famille de brigands. La sainte Famille, durant la fuite en Égypte, fut accueillie par ses parents alors qu'il était encore un petit enfant atteint de la lèpre. Il en fut guéri miraculeusement lorsque sa mère le plongea dans l'eau que la sainte Vierge avait utilisée pour laver l'Enfant Jésus. Ce miracle sensible annonçait le miracle spirituel sur la croix quand, par son propre sang, Jésus purifia Dismas de la lèpre du péché.

 

S’il suivit Gesmas et commença par insulter Jésus, il se laissa toucher par la grâce en voyant la patience de Jésus. La phrase : « mon Père, pardonnez leur car ils ne savent pas ce qu'ils font » le retourna. Son dialogue avec le mauvais larron montre l'intensité de son repentir et la profondeur de sa foi en reconnaissant la Justice de Dieu, en manifestant sa charité fraternelle puisqu’il encourageait Gesmas à reconnaître la justice de leur sort et qu’il blâmait les calomniateurs, en imitant le Sauveur en supportant avec patience les souffrances ; en élevant vers le Ciel, une prière humble et confiante pleine de foi. Il est donc saint et fêté le 25 mars dans l’Église catholique qui conserve le patibulum de sa croix à Rome, en l’église Santa Croce.

 

c)     Le côté ouvert donne la vie éternelle

 

Le sort de Jésus se distingue de celui des deux larrons. Eux n’étaient pas encore morts et devaient être achevés, ce qui est à la fois cruel mais aussi un abrègement de leurs souffrances. Le côté de Jésus fut ouvert par la lance de Longin. Frapper le côté droit pour atteindre le cœur s’explique par la technique militaire de l’Antiquité qui regroupait les soldats en formations : hoplites grecs et légionnaires romains. Le bouclier était tenu par le bras gauche et la lance ou l’épée par la main droite. Une poignée au bord intérieur droit du bouclier et une sangle, en son milieu, ne permettaient que de recouvrir la partie gauche du corps du soldat. Il dépendait donc de son voisin de droite dont une partie du bouclier dépassant protégeait le reste. Il s’agissait donc de viser juste entre les deux boucliers et si possible, par une lance en forme d’as de pique, de passer entre les côtes pour atteindre le cœur. Longin était un expert.

 

Le texte ne dit pas « blessé ». L’ouverture est symboliquement celle du Ciel, de la vie éternelle : « j’ai vu : et voici qu’il y avait une porte ouverte dans le ciel » (Ap 4, 1). Pour S. Augustin, c’est la porte sur le côté de l’arche par laquelle entrèrent les animaux qui ne périrent pas dans le déluge (Gn 6, 16). C’est aussi le côté ouvert d’Adam d’où sortit Ève (Gn 2, 21) et là, il s’agit de la nouvelle Ève, l’Église, sortie du côté de son époux « endormi » (mais d’une autre torpeur qu’Adam, dans la mort), la mère des seuls vrais vivants régénérés par le baptême.

 

La porte est cause de salut. L’eau sort sans doute de la plèvre ou du cœur tout comme le sang d’ailleurs. La Passion du Christ nous est doublement profitable. Par l’eau, nous obtenons la purification de nos taches du péché originel (maculæ) : « le bain de notre régénération » (Tt 3, 5 : mal traduit aujourd’hui avec bain du baptême alors que le grec διὰ λουτροῦ παλιγγενεσίας lit bien renaissance). « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés ; de toutes vos souillures, de toutes vos idoles, je vous purifierai » (Ez 36, 25). Et par le sang sont purifiés nos propres péchés, ceux non pas contractés par l’héritage de la race humaine (péché originel) mais commis par nous, actuels. Le sang est le prix de notre rédemption, rachat de la mort qui nous attendrait autrement en enfer. En effet, ceux qui ne sont pas baptisés et ne se confessent pas sont voués à la perdition éternelle. « Ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ » (1 P 1, 18-19).

 

Mystiquement, l’eau et le sang annoncent deux sacrements. L’eau se rattache au sacrement du baptême, le sang à l’Eucharistie. Ou même l’une et l’autre appartiennent à l’Eucharistie parce que l’eau y est mêlée au vin, bien qu’elle n’appartienne pas à la substance du sacrement. « L’ajout de l’eau au vin est rapporté pour signifier la participation des fidèles à ce sacrement, quant au fait que par l’eau mêlée au vin est signifié le peuple uni au Christ. (...) Mais que du côté du Christ pendu à la croix jaillisse de l’eau se rapporte au même [mystère] : parce que par l’eau était signifié le lavement des péchés, qui se réalisait par la Passion du Christ. Or on a dit plus haut que ce sacrement s’achève dans la consécration de la matière : l’usage qu’en font les fidèles n’est pas quelque chose de conséquent à l’égard du sacrement. D’où il s’ensuit que l’ajout de l’eau n’est pas propre à la nécessité du sacrement » (ST III, 74, 7 et art. 6 et 8 aussi). Ces deux sacrements évoquent l’Église aussi qui les administre.

 

 

II)           Le témoignage vrai de l’évangile de Jean

a)    La certitude de ce récit

 

La certitude repose d’abord sur le témoignage apostolique, ensuite sur la prophétie de l’Écriture. Le témoin s’appelle Jean. Il est l’un des deux seuls évangélistes avec Matthieu qui fit partie du cercle étroit des apôtres. Il est le « disciple que Jésus aimait » (Jn 13, 23). Or, il est celui qui dit : « Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons » (1 Jn 1, 1). Il dit la vérité comme tout bon disciple, tel Paul : « C'est la vérité que je dis dans le Christ, je ne mens pas, ma conscience m'en rend témoignage dans l'Esprit Saint » (Rm 9, 1).

 

Le but est d’alimenter la foi des lecteurs et auditeurs de la parole de vie car sans la foi, il ne sera pas de vie éternelle. Il justifie ainsi son évangile dans le verset final : « Mais ceux-là (les signes que Jésus a faits en présence des disciples) ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 31). Cette foi est transmise par la succession apostolique johannique qui atteignit la France par exemple : de S. Jean à S. Polycarpe, puis à S. Irénée de Lyon.

 

Enfin, il ajouta la prophétie de l’Écriture avec deux autorités de l’Ancien Testament. Se rapportant à « ils ne lui brisèrent pas les jambes », correspond le « Vous ne briserez aucun de ses os » (Ex 12, 46, cf. Nb 9, 12) qui vaut pour l’agneau pascal des Juifs précisément, qui préfigurait le Christ (« Car notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ », 1 Co 5, 7). Dieu le Père ordonna que les os de l’agneau pascal ne fussent pas brisés pour donner à entendre que la force de l’Agneau véritable et sans tache, Jésus Christ, ne devait en aucune manière être brisée par la Passion. Aussi si les Juifs pensaient détruire par la Passion la doctrine du Christ, elle en fut plutôt affermie : « le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu » (1 Co 1, 18). C’est pourquoi il dit plus haut : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS » (Jn 8, 28).

 

La seconde autorité se rapporte à « ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » et renvoie à « ils regarderont vers moi. Celui qu’ils ont transpercé » (Za 12, 10). C’est pourquoi, si nous nous attachons à la parole du Prophète, il est manifeste que le Christ crucifié est Dieu. Car ce que dit le Prophète en la personne de Dieu, l’Évangéliste l’attribue au Christ.

 

 

Fête-Dieu (14 juin - lect. thom.) 0

Homélie de la Fête-Dieu (14 juin 2020)

 

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Lecture thomiste de Jn 6, 55-59

 

En cette fête du Corps et du Sang de Jésus-Christ appelée aussi Fête-Dieu, méditons ce court évangile à la lumière de S. Thomas d’Aquin.

 

 

I)              Vérité de la manducation du corps du Christ

a)    Une nourriture vraie dans tous les sens du terme

 

« Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson » (v. 55) montre la vérité de la manducation car ses paroles ne doivent pas être comprises au sens allégorique (ni de parabole ni de figure) comme le pensent les Protestants ou bien des modernistes. La chair du Christ se retrouve réellement dans les miracles eucharistiques : un morceau de chair humaine vivante, provenant du cœur avec des globules blancs ainsi que du sang de groupe AB (seulement 3,2% de la population mondiale, mais très présent au Nord de la Palestine).

 

Nous ne parlons pas là que du miracle de Lanciano (VIIIe s.) ville de S. Longin qui transperça de sa lance le Cœur Sacré de Jésus ; ni de Bolsano (1263) car nombreux sont les miracles eucharistiques (134 officiellement reconnus par l’Église, recensés en 2017[1]). De plus récents apportent des résultats identiques. Le 15 août 1996 à Buenos Aires, un fidèle communia dans la main et fit tomber l’hostie qu’il ne voulut pas récupérer car elle lui parut souillée. Une femme en avertit un curé qu’une hostie avait été retrouvée. Mise dans l’eau pour y être dissoute, suivant la procédure canonique, elle se transforma. L’archevêque Jorge Bergoglio, actuel pape François, fit procéder à des analyses en Californie et à New York (université Columbia) et le professeur en médecine légale Frederick Thomas Zugibe y reconnut en 2004-2005 un morceau du ventricule gauche du myocarde, soumis à un stress aigu « comme si son détenteur avait été violemment frappé à la poitrine ». Enfin, à Noël 2013, à Legnica en Basse-Silésie polonaise, une hostie tombée à terre subit le même traitement de dissolution et se transforma en muscle. Elle fut authentifiée par l’Église en 2016 après analyse qui montrèrent sur ce muscle des « altérations qui apparaissent souvent pendant l’agonie ».

 

b)    Une nourriture donnant accès à la vie éternelle

 

La nourriture et la boisson sont indispensables à l’homme pour survivre corporellement, pour le restaurer. Mais l’homme est un composé de corps et d’âme (hylémorphisme : l’âme est la forme du corps qui est la matière). La partie principale n’est pas – comme on le croit aujourd’hui en ces temps de folie sanitaire – le corps, mais l’âme. Celle-ci a aussi besoin d’être nourrie car c’est elle qui fait la différence spécifique d’avec tous les animaux, les brutes irrationnelles. « Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d'herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre » (Ps 22, 1-3).

 

On dit encore qu’une chose est réellement lorsqu’elle produit bien son effet. L’effet de la nourriture est de rassasier. Le corps et le sang du Christ sont réellement nourriture et boisson car ils conduisent à l’état de gloire où il n’y a ni faim ni soif (Ap 7, 16). Cette nourriture spirituelle donne donc accès à la vie éternelle. L’union donnée par la manducation du corps et du sang du Christ unit l’âme à Dieu dans la vie éternelle.

 

 

II)           Syllogisme pour l’union sacramentelle

a)    Majeure

 

Le Christ fait un syllogisme. Il pose d’abord la majeure puis la mineure et en tire sa conclusion. Pour la majeure, on pourrait comprendre l’incorporation au sens mystique, spirituel : en mangeant, on serait incorporé au corps mystique par l’union de foi et de charité puisque la charité fait que Dieu est dans l’homme et réciproquement (Jn 4, 16), ce qui advient par l’Esprit-Saint aussi (Jn 4, 13).

 

Mais l’autre interprétation est la consommation sacramentelle. Et là, de tous ceux qui mangent la chair et boivent le sang du Christ, tous ne demeurent pas en Dieu car il y a plusieurs manières de manger cette chair et de boire ce sang. Il y a ceux qui sont en vérité par rapport à la réalité signifiée du vrai corps charnel et divin du Christ. Mais d’autres approchent ce sacrement avec un cœur mensonger lorsque ce qui est signifié à l’extérieur ne trouve pas de correspondance intérieure. Et alors le sacrement n’y produit aucun effet. L’incorporation au Christ du communiant est signifiée extérieurement mais celui qui n’a pas dans son cœur le désir de cette union et qui ne s’efforce pas d’écarter tout ce qui y fait obstacle comme le péché, est mensonger. C’est pourquoi le Christ ne demeure pas en lui, ni lui dans le Christ.

 

b)    Mineure

 

La mineure est : celui qui est uni au Christ a la vie. Elle est induite par une similitude. Le Fils, à cause de son unité avec le Père, reçoit la vie du Père et celui qui est uni au Christ, reçoit la vie du Christ. Ces paroles peuvent s’expliquer de deux manières au sujet du Christ : selon sa nature humaine ou selon sa nature divine.

 

En tant que Fils de Dieu, le « comme » implique une similitude du Christ avec la créature sur un seul point : le fait d’être d’un autre. Mais comme dans toute analogie, la dissimilitude est encore plus grande, parce que le Fils se distingue de nous, créatures, en recevant du Père toute la plénitude de la nature divine (Col 2, 9). Tout ce qui par nature est au Père est aussi par nature au Fils alors que la créature, elle, reçoit une certaine perfection et une nature particulières. Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui-même (Jn 5, 26). Il ne dit pas : ‘Comme je mange le Père et que moi je vis à cause du Père puisqu’il procède du Père. Il est engendré par lui, tout en lui est égal de nature. Nous rejettons l’arianisme. Le Christ possède la nature du Père et non une partie de celle-ci — elle est simple et indivisible — mais toute la nature du Père. Ainsi le Fils vit à cause du Père, l’engendrement éternel ne lui apportant pas une nature autre, ni numériquement ni spécifiquement. Tandis que nous participons à son corps et à son sang par manducation, ce qui nous rend meilleurs.

 

L’autre interprétation est suivant la nature humaine du Christ. « Comme » implique alors, sur un point, une similitude entre le Christ-homme et nous : il reçoit la vie spirituelle par l’union à Dieu et nous par la communion au sacrement. Mais la dissimilitude réside dans le fait que le Christ-homme reçoit la vie par union au Verbe avec lequel il n’est qu’une unique personne, alors que nous sommes unis au Christ par le sacrement de la foi.

 

« De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » signifie donc :

*     soit suivant la nature divine : je vis à cause du Père car le Père est vivant

*    soit suivant la nature humaine : parce qu’il m’a envoyé, le Père a fait que je m’incarne.

 

c)     Conclusions

 

Le Seigneur tire deux conclusions car les Juifs controversaient sur deux points : l’origine de la nourriture spirituelle et sa vertu.

 

Au sujet de l’origine, les Juifs avaient été troublés par ce qu’il avait dit : ‘Moi je suis le pain vivant descendu du ciel’ (Jn 6, 51). Contre eux, il réaffirme descendre du ciel, tenir son origine du ciel parce que le Fils vit par le Père. Le Christ est celui qui descend du ciel : quant à la divinité, « du ciel » montre qu’il procède du Père tandis que « descendu » évoque son corps formé par l’Esprit Saint. Voilà pourquoi ceux qui mangent ce pain ne meurent pas à la manière dont sont morts leurs pères avec la manne qui ne descendait pas du ciel véritable et n’était pas le pain vivant.

 

La conclusion suivant la vertu renvoie à l’éternité à laquelle participera celui qui sait discerner par la foi le vrai corps et sang de Jésus-Christ.

 

 

 

[1] Les 132 premiers sont recensés par Sergio Meloni, Les miracles eucharistiques dans le monde, François-Xavier de Guibert, 2009.

Trinité (7 juin - lect. thom.) 0

Homélie de la Sainte-Trinité (dimanche 7 juin 2020)

 

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Lecture thomiste de l’évangile (Mt 28, 18-20)

 

 

I)              Jésus annonce son pouvoir

a.     Différentes puissances

 

Les disciples étaient divisés. Certains révéraient le Seigneur. D’autres doutaient. Ils avaient donc besoin qu’il se manifestât à eux et les réconfortât. Jésus s’avança vers tout le peuple : « le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière » (Is 9, 1). Le pouvoir fut donné à celui qui avait auparavant été crucifié par le peuple (S. Jérôme).

 

La puissance de Dieu n’est autre que sa toute-puissance. Elle n’a pas été donnée au Christ car elle ne lui convient pas selon son humanité. Quelque chose lui convient selon qu’il est homme et quelque chose selon qu’il est Dieu. Selon qu’il est homme, le Fils a une volonté et une science, tout comme selon qu’il est Dieu. Il y a donc une double volonté dans le Christ : une volonté créée et une incréée. Il a aussi une double science. Mais pourquoi, alors que toute connaissance lui a été communiquée, la toute-puissance ne le lui a-t-elle pas été ?

 

Science et connaissance se réalisent quand le connaissant s’assimile la chose à connaître. Les espèces (species) des choses connues entrent en lui soit qu’il les connaisse par leur essence, soit qu’elles soient infuses, soit qu’elles soient reçues des choses. Potentiellement, tout peut donc être connu sans que le connaissant soit l’essence de toutes choses, mais qu’il soit capable de toutes. Telle est la façon d’exister d’une réception infinie, comme c’est le cas de la matière première au sens métaphysique d’être en devenir potentiel. Mais la puissance active est différente de la connaissance : elle suit l’acte, car elle agit dans la mesure où elle est en acte. Celui qui possède la toute-puissance active possède une puissance portant sur l’acte de toutes choses, ce qui n’appartient qu’à Dieu.

 

b.     Don de la puissance

 

Le don de cette puissance peut être interprété de deux manières (S. Hilaire). Soit quant à la divinité, car le Père a de toute éternité communiqué son essence au Fils ; et parce que son essence est sa puissance, il lui a donc donné sa puissance. Soit quant à l’humanité du Christ qui, en vertu de la grâce de l’union hypostatique, a reçu quelque chose de propre à Dieu. Mais elle a aussi reçu quelque chose qui découle de l’union comme un effet : par exemple la plénitude de la grâce (Jn 1, 14).

 

« Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (v. 18) n’indique donc pas une double puissance mais celle qui est unie au Verbe en tant que Fils de Dieu par nature, et au Christ en vertu de la grâce de l’union. Cela intervient après la résurrection plutôt qu’avant car dans l’Écriture, on dit que quelque chose arrive lorsqu’on en prend connaissance pour la première fois. Avant cette toute-puissance n’était pas aussi manifeste, bien qu’il l’eût possédée ; mais, après, elle fut manifestée au plus haut point, alors qu’il pouvait convertir le monde entier.

 

On peut encore interpréter la puissance comme un honneur lié à la préséance à la manière des podestats (= puissant étymologiquement) des villes médiévales italiennes. Le Christ qui, depuis l’éternité, exerçait sa royauté sur le monde en tant que Fils de Dieu en a reçu la mise en œuvre par sa résurrection, comme s’il disait : ‘Maintenant, je la possède effectivement’ (cf. Dn 7, 26). Il s’agit d’une présidence effective, comme si le Fils était élevé à l’exercice d’un pouvoir qu’il possédait naturellement : « Il est digne, l’Agneau immolé, de recevoir puissance et richesse, sagesse et force, honneur, gloire et louange » (Ap 5, 12).

 

 

II)           Jésus confie une mission

 

Le Seigneur confie une triple mission.

 

c.     Enseigner

 

‘Tout pouvoir m’a été donné par Dieu, afin que, non seulement les Juifs, mais aussi les Gentils soient convertis à moi. Puisque c’est maintenant le moment, allez donc enseigner à toutes les nations’. Cela évoque la chaîne successive des envois : le Père envoie le Fils ; le Père et le Fils envoient l’Esprit-Saint ; le Fils et l’Esprit-Saint envoient les apôtres. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21 ; cf. Lc 22, 29).

 

L’enseignement renvoie à la foi, car c’est la première chose dont nous devions être instruits : « sans la foi, il est impossible d’être agréable à Dieu ; car, pour s’avancer vers lui, il faut croire qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent » (He 11, 6). L’Église catéchise d’abord les adultes qui doivent être baptisés. Ce pouvoir s’étend au monde entier qui doit venir à la connaissance de la foi. Toutes les nations doivent se laisser éclairer par cette lumière : « je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49, 6). Avant de baptiser, donc promouvoir à la dignité de fils adoptif de Dieu, il faut faire connaître cette éminente dignité afin que, par la suite, le catéchumène ait du respect envers Jésus puisque c’est le Christ qu’on revêt par le baptême (Ga 3, 27).

 

d.     Baptiser

 

Tout sacrement a une matière et une forme. La forme du baptême est « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). Jésus est le chemin : « Par lui (…) nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père » (Ep 2, 18). Mais ce chemin n'est pas éloigné du terme. Il y est même joint, c’est pourquoi Jésus ajoute : « la vérité et la vie ». Il est lui-même est à la fois le chemin et le terme. Le chemin en tant qu'homme, terme en tant que Dieu, recherché par le désir humain. Or, l'homme désire principalement deux choses : d'abord la connaissance de la vérité, ce qui lui est propre en tant qu’animal rationnel ; ensuite la continuation de son existence, ce qui est commun à tous les êtres, même animaux et plantes. Le Christ est le chemin pour parvenir à la connaissance de la vérité, alors pourtant qu'il est lui-même la vérité : « Montre-moi ton chemin, Seigneur, que je marche suivant ta vérité » (Ps 85, 11, S. Thomas intervertit les deux). Et le Christ est le chemin pour parvenir à la vie, alors pourtant qu'il est lui-même la vie : « Tu m'apprends le chemin de la vie » (Ps 15, 11).

 

Si donc tu cherches par où passer, prends le Christ, puisque lui-même est le chemin : « Voici le chemin, prends-le ! » (Is 30, 21). « Marche en suivant l'homme et tu parviendras à Dieu » (S. Augustin). Il vaut mieux boiter sur le chemin que marcher à grands pas hors du chemin. Car celui qui boite sur le chemin, même s'il n'avance guère, se rapproche du terme ; mais celui qui marche hors du chemin, plus il court vaillamment, plus il s'éloigne du terme.

 

Jésus nous dit donc : ‘Je ne veux pas que vous vous arrêtiez en route, c’est-à-dire à l’humanité, mais que vous poursuiviez jusqu’à la divinité’. Il fallait donc que deux choses soient indiquées : l’humanité et la divinité. Par le baptême, l’humanité était signifiée puisque « par le baptême qui nous unit à sa mort, nous avons été mis au tombeau avec lui » (Rm 6, 4) or seul un homme est mortel. Et par la forme des paroles, la divinité est signifiée, en sorte que la sanctification se réalise par la divinité : « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ».

 

Le baptême opère une régénération. Pour qui ? Pour Dieu le Père : « il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom » (Jn 1, 12). Par qui ? Par le Fils : « Dieu a envoyé son Fils (…) pour que nous soyons adoptés comme fils » (Ga 4, 4-5) car, par l’adoption, nous sommes fils à l’image de celui qui est Fils par nature. Comment ? Par le don de l’Esprit Saint : « Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions ‘Abba !’ (= Papa) » (Rm 8, 15). De même les trois étaient présents au baptême de Jésus : le Fils était celui par qui, le Père celui de qui, et le Saint-Esprit était [représenté] par la colombe.

 

Le Seigneur dit : « au nom », c’est-à-dire par l’invocation du nom et par la puissance du nom (« Toi, Seigneur, tu es au milieu de nous, ton nom est invoqué sur nous ; ne nous délaisse pas ! », Jr 14, 9). Le nom est au singulier et non au pluriel pour confondre les hérésies comme Arius qui réduisait le Christ à un humain divinisé par adoption.

 

Étrangement, S. Paul semble se démarquer de cet ordre divin de baptiser : « Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile » (1 Co 1, 17), donc se limitant à la première étape d’enseignement de la foi. Il baptisait pourtant par l’intermédiaire d’autres, comme le Christ ne baptisait pas lui-même, mais par ses disciples.

 

e.     Former les mœurs

 

Enfin, Jésus ajoute : « apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé ». Il ne suffit pour être sauvé de croire et d’être baptisé ! L’instruction sur les mœurs est aussi nécessaire. Raison pour laquelle un catéchisme traditionnel décline après le Credo les 10 commandements. « Toi, tu promulgues des préceptes à observer entièrement » (Ps 118, 4). Ce n’est pas qu’un conseil comme pour les conseils évangéliques (chasteté, pauvreté et obéissance) émis par des religieux. Car on peut être sauvé sans les professer, sans être religieux. Mais cela est nécessaire au salut et vaut pour tous : « ce que je vous dis là, je le dis à tous » (Mc 13, 37).

 

 

III)         Jésus promet son aide

 

Enfin, en disant « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde », Jésus promet son aide, désarmant par avance une réplique disant notre insuffisance à cette tâche surhumaine, car divine, d’évangéliser le monde. Cette aide est promise à tous et pas qu’aux apôtres : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi » (Jn 17, 20).

 

Son aide s’étend aussi à l’ensemble du temps. Par la consommation, nous serons alors dans la gloire, quand sera complété le nombre des élus et que l’Église des fidèles sera achevée. La génération des fidèles est plus forte que le monde car le nom de Jésus est Emmanuel (Is 7, 14) qui veut dire « Dieu parmi nous ».